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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Au Riz des Fritz, la BD de Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles

6 Décembre 2015, 11:47am

Publié par Elisabeth Poulain

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Couverture BD, Cl. Elisabeth Poulain

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Couverture BD, Cl. Elisabeth Poulain

 

« Au Ritz des Fritz » en commençant d'abord par l’auteur Nathalie Bodin. Elle est une jeune femme, créatrice et dessinatrice de bandes dessinées au trait singulier et à l’ambiance très particulière qui résultent à coup sûr de sa personnalité, de son choix du fusain pour restituer ce qu’elle veut dire et faire sentir et aussi forcément de l’histoire qu’elle a choisie entre mille autres possibles en ce moment. Elle se joue à chaque fois pour chaque composante, de plusieurs écrans, qui font d’elle un maître dans l’art de l’imbrication d’univers déjà complexes en eux-mêmes. Un peu comme un miroir qui se reflète dans un autre qui à son tour joue l’effet-miroir… comme un jeu aussi qui suscite très vite un sentiment d’oppression renforcé curieusement par la douceur enveloppante de ses différents gris du fusain, avec cette idée à la fin qui surgit comme une si triste constatation, que la cruauté humaine et la bêtise crasse sont décidément incommensurables. Cela n’est jamais dit avec des mots, car Nathalie a une grande finesse naturelle et sobre qui se ressentent dans ce qu’elle dessine, dit et exprime. 

Le titre « Au Ritz des Fritz ». Il intrigue forcément. Cela ne peut être en aucun cas un hasard, tant le titre doit en quelques mots seulement attirer le projecteur sur le livre en se concentrant sur l’essence de ce qui en est la matière, la chose imprimée, parmi  un foisonnement non chiffrable de nouvelles parutions en France, en Europe et aux Etats-Unis en particulier… sans même parler maintenant des autres sources. Il exprime en quelques mots l’essentiel du contenu en l’attribuant à l’auteur pour que le lecteur puisse à son tour venir à leur rencontre à tous deux, l’auteur et le livre, le livre et le lecteur. Tout se joue toujours à trois dans un mouvement perpétuel, avec en surimpression active, un autre trio de choc qui est constitué par le territoire, le temps et le hasard du télescopage.

Dans cette histoire inventée basée sur des faits réels, le lecteur va toujours retrouver ces trios d’acteurs. Le territoire concerne le pays, avec cette interrogation où sommes- nous ? En Allemagne ? Dans un pays en guerre contre l’Allemagne, ou dans un pays ami de l’Allemagne, qui laisse agir sur son territoire ces ennemis allemands comme s’ils détenaient une autorité légitime à exercer le pouvoir dans une prison, une parcelle du territoire américain, que seules autorités locales ou nationales peuvent exercer ? Le hasard, cette autre façon de nommer le télescopage d’univers aux valeurs incompatibles, pose cette question  « comment peut-on accepter cette situation incroyable ? » qui, on le verra, ne sera pas du seul fait des Etats-Unis, mais aussi d’autres nations, sous des formes diverses. C’est le temps, l’époque qui va justifier ces monstrueuses incongruités, au moment où la décision est prise : « mais pourquoi cette situation a-t-elle pu surgir à ces moments-là. »  

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Couverture BD, Cl. Elisabeth Poulain

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Couverture BD, Cl. Elisabeth Poulain

« Au Ritz des Fritz », le titre de la BD choisit de jouer la sonorité avec des mots courts. Fritz est une des dénominations péjoratives pour désigner les Allemands depuis les deux dernières guerres de 14-18 et 40-45 et l’Hôtel Ritz à Paris, Place Vendôme, n°15, possède la même sonorité finale. C’est un des plus grands hôtels du monde, qui avait été choisi par la Gestapo pour y établir son siège, pendant la Guerre de 1940-1945. On se doute bien pourtant qu’il ne va pas être question ici d’hostellerie de luxe d’aujourd’hui, ni de la Place Vendôme de Paris où l’hôtel est implanté, le lieu le plus chic et le plus significatif de l’univers de l’Hyper-Luxe emblématique de Paris dans le monde.

La couverture du livre éclaire le titre. On y voit des hommes de dos dont trois d’entre eux portent un blouson marqué de deux lettres PW, « Prisoner of War » parce qu’ils étaient les hôtes non volontaires de « war camps », des camps de guerre établis aux Etats-Unis même. Ils font le salut nazi devant le drapeau nazi fixé au grillage qui les retient dans cette prison, où flotte en dehors le drapeau américain gardé par un soldat US au-delà de la double clôture. Le héros, qui se tient en arrière et pour nous au premier plan près d’un mur, regarde cette scène à plusieurs plans séquences avec beaucoup d’attention. Le choix de ce dessin par Nathalie Bodin n’est évidemment pas anodin. On y distingue six plans-séquences qui montrent d’une façon très parlante, l’enfermement et l’utilisation optimale de l’espace dans ce choc d’univers autant physique que mentale. 

. Notons le mur de la baraque auquel est adossé le héros allemand, Danwarth W. Pabel, emprisonné dans une prison militaire américaine sur le sol américain, comme en témoigne le drapeau américain rouge à bandes blanches, avec les étoiles blanches sur fond bleu, à droite en haut du croquis. Il flotte fièrement au vent ;

. les cinq PW allemands qui font le salut nazi devant le drapeau allemand, qui éclate de force en rouge, noir et blanc sur le grillage ;

. la première ligne de grillage haut ;

. la seconde ligne qui établit un « no man’s land » entre les deux, pour empêcher ou ralentir les évasions. Les deux grillages fixés à des poteaux de bois, semble-t-il, sont dotés de « concertina », un doux nom qui visent ces retours obliques de grillage en haut vers l’intérieur pour freiner les projets d’évasion;

. le soldat américain de l’autre côté de cette double enceinte qui monte la garde face aux prisonniers presque à l’aplomb du drapeau américain rouge, bleu et blanc qui flotte au vent du haut de sa grande hampe. Il est facile à distinguer des prisonniers, il porte un fusil ;

. devant un baraquement vraisemblablement en bois, très fonctionnel issu de l’architecture militaire d’urgence de l’époque et qui s’est diffusé ensuite au plan mondial. Ce type de construction rapide a été utilisée indifféremment pour accueillir ces soldats US et leurs prisonniers de l’autre côté de cette double « frontière ». Bien évidemment l’aménagement intérieur changeait en fonction des personnes à accueillir. Avec au-dessus, le titre « Au Ritz des Fritz » écrit en gros caractères, avec de grosses tâches de sang rouge près de Ritz. Ces variations de rouge sont les seules couleurs de l’ouvrage.

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Entrée stalag aux Etats-Unis, Cl. Elisabeth PoulainAu Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Entrée stalag aux Etats-Unis, Cl. Elisabeth Poulain

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Entrée stalag aux Etats-Unis, Cl. Elisabeth Poulain

On découvre ensuite l’histoire de ce résistant allemand, capturé en Normandie le 6 juin 1944 envoyé aux Etats-Unis, comme prisonnier de guerre. Parmi ces « Normandistes » étaient mêlés aussi bien de rares opposants à Hitler que Nathalie Bodin appele des " Démocrates" , comme Pabel, que des francs Nazis. Ce furent ces derniers qui prirent la gestion du camp en main, avec l’accord plus que tacite des autorités nord-américaines. Imaginez la vie que Pabel, vu comme un ennemi de l’intérieur par ses propres compatriotes, a pu mener…La BD raconte sa vie quotidienne au camp, entre l’incertitude concernant son destin et le sort de sa famille restée en Allemagne, le danger que représentaient pour lui les Nazis dotés de facto du pouvoir de régulation interne du camp, l’obligation de faire chaque jour le salut nazi aux militaires américains, à la demande des autorités américaines, comme s’il était de l’autre camp… !

La raison d’être de ces stalags américains aux Etats-Unis était d’ordre purement économique : le marché de l’emploi avait besoin de bras. Des travailleurs payés en bons d'achat étaient bien utiles pour faire les travaux que les salariés américains ne voulaient pas faire pour relever au plus vite l’économie. L’envoi de ces prisonniers de guerre aux Etats-Unis ne coutait rien dans la mesure où les soldats allemands étaient embarqués dans les navires américains qui repartaient à vide aux Etats-Unis, après avoir apporté des matériels et des matériaux en France tout particulièrement, sur la Côte normande.  Cette « solution » logistique, si pratique pour pallier les manques de bras, fut ensuite utilisée par les Alliés en Europe envers des hommes fichés comme Nazis pour effectuer des tâches dangereuses.

La BD se poursuit en montrant comment Pabel réussit à s’évader, avec un compagnon de misère, grâce à la solidarité de quelques-uns, et son arrivée à New York dans le quartier des expatriés allemands. C’est là qu’il put « fêter » le 8 mai, plus d'ailleurs la victoire des Alliés sur les Nazis que la capitulation de l’Allemagne qui lui fit venir les larmes aux yeux. Là aussi qu’il retrouva Cacilie, sa tendre amie qui ne l’avait pas oublié. Vint ensuite pour lui l’absolue nécessité de revenir au pays dans une Allemagne meurtrie, près de Darmstadt, pour retrouver sa tante en bonne santé et la maison familiale intacte…

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Camps de prisonniers Etats-Unis, Allemagne, Cl Elisabeth PoulainAu Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Camps de prisonniers Etats-Unis, Allemagne, Cl Elisabeth Poulain

Au Ritz des Fritz, Nathalie Bodin, La Boîte à Bulles, Camps de prisonniers Etats-Unis, Allemagne, Cl Elisabeth Poulain

« Au Ritz des Fritz », vous l’avez compris est le titre d’une histoire bouleversante d’autant plus qu’elle est tirée de la réalité, racontée par Nathalie Bodin d’une façon très sobre, sans pathos, avec ses dessins qui disent mieux et autrement que des mots. Les Ritz du titre ont été en réalité des stalags, des camps de prisonniers doublement enfermant, où les Fritz allemands du dedans étaient protégés à l'extérieur par les gardes militaires armés américains pour mater à l’intérieur des Démocrates allemands et les empêcher de s’enfuir pour ne pas périr sous la haine et la violence sadique de ces brutes déshumanisées. Cette opération, qui était justifiée par l’urgence de la reprise économique aux Etats-Unis…s’est inscrite dans une logique de guerre qui en France s’était traduit par des envois massifs de travailleurs français dans le cadre du STO, le Service du Travail Obligatoire. On comprend alors mieux le titre de l’ouvrage « Au Ritz des Fritz » ; cette histoire ne parle pas seulement des Allemands résistants face aux Nazis mais aussi peut-être de Français qui furent envoyés contre leur volonté aider l’Allemagne à continuer la guerre. Le choix dans le titre du siège de la Gestapo en France ne peut être une indication neutre.

Un grand merci à Nathalie Bodin pour cette BD qui traite non seulement d’un sujet hyper-sensible encore maintenant et qui porte aussi une grande part d’humanité, en posant ces questions fondamentales et sans réponse : Qu’en est-il du respect de la personne humaine face à l’intérêt économique et/ou à la volonté de vengeance ? Qui est l’ennemi ? Où est-il ? Que justifie la guerre ? Faut-il appliquer la loi du talion ? Ses dessins au fusain offrent cette particularité de renforcer l’ambiguïté de ces situations de guerre, en accentuant ce flou réel grâce à des nuances de gris, de grisé, d’infinies variétés de noir qui jouent avec des blancs tout aussi compliqués, dans des dessins, qui accentuent les lignes géométriques en faisant disparaître toute nature, la nature humaine de certains y comprise. Ses lignes structurent la présentation du camp, montré aussi dans des séquences courtes qui mettent l’accent sur des parties de ces paysages d’enfermement, avec des hommes en personnages et les constructions qu’ils ont érigées. Les séquences à New-York puis le retour du héros en Allemagne montrent une autre palette de la faculté de Nathalie Bodin à faire vivre des paysages et à restituer des atmosphères, comme l’a dit Arletty en 1938.                                                             

                                                                          *

Une fois n’est pas coutume, je voudrais terminer par la citation, que reproduit wikipedia, du général George S. Patton qui déclara dans son journal : « Je suis également opposé à l'envoi de prisonniers de guerre pour travailler comme esclaves dans les pays étrangers (en particulier, en France) où beaucoup mourront de faim ». Il nota également « Il est amusant de rappeler que nous avons combattu lors de la Révolution pour la défense des droits de l'homme et lors de la guerre civile pour abolir l'esclavage et nous sommes maintenant revenu sur ces deux principes. ». En note, figure la précision suivante, « le 12 octobre 1945, le New York Herald Tribune écrivit que les Français affamaient leurs prisonniers de guerre, et comparait leur maigreur à celle de ceux libérés du camp de concentration de Dachau ». Les prisonniers allemands furent obligés de travailler en particulier dans des mines de charbon et de nettoyer des champs de mines en France et aux Pays-Bas…

Au Ritz des Fritz, NathalieBodin, La Boîte à Bulles, retour en Allemagne, Cl. Elisaberth PoulainAu Ritz des Fritz, NathalieBodin, La Boîte à Bulles, retour en Allemagne, Cl. Elisaberth PoulainAu Ritz des Fritz, NathalieBodin, La Boîte à Bulles, retour en Allemagne, Cl. Elisaberth Poulain

Au Ritz des Fritz, NathalieBodin, La Boîte à Bulles, retour en Allemagne, Cl. Elisaberth Poulain

Pour suivre le chemin

. Nathalie Bodin, Au Ritz des Fritz, La Boîte à Bulles. L’ouvrage a bénéficié de l’aide de la SCAM et du CNL, à retrouver sur le site de l’éditeur sur http://www.la-boite-a-bulles.com/album-223-au-ritz-des-fritz  qui en présente quatre planches soit 8 pages. Pour des questions concernant l’ouvrage, vous adresser à vincent@la-boite-a-bulles.com  

. Retrouver les bases de l’univers de la BD sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Bande_dessin%C3%A9e 

. Sur les doux noms attribués par les Français aux Allemands, « Les insultes envers les Allemands » sur http://monsu.desiderio.free.fr/curiosites/allemand3.html  ainsi que http://www.arte.tv/magazine/karambolage/fr/le-mot-boche-chleu-et-fritz-karambolage 

. Les palaces parisiens à voir dans un article de 2013 http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20130718.OBS0178/a-qui-appartiennent-les-palaces-parisiens.html  

. Lire l’histoire du Ritz, anciennement Hôtel de Gramont au n° 15 de la Place Vendôme, la place la plus raffinée, l’emblème hyper-chic de la capitale française, dans une étude de wikipedia illustrée de photos de toute beauté sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Place_Vend%C3%B4me  

. L’histoire mouvementée du Ritz, un des hôtels les plus prestigieux du monde et qui pourtant n’appartient pas à la liste restreinte des « palaces » les plus côtés… https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%B4tel_Ritz_(Paris)  

. Découvrir l’essentiel de cette dimension méconnue ou peu connue d’envois de prisonniers allemands de la Deuxième Guerre mondiale aux Etats-Unis pour servir de travailleurs forcés sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Prisonniers_de_guerre_allemands_aux_%C3%89tats-Unis  

. Lire aussi ce qu’a été le STO, le Service du Travail obligatoire de France vers l’Allemagne, d’abord sur la base du volontariat, puis ensuite sur réquisition, en tant que travailleur forcé en Allemagne, dans une étude très complète de wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Service_du_travail_obligatoire_(France)  

. Voir la situation dramatique de soldats allemands employés à la fin de la guerre en France à déminer des zones littéralement bourrées de mines devenues invisibles sur le littoral nord, dans le midi…et qui firent tant de victimes allemandes, à voir en anglais sur le site du Spiegel, le plus célèbre magazine allemand, dans un article récent du 25-08-2008.  http://www.spiegel.de/international/europe/france-s-deadly-mine-clearing-missions-surviving-german-pows-seek-compensation-a-574180.html  

. Photos EP issues de l’album, reproduites avec l’autorisation de la Bédéiste et de La Boîte à Bulles, son éditeur. Quant au texte, il n’engage que moi. S’y a des erreurs, elles sont de mon fait.

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