L’été en hiver
Oh, je sais bien que nous ne sommes plus en été, malgré la douceur du temps. Je sais aussi qu’il fait très doux dans la vallée du Layon, au point d’être une terre à liquoreux. En janvier cependant, c’est plutôt le vent qu’on y sent en haut du coteau de Juchepie, un lieu-dit bien nommé, comme l’endroit où se juche la pie pour voir de loin. Peut-être ? Ce n’est pas une certitude. Ce qui est sûr, c’est en tout cas que c’est à Faye-d’Anjou, sur la route du vignoble du Layon.
En cette mi-juin 2011, il faisait franchement frais pourtant, le temps était gris et… les cœurs joyeux. Nous formions une bonne troupe composée de connaisseurs, professionnels et amateurs, désireux de partager les connaissances d’un couple de vignerons passionnés pédagogues, Eddy Oosterlinck et Mileine Oosterlinck-Bracke, sa femme toute autant enthousiaste pour participer à cette grande aventure qu’est celle de cultiver sa vigne et de faire son vin, surtout quand on travaille en bio-dynamie sur une terre qui se mérite. Mais ça, c’est toujours vrai dans le vin.
C’est d’ailleurs une des raisons premières qui ont dicté leur choix pour ce domaine du Layon, un domaine qu’ils sont aussi façonné « petit à petit » pour reprendre une des expressions favorites de Mileine. Il faut dire qu’il y a chez eux beaucoup d’intelligence, de capacité d’observation et d’analyse couplées avec beaucoup de ténacité.
Une fois la décision prise, ils se lancent et ils y vont à fond. A fond, dans ce qu’il y a de plus difficile, venir à la terre pour lui, revenir pour elle, apprendre un nouveau métier, vivre autrement, produire du vin en bio d’abord, en biodynamie maintenant, être référencés tout de suite à l’export et bien vite en France ensuite, faire du vin dont ils sont fiers, partager la connaissance toujours, avec une forte volonté de transmission pédagogique, être reconnus et appréciés par les autres (bons) vignerons, qu’ils retrouvent dans les salons auxquels ils participent et ils sont nombreux, tant les salons que les vignerons.
La ballade Elle s’inscrit dans ce cadre. Tout de suite, Eddy commence par nous parler de la terre. Le sol est très pauvre par ici ; il y a de 20cm à 40cm d’argile sur la roche-mère. Le sol est friable même si l’argile est très lourde. La terre est très compacte. Ca demande beaucoup de travail. Il a fallu 10 ans pour arriver à ce résultat. J’ai pris la décision, voici plusieurs années, d’arrêter les produits chimiques. Je prépare moi-même un compost liquide qui favorise l’activité microbienne pour décompacter, avec succès. L’équilibre de la terre d’il y a 50 ans a disparu. On espère, avec notre travail, arriver à remettre en place un nouvel équilibre, par un travail en continu. J’applique aussi les préconisations de la biodynamie, avec de la bouse de vache et de la corne de vache au solstice d’automne. C’est efficace.
. Un monsieur demande quel est l’intérêt de la corne de vache. C’est une tradition asiatique que Rudolf Steiner a reprise. La vache est sacrée en Inde. Ca va au-delà de la pensée scientifique classique. On ne peut rien dire, on ne peut rien prouver. Le vigneron poursuit en demandant: croyez-vous vraiment qu’il n’existe rien d’autre dans le monde que ce nous nous pouvons voir ? Le fait est que je n’ai aucun problème de maladie. Cela fait plus de six semaines que je n’ai pas traité. Mais je vais le faire un peu. Il y a toujours un peu de mildiou ou de ver de la grappe.
J’utilise des moyens matériels (pour travailler la terre) avec des faibles rendements. Depuis
1970, on a haussé les rendements aux dépens de la force de la plante. C’est pourquoi, il y a des problèmes. J’en suis bien persuadé. Le vin est équilibre. J’en tiens compte et je n’ajoute rien au
jus. Si non, on risque de perdre en qualité. Mon travail à moi, c’est de ne pas perdre la qualité.
La biodynamie, précise-t-il, n’est pas une méthode. C’est une philosophie basée sur les phases de la lune, pas sur les autres astres. Chacun l’adapte à sa façon. Avant de sauter le pas, je faisais beaucoup de tisanes de prêle, d’ortie et d’achillée que je pulvérisais. Je continue d’ailleurs.
. Qu’en est-il de l’usage du cuivre, alors que c’est un métal lourd, demande un ancien de la profession ? C’était une pratique courante, il y a encore 30 ans explique Eddy. Vous vous souvenez, les vignes étaient bleues. On utilisait des doses très fortes jusqu’à 12 kg par hectare et par an. Maintenant, on fait très attention avec moins de 6 kg/ha/an en moyenne dans la profession ; des collègues se limitent à 3kg. Moi, c’est 1 kg. Je mets de la silice à la place pour compenser. En tout par an, je fais cinq traitements de tisanes, de cuivre et de silice.
. Que faites-vous pour le travail de la terre ? L’herbe regagne vite. Ici, on pratique le labourage. Quand l’herbe pousse dans les rangs, ça va. Il n’y a pas de problème. C’est le seul engrais que la vigne va avoir. Pour le cavaillon, la bande de terre qui reste entre les pieds de vigne, on va chausser les pieds de vigne. On prend la terre dans le rang pour la rapprocher du pied afin de le protéger. On fait ça en alternance d’un pied à l’autre, en déchaussant ensuite. On rejette cette fois-ci. Vous avez trois pieds, entre le n° 1 et n° 2, vous chaussez. Entre le n°2 et le n°3, vous déchaussez… et on recommence au printemps. C’est un gros boulot. L’herbe pousse si vite ! II faut aller la chercher au raz du pied à la main. On a maintenant un système à adapter à la charrue, qu’on utilise avec pas trop de casse heureusement. Mais il y en a un peu quand même. Le vigneron nous montre quelques traces sur l’écorce. Je poursuis les tisanes, dit-il tout en nous montrant la vigne la plus ancienne de la parcelle. Elle date de 1893.
. Une question sur ce qu’est la sélection massale (sélection des plus beaux pieds) sur la parcelle. C’est très difficile de faire démarrer un repiquage. On a fait un essai en 1999, mais on n’est pas resté sur place tout le temps pour surveiller. Mais ils démarrent sur des greffes de Riparia. Maintenant, j’ai choisi un autre plant américain (Rupestris) pour que la plante aille plus loin dans le sol. Dans les vieilles vignes, il faut chercher la vigueur. Au bout de 10 ans, on ne voit plus de différence. On prend une tige vigoureuse d’un pied vigoureux qu’on enfouit en terre, mais surtout on ne coupe plus le lien entre le pied-mère et le pied nouveau pour conserver la protection contre le philloxéra.
. Quelle est la différence avec le marcottage ?C’était le mode de reproduction de la vigne avant le phylloxéra. On prenait une tige qu’on enfouissait au sol. On coupait quelques années après de façon à constituer un plant indépendant. Maintenant, on ne peut plus faire ça, toujours à cause du phylloxéra. Il est toujours là. On a (toujours) besoin de porte-greffes américains. Si on coupe la tige qui s’est enracinée, le plant nouveau est issu de la plante greffée qui reste sensible au phylloxéra, contrairement au pied-mère qui ne l’est pas lui !
. Des questions sur le vignoble.
Ici il y a 5 hectares en continu, plus un hectare en
haut. Il y en a encore 1 pour faire du Chenin. 7 hectares en tout, mis en culture. Ici, c’est vraiment un terroir à Chenin, pas à Cabernet. Les coteaux, comme ici, ce n’est pas un bon endroit à
Cabernet. Ca cogne trop l’été. Ce n’est pas comme dans un terrain calcaire, ici il y a trop de pierres. La grande parcelle est entourée sur trois
côtés de friches boisées. Je les garde tels quels. On voit beaucoup d’oiseaux ici ; un chevreuil vient régulièrement manger les salades que
plante Mileine. Par contre je ne vois pas les sangliers qui ne sont pas très loin sur la droite dans le vallon au-dessus du Layon.
. Une question sur le vent. Ici, c’est un terroir à liquoreux, pas comme à Savennières qui n’est pas très loin d’ici sur l’autre rive de la Loire. La couche du dessus là-bas est plus sableux. C’est très important en automne. Ici, c’est une cuvette, avec peu de vent, avec un peu d’humidité pour le développement du botrytis. On ne sait jamais si on va pouvoir faire du sec. Du coup, c’est plus aléatoire. A Savennières, c’est un long corridor avec plein de vent, la botrytisation est plus lente et le sec est toujours possible.
Nous sommes arrivés en bas du coteau planté. En dessous et jusqu’à la rivière Layon qui coule en bas, un coteau boisé très pentu. Un tout petit ruisseau, le Saint-Martin coule à côté, avant de rejoindre le Layon. Sur le sentier, on découvre la Fontaine Saint-Martin. Des questions fusent encore.
. Une question sur le sens de la plantation, faut-il qu’il soit parallèle aux courbes de niveau ou descendant ? La réponse est tout aussi claire que succincte : Eddy préfère que ce soit dans le sens de la pente. Ses plantations sont parallèles.
. Une autre sur le type de taille : c’est de la Guyot double.
. La composition du sol : il y beaucoup de rhyolite qui est acide, avec de la spilite noire qui est plus basique.
Le chai. Il est temps de remonter. Mileine nous attend pour nous faire déguster les vins en goûtant ce qu’elle a préparé. Mais avant, Eddy nous parle de ses décoctions de plantes qui visiblement intriguent beaucoup d’entre nous. Nous faisons donc halte au chai pour voir la bouillie. Il en existe plusieurs sortes. Nous voyons et sentons celle qui fermente pendant 24-36heures, de l’eau avec des algues. Une autre formule, le dynamiseur, permet le décompactage du sol. La machine permet de tourner 10 minutes dans un sens et 10 dans l’autre de façon à casser les structures de la molécule d’eau.
La dégustation . Après une traversée du nouveau chai, avec ses pressoirs verticaux et la cave avec ses barriques de chêne neuf, nous arrivons à la grande salle de dégustation, où Mileine Oosterlinck va nous faire goûter sa cuisine avec les vins du domaine que commente Eddy. C’est le moment de commencer par un sec « Le Clos » récemment mis en bouteille, avec des arômes fruité, en continuant par un 2008, à boire dans les cinq ans. Arrive ensuite un moelleux 2006 avec 60 grammes résiduels de sucre et un peu d’acidité, à goûter avec des plats comme des cailles sauvages avec du gingembre, des canards à l’orange, des artichauts sans vinaigrette. Pour le sucre, Eddy a une métaphore parlante, le sucre, c’est comme le décor au theâtre. Il faut qu’on l’oublie.
Un « Les Quarts » 2003, un vin plus complexe, déclenche chez notre vigneron des trésors d’éloquence, que tous apprécient tout autant que le vin en bouche. Mileine le sert avec un peu de pâté qu’elle fait tout spécialement pour ce vin qui garde un petit côté amer intéressant.
Un autre moelleux du même millésime permet de faire une comparaison. Pour ce dernier, les raisins ont été cueillis plus tardivement, avec plus de concentration. Un seul mot dans le groupe « délicieux » surtout avec des bouchées tièdes au fromage dans la bouche. Plus personne ne pose de question sur le passerillage (dessèchement du raisin sur pied pour concentrer le jus), le réfractomètre (pour mesurer le taux de sucre dans la baie) ou sur le nombre exact de tries successives pour ramasser les grappes une à une (jusqu’à 8/9 passages en vigne). Il y a un équilibre très subtil entre le sucre, l’acidité et l’amertume. C’est une cuvée à 50% de boisé où on ne sent pas le boisé. C’est ça le raffinement pour le connaisseur et le challenge pour le vigneron. La prochaine fois, nous explique Eddy, je tente le 100% de boisé. Oui ! Le liquoreux boit le bois, traduction il « pompe » le côté bois.
Le chenin est fascinant parce qu’il garde toujours son mystère. On n’est jamais sûr de ce qu’il va faire. Heureusement que les vendangeurs belges sont là.
Ah oui, parce que j’ai oublié de vous dire, Eddy et Mileine Oosterlinck sont belges. Ils ont mis sur pied depuis leur arrivée ici dans la Vallée du Layon, à Faye d’Anjou un véritable courant d’échanges avec leur région d’origine. Leurs vendangeurs sont des amis du pays passionnés de vin du Layon et de théâtre l’autre passion d’Eddy. Et vous avez deviné qui les héberge, les chouchoute et leur fait à manger des délicieux accords vin-mets, Mileine qui a agrandi la cuisine, comme Eddy a fait construire le nouveau chai avec la nouvelle cave!
Pour suivre le chemin
. Les Oosterlinck de Juchepie, 49380 Faye d’Anjou, 02 41 54 33 47, contact@juchepie.fr, www.juchepie.fr
. Les retrouver à Angers au Grenier Saint-Jean (pour les amateurs) le 4 et 5 février prochain, au Salon des Vins de Loire (pour les professionnels) les 6, 7 et 8 février où ils présenteront leurs vins.
. Lire aussi « le Vin aussi est affaire de femmes » (Cheminement éditeur), une recherche que j’ai faite qui présente en 75 portraits de femmes la filière vins de Loire au féminin, le portrait en page 151 de Marie-Madeleine, dite Mileine, Oosterlinck-Bracke, Viticultrice, Domaine de Juchepie, Faye d’Anjou, France, 02 41 54 33 47
. Découvrir les rudiments de la biodynamie http://fr.wikipedia.org/wiki/Agriculture_biodynamique
http://biodynamieconseil.com/historique.aspx
. Apprendre les premier mots techniques du travail dans les vignes et au chai : http://vitis.free.fr/LEXIQUE.html
. Photos EP, avec d'autres à voir dans l'album 'Le vin dans tous ses états'
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