Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le Blog d'Elisabeth Poulain

La saga des murs qui parlent > De la pierre à la frontière et plus

10 Octobre 2015, 11:13am

Publié par Elisabeth Poulain

France ouest, vieux mur de pierres, appentis accolé à une maison rurale, Cl. Elisabeth Poulain

France ouest, vieux mur de pierres, appentis accolé à une maison rurale, Cl. Elisabeth Poulain

Le mur en guise de symbole universel. Notre histoire, celle de l’humanité, a véritablement pris son essor quand l’être humain a découvert les grottes où il pouvait s’abriter, en un mot se protéger des ennemis de toutes sortes venant du dehors. Bien vite, il a aussi su faire un parallèle entre la pierre de la voute et le muret qu’il pouvait édifier à son gré, avec des morceaux tombés puis en taillant la paroi de pierre pour, par exemple, mieux garder la chaleur dans la grotte. Il a appris aussi, cet être humain, à édifier des petits murs devant l’ouverture, tout en utilisant le bois à la fois pour se chauffer et mieux barrer l’accès. Ceci afin d’empêcher le grizzli, au temps où il en existait encore en Europe, de rentrer pour profiter de son bien-être à lui, ou un autre bipède un peu moins massif et moins velu que le grizzli, un autre être humain, prêt à le chasser de cet endroit.

Retenez que d’un côté, on est si non bien, du moins on est mieux que de l’autre côté. Que fait l’homme, quand il s’installe dans un « no man’s land » ? Il commence par délimiter l’endroit où il va vivre pour se protéger, en utilisant tous les matériaux qu’il va pouvoir trouver sur place. Il édifie des enclos, plus ou moins grands, plus ou moins hauts, avec cette idée que d’un côté, du bon côté - là où il est - le soleil sera plus doux, l’eau abondante quand il en aura besoin, le vent moins fort, la terre plus riche, son bétail à l’abri des prédateurs…

C’est dire que vu de l’intérieur, quand on y est, et de l’extérieur, quand on n’y est pas, le mur est perçu comme un abri, source de richesses, lié au message « Ici, on vit bien ». Cela peut évidemment être le cas au moins pendant un certain temps pour ceux qui ont construit ces murs, ces remparts, ces défenses de toutes sortes et qui vivent protégés dedans. C’est aussi le rêve de ceux qui errent dehors, dans le désert réel ou dans celui de la pauvreté, et qui voient de loin ces constructions humaines refermées sur elles. Là-bas, derrière le mur, il y a tout, enfin presque tout. Ce tout peut ne pas connaître de limites, puisque tout est idéalisé. Il faut par exemple absolument rappeler que cet espace clos de murs dépend notamment de l’extérieur pour sa subsistance.

France ouest, vieux mur de clôture, ville ancienne, Cl. Elisabeth Poulain

France ouest, vieux mur de clôture, ville ancienne, Cl. Elisabeth Poulain

Parfois ce mur devient un tel idéal, d’un "ailleurs" qui se voit comme un Eden, d’où le genre humain a été banni, qu’il devient en soi un objectif à atteindre. C’est le cas par exemple dans l’histoire dans la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis, qui dans l’imaginaire d’alors était un véritable Eldorado où chacun pouvait s’approprier la terre, à condition d’arriver le premier et de pouvoir prouver « son appropriation » de fait grâce des bornes visibles. En réalité, la situation juridique de cette terre a été réglée par l’appropriation pure et simple de la terre sous des modalités variées, par les acteurs militaires et civils venant de l’Est. Cette Conquête de l’Ouest s’est faite sans le consentement de ceux qui vivaient sur cette terre, les tribus d’Indiens nomades. C’est le moins que l’on puisse dire.

Revenons dans nos villes d’aujourd’hui et ceci partout dans le monde. Très prosaïquement, le mur vous dit quelque chose de très concret, « vous ne passerez pas, là où je suis. » Si vous faites le malin, en disant ou en pensant que vous pouvez y aller quand même, on dit de vous que « vous allez droit dans le mur ». Ce qui n’est franchement pas bon. Ceci quand le mur est haut, parfois aussi le mur est trop bas pour être dissuasif. La première solution alors est de hausser le mur, une autre est de doubler les murs, pour constituer autant d’impossibilités de passer.

La solution , dans quasiment toutes les parties du monde, consiste alors à le monter plus haut et sur toute la longueur de l’endroit à protéger, quitte à encercler complètement la colline ou le site choisi. Ce n’est plus la pierre seule alors qui donne le sens, mais l’ensemble des murs et des constructions qui vont renforcer les défenses. Un bon exemple est celui du château de Petite Pierre dans l’actuel département alsacien du Bas-Rhin dont Vauban a remodelé les défenses sous le règne du roi Louis XIV en France. Les murs vont en plus être renforcés par des douves en creux vers l’extérieur, des tours érigées, doublées à l’intérieur d’habitations dans lesquelles des soldats vont loger sur place pour défendre ces murs. L’ensemble des protections et de la vie sur place des défenseurs va alors au fil du temps renforcer l’activité et créer des quartiers de ville au plus près de l’intérieur des murs.

France Alsace, Château de la Petite Pierre, revu par Vauban, wikipedia

France Alsace, Château de la Petite Pierre, revu par Vauban, wikipedia

Cette preuve visuelle de l’attractivité du mur intra-muros se double extra-muros d’une forte activité humaine et économique nécessitée par l’approvisionnement de la ville dès que les portes s’ouvraient au petit matin, avec les embouteillages qui étaient déjà la preuve de l’attractivité de la ville à l’abri de ses murs. Et ce qui est vrai pour une ville l’est tout autant pour la ligne frontière qui sépare deux Etats. On passe ainsi de la pierre à la borne, au mur de séparation, à la ville fortifiée et/ou au fort militaire. C’est vraiment « la solution » qui a été employée au fil des siècles, parfois pendant des millénaires et quasiment partout dans le monde dés lors qu’il y avait de la pierre. Vues du ciel, ces constructions peuvent aussi être dès le départ ou devenir des frontières visibles de l’espace.

Retenons bien qu’il y a une singulière différence entre un mur seul et un mur habité. L’histoire est là pour le prouver et la réalité d’aujourd’hui continue à enrichir la saga de ces murs qui scande l’histoire.

. Elle commence par la borne, une pierre érigée qui marque le début et la fin de la propriété, comme dans l’introduction de ce billet, comme dans la réalité aussi. Les bornes-frontières ont été beaucoup utilisées en Europe dans « les zones mouvantes de frontières », en particulier entre l’Alsace, la Lorraine, le Luxembourg…

. Les murs-frontières ont constitué aussi une longue partie de notre histoire, comme par exemple le Mur d’Antonin en Ecosse, le Mur d’Hadrien en Angleterre pour doubler le premier au nord… Au milieu du XXe siècle, l’exemple toujours cité est celui de Berlin. La nouvelle séquence actuelle de notre histoire contemporaine de ce début du XXIe siècle marque aussi une forte résurgence de cette longue histoire des murs.

. On parle d’une muraille quand le mur est de si grandes dimensions qu’il forme un ensemble immobilier défensif qui n’a plus rien à voir avec « un simple mur ». L’exemple le plus connu au monde est bien sûr celui de « la Grande Muraille de Chine » classée au Patrimoine mondial de l’Unesco sous le n° 438. Ses 22 000kms de longueur, ses 6 à 7 mètres de hauteur et ses 4 à 5 mètres de largeur en font une œuvre humaine visible de l’espace. C’est un ensemble défensif étonnant, c’est aussi maintenant le monument touristique le plus visité de Chine.

Rocroi, murs de la citadelle, Cl. Elisbeth PoulainRocroi, murs de la citadelle, Cl. Elisbeth PoulainRocroi, murs de la citadelle, Cl. Elisbeth Poulain
Rocroi, murs de la citadelle, Cl. Elisbeth PoulainRocroi, murs de la citadelle, Cl. Elisbeth PoulainRocroi, murs de la citadelle, Cl. Elisbeth Poulain

Rocroi, murs de la citadelle, Cl. Elisbeth Poulain

La grande épopée nord-américaine de la conquête de l’Ouest, basée sur le concept de la Frontière élevée à la hauteur d’un mythe, a permis de conquérir, à l’encontre des populations indiennes nomades, toute la largeur continentale vers l’Ouest et former ce que sont les Etats-Unis actuellement. Ce grand pays qui a ensuite créé un mur-frontière toujours très "actif" avec son grand voisin du Sud. Quand à celle Est-Ouest, elle avait ceci de particulier qu’elle était un idéal justement marquée par l’absence de murs, qui était la caractéristique d’un grand espace « vide », pour dire à ces envahisseurs venant de l’Est « ici, c’est chez vous », puisqu'il n'y avait pas de murs-frontières.  Une autre formule a ensuite très vite été utilisée. Ce sont alors les conquérants qui ont commencé à élever les murs des forts, pour protéger les soldats contre les attaques indiennes, c’est-à-dire de ceux qui vivaient là en toute légitimité, contre ceux qui venaient concquérir leurs terres, une façon de parler puisque la culture indienne était justement basée sur la non-appropriation de la terre.

Plus tard d’autres murs furent pour créer des réserves pour "protéger" les Indiens, en fait pour les empêcher de sortir hors de ces nouveaux très petits territoires cerclés de frontières internes. Une situation qui a été aussi un peu celle des Allemands de l’Est et des autres pays satellites pendant un certain nombre de décades pour leur interdire de rejoindre l’Ouest, vu comme un Eden de liberté et de prospérité …

Protéger les uns contre les autres conduit toujours à des évolutions différenciées de chaque côté de la séparation et parfois à des retournements de situation imprévisibles qui sont le fait de l’histoire… Pendant un certain temps, le mur peut résoudre apparemment des situations, en gelant les flux, avant de provoquer d’autres effets dont on ne peut absolument pas savoir ce qu’il en adviendra dans le temps…C'est le cas quand un pays est envahi et que les attaqunts extérieurs d'hier deviennent les occupants du lendemain qui se protègent à l'intérieur des murs. Un autre cas très fréquent conduit aussi à faire ces places fortes des lieux d'emprisonnement pour les uns, ou les autres. Cette fois-ci le mur devient celui d'une prison, où les gens du lieu se retrouvent dedans, surveillés par les anciens ennemis de l'extérieur. C'est très fréquent en période de guerre. Bien souvent aussi, ces lieux de protection deviennent des "simples" prisons, en raison de leur configuration bien pratique aux pouvoirs en place pour interner tous ceux qui sont condamnés par les tribunaux à des peines d'emprisonnement. Cela a été notammen le cas notamment au château de Gaillon dans l'Eure, dans celui de Mayenne en Mayenne, de Sedan à Sedan...     

France Ouest, Bretagne nord, murs jaunes petite maison, murs noircis vieux château, Cl. Elisabeth PoulainFrance Ouest, Bretagne nord, murs jaunes petite maison, murs noircis vieux château, Cl. Elisabeth Poulain

France Ouest, Bretagne nord, murs jaunes petite maison, murs noircis vieux château, Cl. Elisabeth Poulain

Les fortifications qui ont protégées un pays comme la France peuvent aussi être vues comme la quintessence de l’alliance entre l’art de l’architecture et de l’art militaire défensif. C’est le cas avec le travail phénoménal mis en œuvre par Sébastien le Presle de Vauban, plus connu sous son nom de Vauban (1633-1707), au service du Roi de France Louis XIV, dans sa protection raisonnée de la France. Il y a maintenant un tourisme des murs fortement lié à la connaissance de l'histoire. Après la prison, le tourisme est l'autre destinée de ces fortifications dotées de si grands murs.  

La force réelle tout autant que mentale des murs dépasse en outre très nettement leurs dimensions visuelles perceptibles en surface. Chaque année, les archéologues découvrent les fondations des murs de grandes installations agricoles implantées par les Romains dans le Nord de la France par exemple. La photo aérienne permet de détecter ces anciens murs de véritables exploitations aux dimensions de village d’il y a quelques 2 000 ans, en particulier par la différence de couleurs que prennent les végétaux qui poussent au-dessus en surface et...la remontée des pierres.

Quand ils ne sont plus là, les murs laissent aussi des traces dans les esprits. C’est surtout vrai pour les murs-frontières. On peut encore sentir leurs présences par exemple dans l’Union européenne grâce à des variations paysagères très légères, des différences architecturales surtout, des marquages routiers au sol différents d’un pays voisin à un autre… Seules restent bien souvent les pierres de ces constructions défensives qui ont été érigées dans le passé dans un but de protection et que l'on va retrouver dans des murs divers et variés. Une bonne pierre ne se jette pas.

Presque toujours, leurs pierres ont été ré-utilisées pour d'autres édifices, civils ceux-là.  A l’exception de monuments à grande valeur patrimoniale, les différences visuellement perceptibles de la frontière viennent alors surtout de la réglementation et d’habitudes de vie différentes. Avec quelque chose d’étonnant quand même, qui est qu’on se retrouve à chercher ces différences frontalières, même quand les murs de séparation ont disparus !

France ouest, Angers, Château, mur sur roche et tour, Cl. Elisabeth Poulain

France ouest, Angers, Château, mur sur roche et tour, Cl. Elisabeth Poulain

Pour suivre le chemin

. Sur mon blog, lire un précédent article sur le mur d’Hadrien http://www.elisabethpoulain.com/article-le-monde-des-murs-le-mur-d-hadrien-entre-l-angleterre-et-l-ecosse-116113718.html  

. Voir aussi un billet sur le mur d’enceinte d’Evreux, département de l’Eure http://www.elisabethpoulain.com/2015/03/la-societe-d-hier-les-murs-gallo-romains-la-ville-d-evreux.html  

. Toujours sur ce blog, voir l’évolution des murs http://www.elisabethpoulain.com/2015/05/styles-de-vie-le-mur-entre-tendances-usages-architecture.html  

. Retrouver une liste non exhaustive de « murs » sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_murs  

. Sur la Grande Muraille de Chine, voir en première découverte https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_Muraille

 . Retrouver les fortifications de Vauban sur http://www.sites-vauban.org/Les-fortifications-de-Vauban-en  

. Voir d’abord l’article très documenté de wikipedia sur cet homme étonnant sur https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9bastien_Le_Prestre_de_Vauban  

. Lire aussi un bon ouvrage de référence « Les Voyages de Vauban » de Guillaume Monsaingeon, Editions Parenthèses, 2007

. Voir la biographie simplifiée de Roger Agache (1926-2011), chercheur au CNRS, rattaché au Ministère de la Culture, pionnier en France de l’archéologie aérienne, qui a mené de nombreuses fouilles dans le Nord de la France, en particulier dans l’Oise https://fr.wikipedia.org/wiki/Roger_Agache  

. Pour les notions de base sur le grizzli, https://fr.wikipedia.org/wiki/Grizzli  

. Photos wikipedia pour le château de la Petite Pierre, Elisabeth Poulain pour les autres.

Une remarque pour répondre à un lecteur sur la non-adéquation entre les photos et le texte. Les clichés racontent une histoire en eux-mêmes, sans volonté d'éclairer visuellement le texte. J'ai voulu montrer en photo, que cette saga des murs s'applique aussi aux maisons et pas seulement toujours  aux châteaux et aux grands ouvrages militaires.  C'est la raison pour laquelle je vous donne les références pour par exemple voir les cartes des enceintes de Paris,de Chine.... 

Commenter cet article