En quelques mots...

Elisabeth Poulain
Elisabeth Poulain est docteur en droit et a longtemps exercé dans l'enseignement supérieur et la recherche sur les questions de commerce, de marketing et d'enjeux internationaux. Auteur de nombreux ouvrages, elle choisit de porter un regard analytique sur le système qui nous environne, en montrant les liens de connexion qui le sous-tendent.

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1001 façons de manger

Dimanche 16 novembre 2008 7 16 /11 /Nov /2008 16:58

*DD = Développement durable = Sustainable Development

Oui Monsieur, le développement durable comprend aussi un volet ‘plaisir gastronomique’. La preuve, pour ce week-end, je commence par la recette. Je continuerai par le pêcheur ensuite. C’est une recette que vous pouvez déguster actuellement à la Table du Pêcheur à Ancenis, tout prés de la Loire et du château. Elle est l’oeuvre  d’un chef spécialiste du poisson, Christophe Audrain, qui privilégie les poissons de Loire et les légumes du terroir de proximité pour leur fraîcheur et la typicité, comme pour le vin ! Le tout donne la recette de la lamproie à l’Anjou rouge.   

La lamproie = 1 belle lamproie pour 4 personnes 

. D’abord il faut prévoir et aller voir le pêcheur pour lui demandez de vous réserver une lamproie d’1 kilo lors de sa pêche suivante. Il faut en effet qu’elle soit vivante de façon à ce que le pêcheur vous l’a prépare et réserve le sang pour la recette.

. Dés que vous êtes  allé chercher la lamproie préparée et le sang chez le pêcheur, vous la coupez en morceaux de 6 à 8 cm de long que vous faites frire quelques minutes avec 1 cuillerée d’huile dans une poêle.

 

Les légumes d’accompagnement = 2 blancs de poireau, 1 oignon, 1 gousse d’ail, 1 branche de céleri, 1 bouquet garni

    + 1 bouteille d’Anjou rouge    

. Vous coupez le blanc d’1 poireau en tronçon, émincez 1 oignon, pilez 1 petite gousse d’ail que vous placez dans une casserole avec 1 cuillerée d’huile et 25 gr de beurre. Vous ajoutez 75 gr de jambon cru, avec la branche de céleri et le bouquet garni, sans oublier la tête et la queue de la lamproie pour le goût et le fumet. Vous mettez le tout à feu doux pour faire suer pendant 15mn. (Force 1)    

. Le grand moment arrive. Vous mouillez avec 1 bouteille d’Anjou rouge, portez à ébullition et enflammez le tout. (Force 2)    

. 1 heure de cuisson douce à couvert est ensuite nécessaire, en enlevant l’écume régulièrement. Puis vous passez le tout au chinois (passoire fine de grande taille) pour ne garder que le jus.

. Dans ce jus,  vous faites cuire l’autre blanc de poireau pendant 20 minutes. Vous avez compris que le Ier poireau ne servait que pour la sauce. 

 

La Ière rencontre entre les légumes et la lamproie

. Vous placez les morceaux de lamproie et 75 autres grammes de jambon dans cette sauce  qui va continuer à mijoter.

. Vous réservez tous les solides (poisson + poireau + dés de jambon) et remettez la sauce sur le feu de façon à la faire réduire d’un tiers environ pendant 20 minutes. (Force 3) 

 

= Vous avez là du concentré de concentré de concentré (au cube). C’est l’objectif du jeu (de la recette). Mais ce n’est pas fini.    

L’enrichissement de la sauce

= 15cl de porto

= le sang    

. Dans cette sauce, vous ajoutez 15cl de porto et faites réduire un peu pour garder l’épaisseur du velouté. (Force 4)    

. Arrive le 2è grand moment,  la liaison avec le sang. Le risque est que le sang coagule. Pour éviter cette catastrophe qui vous obligerait à tout recommencer du début, suivez le conseil de Christophe Audrain :

«  commencez par verser une petite louche de sang sur la sauce et fouettez énergiquement le mélange. Versez le ensuite dans la casserole de sauce, hors du feu et amenez doucement à ébullition en continuant à remuer. Laissez prendre quelques bouillons ». (Force 5)   

La 2è rencontre entre la lamproie et la sauce

Elle se fait quand vous versez la lamproie + les morceaux de poireau dans cette sauce que vous remettez sur le feu et amenez doucement à ébullition sans cessez de remuez. (Force 6)  

La 3è rencontre

C’est vous qui la provoquez en mangeant cette recette de force 6 qui vous a demandé 1h15 de préparation et 2h10 de cuisson. Oui,  quand vous êtes un spécialiste comme Christophe Audran. Vous comprenez aussi pourquoi, je dis que la recette est très goûteuse. Chacune des phases renforce et/ou concentre la saveur.    

Les  7 conditions de succès

1 = connaître un pêcheur de lamproie, 2 = aller le voir avant, 3 =  chercher le poisson préparé juste avant, 4 = commencer cette fois-ci votre recette, 5= sans jamais la quitter des yeux, 6 = mangez quand c’est prêt, 7 = boire le même Anjou rouge que celui qui a été utilisé pour la cuisson. Avec cette lamproie, le Chef sert un Anjou rouge, Grande Réserve,  du Domaine des Galloires de Drain, juste de l’autre côté du pont d’Ancenis. 

Pour suivre le chemin

. L’autre possibilité est de préparer cette fois-ci votre venue à Ancenis, en téléphonant avant à La Table du Pêcheur pour savoir si c’est la saison de la lamproie. En novembre, c’est tout bon.

= 11 boulevard Léon Séché, 44150 Ancenis, 02 41 83 11 36 et latabledupecheur@wanadoo.fr    

. Le Guide du Pays d’Ancenis est un très joli livret de 132 pages qui vous dit tout sur tout sur la découverte du pays d’Ancenis : sites naturels, patrimoine culturel, produits locaux et savoir-faire, vacances actives, restauration-hébergement… C’est une publication de la Communauté de Communes du pays d’Ancenis. En page 41, j’y ai trouvé la recette Christophe,  le chef de la Table du Pêcheur.  Parmi les financeurs du livret, le Conseil général de Loire-Atlantique, Compa Pays d’Ancenis, la Région des Pays de Loire

 

Vins conseillés. Plusieurs possibilités s’offrent à vous :

. goûter le vin sélectionné par le cuisinier : Domaine des Galloires , les Galloires, 49530 Drain, 02 40 98 20 10, contact@galloires.com       www.galloires.com  

. jouer la carte de l’Anjou rouge qui se prête particulièrement bien à cette recette, avec par exemple

un Baumard, 8, rue de l’Abbaye, 49190 Rochefort sur Loire, contact@baumard.fr, à voir sur

www.baumard.fr

. innover en découvrant « Le Cousin », un Grolleau Noir, un cépage ancien que sait très bien travailler en biodynamie Olivier Cousin Vigneron, 7, rue du Colonel Panaget, 49540 Martigné-Briand,

02 41 59 49 09

. varier avec un Côteaux d’Ancenis (rouge en VDP), du domaine Guindon, très connu pour ses Muscadet, Prestige ou     

. traiter la lamproie comme un poisson, avec un Muscadet Côteaux de la Loire, Cuvée Prestige, du Domaine Pierre Guindon, une bonne maison, à Saint-Géréon tout près d’Ancenis,

La Couleuverdière, 44150 Saint-Géréon, 02 40 83 18 96, domaineguindon@hotmail.fr     

 

Billets connectés sur ce blog

. A suivre : Pierre Vivier, pêcheur, 23 rue des Pêcheurs, 44150 Ancenis

. Précédents :

-        les 5 billets sur le développement durable : L’estuaire de la Loire entre problématiques et  prospectives, Deux  auteurs et un dessinateur face à la Loire, L’estuaire, le démographe et l’estuarienne, L’estuaire et l’industrialisation, L’égalité des chances

-        Anguille, Alligator & Co, 20.08.2007 + Suivre l’angueille jusqu’au Japon, 20.01.2008   

. Photo EP d’après la plaquette       

Par Elisabeth Poulain - Publié dans : 1001 façons de manger
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Mardi 14 octobre 2008 2 14 /10 /Oct /2008 16:47

J’aime me surprendre et connaître de nouvelles saveurs. Depuis quelque temps maintenant, je découvre le monde des épices. C’est complètement nouveau pour moi. Dans la famille, nous trouvons que c’est une belle façon de découvrir un pays. Une autre façon de voyager. Depuis plusieurs étés par exemple, nous échangeons notre maison contre une autre dans un pays à l’étranger. Cela fait plusieurs fois que nous allons ainsi au Canada, que nous aimons beaucoup. Ceux avec lesquels nous échangeons sont devenus des amis et nous essayons de passer ensemble quelques jours ensemble avant l’échange. La dernière fois, Marie-Hélène, la dame canadienne,  m’a dit : surtout ne vous obligez pas à faire la cuisine le soir pour nous. Cela fait beaucoup de dérangement pour vous et nous ne voulons pas vous donner du travail en plus. Je lui ai répondu que c’est notre façon habituelle de dîner, avec deux assiettes de plus seulement.

 

Je suis une mère de famille au foyer. Je prends le temps de faire les courses et de réfléchir à ce que je vais préparer. La première chose à savoir est que j’aime manger et faire la cuisine. Dans la famille, mon mari aime bien cuisiner aussi, au Nouvel An ou à Noël par exemple.  Je fais toujours les courses, en vacances par exemple, c'est avec lui en décidant ensemble du menu.   


Il faut toujours prévoir. J’ai toujours une idée de ce que je vais acheter. En même temps, j’aime bien trouver du nouveau, par exemple récemment de la sauce aux huîtres que j’ai utilisée avec un rôti de bœuf cuit au wok.  Nous n’étions que trois pour ce déjeuner là, Christian, mon mari, et notre fille qui est la plus jeune de nos enfants. Le menu aurait été presque le même si nos deux fils avaient été là. Presque le même menu, parce que j’aurai pris en compte le fait qu’un de nos fils est plus traditionnel que nous quatre. Il aime ce qu’il connaît. Il est très ‘français’ dans ses choix: le pain, le saucisson, le beefsteack, le filet mignon, le fromage. Comme nous, il apprécie les légumes mais repousse sur le côté de l’assiette les petits raisins que je mets un peu partout. 
 


En ce moment, je suis très ‘sucré-salé’. C’est amusant parce que je n’aime pas le sucre. Enfant, je n’en mangeais pas. Je trouve pourtant que c’est intéressant dans la cuisine asiatique par exemple ou le tajine aux mirabelles. Christian et moi sommes bourguignons. Il ne faut pas s’étonner qu’un des plats d’ancrage de la famille soit le bœuf bourguignon. J’en fais une grande potée et j’en surgèle ensuite uneAMBD-expo-Lille-dessins-bol.jpg partie, pour en avoir toujours de prêt quand on a du monde.
 


Nous sommes très ‘fruit’. C’est avec un fruit de saison qui finit le déjeuner qui commence directement par le plat principal. Par exemple, un tajine aux mirabelles accompagné de légumes ou de riz. Je prépare un dessert quand nous avons des invités : tarte aux pommes, crème brûlée, choux à la crème…C’est par période. Je fais aussi des crumbles aux pommes à emporter par nos amis en guise de cadeau. 
 

Le soir, nous mangeons de façon très variée. Le dîner est un repas déstructuré axé sur la salade, avec, en accompagnement selon les soirs, omelette,  restes du midi, tomates farcies, foie, jambon, avec du fromage, un yaourt et un dessert pour ceux qui le veulent. Dans le frigo, il y a beaucoup de yaourts, de fromages et de fruits.
 
 

Entre les repas, je prends parfois un thé roiboos, sans sucre. Je n’aime pas l’eau nature par goût.  Par contre, j’ai besoin de mon café expresso avec un carré de chocolat noir à la fin du déjeuner. Cela fait partie de mes rites. C’est comme le petit déjeuner ; par différence avec les autres repas, chacun a sa propre formule. Pour moi, c’est un thé sans sucre, des flocons d’avoine et un yaourt en mélange. Pour Christian, la même chose mais avec du miel dans son yaourt. L’aîné de nos fils prend 2 tartines briochées, un chocolat  et  un jus d’orange, le second un chocolat et du pain sec sans rien, notre fille du jus d’orange et deux pains au chocolat. Pour elle, ça peut changer. Comme pour moi, avant les flocons d’avoine, je prenais des tartines. 


Nous sommes toujours surpris, quand nous sommes en Allemagne, par le petit déjeuner que nous prenons là-bas. Une de mes belles sœurs française est mariée à un Allemand. Bien sûr, cela dépend où l'on est. Que ce soit à Cologne ou à Stuttgart, le petit déjeuner est un vrai repas, qui se prend ensemble en famille, avec une belle nappe, une belle vaisselle et une abondance de plats parmi lesquels choisir.  Au menu, du pâté de foie (leverwurst), du raisin, du jambon cru avec du melon, des pains variés, de la confiture... Ce petit déjeuner se déroule comme un vrai rituel qui met l’accent sur  l’important d’être ensemble avant de partir chacun de son côté pour la journée. 


Quand je regarde mon évolution en matière de lien avec la cuisine et la nourriture, je m’aperçois que j’éprouve un vrai plaisir à découvrir et à apprendre pour découvrir. Je suis très organisée. J’ai trois cahiers de recettes : 1 pour les desserts, avec des fiches manuscrites mises sous plastique, 1 pour les tajines et 1 pour les plats. C’est ma belle-mère qui a commencé à me donner des recettes. Ma fille cuisine à son tour. En Allemagne à Stuttgart, en stage scolaire, elle a préparé un repas, avec un poulet à la crème et aux champignons de Paris pour la famille qui l’a hébergée pendant ces deux mois. Je complète mes sources par des livres de cuisine que j’achète ou qu’on m’offre en cadeau. J’essaie les recettes qui me tentent et je les annote pour des utilisations futures. C’est vraiment un de mes plaisirs de découverte, la surprise associée à la saveur et à l’attente. 
 

Pour suivre le chemin
. Florence est le nom de la jeune femme que j’ai interviewée à la table qui marque la séparation entre le coin cuisine et le séjour, l’Anjou désigne sa région de résidence et la Bourgogne, sa région d’origine.

. Son rôti de bœuf à la sauce aux huîtres
Il suffit de découper le rumsteack en fines lamelles, recoupées s’il le faut en baguettes, avec un peu d’huile et de les faire revenir dans le wok. On y ajoute très vite un peu de sauce aux huîtres achetée chez l’épicier asiatique, avec un petit peu de maïzena, de l’ail, du gingembre, des champignons et un peu de sucre. C’est prêt en quelques minutes. L’accompagnement choisi par Florence ce jour là : des haricots verts plats coupés en morceaux.   


. Sa recette de tajine aux mirabelles
Il vous faire dorer 6 cuisses de poulet dans 2 cuillérées d’huile de sésame, saupoudrez ensuite avec une cuillérée à soupe de ras-el-hanout. Vous  ajoutez deux  oignons coupés finement, un bouillon Kub dissous dans une demi-tasse d’eau, avec du sel et du poivre. Après une heure de cuisson à feu doux, vous ajoutez les mirabelles, le miel et les graines de sésame. Et on laisse le feu doux encore 20 minutes. Précision de Florence : on trouve des mirabelles plus facilement en boîte que fraîches. Mais à cœur vaillant, rien d’impossible.    


. Le thé vénitien
de Florence
C’est un mélange de thé noir fumé de Chine et de Ceylan, de la vanille, des fruits rouges et des pétales de fleurs de tournesol et de malvacées (marsh mallow)  bien connues au Canada et aux Etats-Unis. Les enfants en dévorent sous forme de boules de guimauve colorées aux couleurs pastel.

. Sa recette canadienne préférée : le pudding du chômeur
Dans 150 gr (1 1/3 tasse) de farine, Florence ajoute 190 ml de sucre (3/4 de tasse), 15 gr de poudre à pâte avec un peu de sel. Elle creuse un puits au milieu et y dépose la margarine amollie (1/4 de tasse ou 65ml), l’œuf et le lait (3/4 de tasse ou 190ml) en mélangeant bien. Ensuite la boule est posée dans un plat sans l’étendre. La ‘sauce’ qui accompagne la pâte se fait avec 2 tasses (400 gr) d’eau, 1 tasse ½ de cassonade (ou 1 tasse de sirop d’érable + ¼ de cassonade + ¾ d’eau), 2 cuillérées de beurre (30 gr) ou de margarine et 1 cuillérée (5 ml) de vanille. Il suffit de faire fondre le mélange dans un chaudron, surtout sans faire bouillir et verser sur la pâte. 45 mn de cuisson au four sont ensuite nécessaires. Thermostat à 350° Fahrenheit. A manger à la fin d’un repas relativement léger –ça dépend des appétits- avec du lait ou de la crème. Florence précise qu’elle ajoute le sirop d’érable parce que cela lui rappelle les bons moments passés avec leurs amis canadiens. Elle fait découvrir ce pudding du chômeur à leurs copains de France.


. Son livre d’épices préféré : Epices, aromates et condiments, Marie-Pierre Arvy, François  Gallouin, Belin, 2003 
 


. Photos EP : le wok de Florence dont elle se sert pour ses tajines, une série de bols d'Anne-Marie Donnaint-Bonave et une des deux très belles gravures anciennes de Fernand Chalandre qui ornent un des murs de la grande pièce.
Sa signature est un F inséré dans le C.  

   

 

Par Elisabeth Poulain - Publié dans : 1001 façons de manger
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Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /Oct /2008 17:20

John Grisham est un juriste américain, qui a même été un temps élu de son Etat de l’Arkansas. A 35 ans, il change radicalement de vie, sinon d’univers et devient auteur de romans noirs. Celui que j’ai sous les yeux s’appelle « Le dernier Juré ». Le héros, originaire de Memphis,  est un jeune diplômé journaliste fraîchement sorti de l’Université de Syracuse (Etat de New York). De grand reporter ou correspondant de guerre, traquant et faisant l’information qui lui aurait valu le Prix Pullitzer, il se retrouve petit journaliste engagé dans un journal moribond, le Ford County Times, à Clanton, une petite ville du Mississipi, où les rôles sont bien distribués. Le rédacteur en chef et propriétaire du journal par exemple excelle dans les nécrologies. L’actualité, la présence de photos ou la recherche de publicité l’intéressent si peu, qu’il préfère se laisser mourir en douceur avec son vieux canard de quelques pages à la parution irrégulière. Seules les nécrologies apparaissent importantes à ce moribond. Il y consacre littéralement sa vie et  meurt. Nous sommes en 1970. 

 

C’est ainsi que Joyner William Traynor, ce jeune journaliste se retrouve par hasard et, à sa grande honte, rédacteur en chef et propriétaire de cette feuille de chou. Le roman retrace l’histoire de celui que la petite ville appelle désormais beaucoup trop familièrement à son goût  Willie. Il va découvrir ce qu’est de faire renaître un journal dont le personnel est composé de bras cassés, à l’exception de la secrétaire, comprendre comment vit et réagit une petite communauté, voir concrètement la gouffre qui sépare les Blancs de ceux qui sont noirs de peau et commencer enfin à grandir.

 

Le roman est dédié au Sud. Le récit est lent et chaud au sens où on sent la pesanteur de la chaleur qui ralentit les gestes et freine le changement. Les personnages ne sont ni bien intéressants ni remarquables, à commencer par l’auteur du récit lui-même, ce jeune blanc-bec de Willie,  infatué de lui et réellement snob. Sa sortie de chrysalide commence lorsqu’il devient propriétaire du Times, presque par hasard. Son accession à l’état adulte passe –forcément- par sa relation avec la nourriture, grâce à une femme noire étonnante, mère de famille nombreuse, une mère courage à l’antique.

 

Par exemple, Willie  a gardé de sa vie  citadine à New York l’habitude de se coucher et de se lever tard. Un jour, il se lève à 5 h du matin et se rend au Tea Shoppe commander un café, comme il en a l’habitude. La serveuse note et pince les lèvres. Un des membres de son équipe qui l’accompagne demande, lui au contraire, œufs brouillés, jambon de pays, biscuits, bouillie de maïs concassé   et portion de pommes de terre sautées. La serveuse sourit, c’est un vrai petit déjeuner du Sud.

 

On apprend petit à petit par Willie que sa mère ne mangeait ni ne cuisinait. Enfant, il n’a jamais manqué de rien : céréales au petit déjeuner, sandwich au déjeuner et le soir une « cochonnerie surgelée » qu’il mangeait seul devant la télévision. Et c’est   dans cet état d’esprit et avec ce bagage culturel qu’il fait la connaissance de  Calia Ruffin, mère de huit enfants, qu’elle a dignement élevés avec son mari. 7 sur 8 sont professeurs d’université et docteurs dans différentes spécialités. Calia attache une grande importance à la préparation et à la présentation des repas. Son mari et elle cultivent un grand jardin potager qui nourrit la famille, les voisins et les amis.

 

Lors de la première rencontre entre Willie et Calia, celle-ci a préparé le guéridon sous le porche, avec une nappe et des serviettes blanches, des fleurs en bouquet, un grand pichet de thé glacé et quatre plats tenus au chaud pour eux deux. A savoir, une pile de côtelettes de porc en sauce à base d’oignons et de poivrons, du maïs en grain avec des morceaux grillés de poivron vert, des gombos bouillis, des haricots verts avec du jarret et du bacon, avec des tomates à l’huile d’olive et au poivre. Elle s’excuse d’avoir du acheter les tomates. Malgré son désir de bien faire, Willie, qui comprend l’importance symbolique de ce don, cale devant le pudding à la banane et feinte en reprenant un peu de thé glacé.                  

 

Dés lors à chaque étape de son insertion dans la communauté blanche et de sa découverte de l’existence de la communauté noire, grâce à Celia, Willie va découvrir de nouvelles saveurs et les usages alimentaires des uns et des autres. Des rôtis de chèvre à la broche sur feu de bois pour les membres de club de tireurs, avec des boyaux de porc grillés bons pour les vrais hommes, que seules de grandes lampées d’alcool de pêche peuvent faire passer. Willie en a un tel choc que ses yeux pleurent. Avec Callie, il découvre comment faire cuire un bœuf braisé, avec des pommes de terre nouvelles, des oignons, des navets, des carottes et des betteraves. 5 heures à feu doux et c’est bon. Pour la tarte à la pêche qui finit le repas avec la glace à la vanille, il demande une pause d’une heure. Son stomach n’en peut plus.

 

La seule fois, où il emmène une amie, Ginger, au restaurant, c’est un tex-mex qu’il choisit. Au menu des enchiladas qu’ils mangent sous un grand chêne. Après, ils décident d’un commun accord de se soûler. Ils achètent hamburgers, frites et un pack de bières. Retour au motel et fin de cette triste soirée dans le même lit.

 

L’été, les repas comportent moins de viande. Il y a parfois des repas « végétariens », avec tomates rouges et jaunes mûres, concombre et oignon au vinaigre, haricots beurre, pois, gombos, pommes de terre bouillies, maïs et toujours le pain de maïs chaud. Avec l’automne, arrivent des plats plus consistants, tels que canard ou agneau braisé, ragoût pimenté à la viande hachée, haricots rouges et riz avec des saucisses, et la valeur sûre, le rôti à la cocotte. Ce jour là, du poulet avec des boulettes. L’impératif donné par Miss Callie : vous devez manger lentement. Un dessert nouveau quelques jours après, Willie mange dorénavant tous les 15 jours, puis toutes les semaines, ce jour là une tarte à la citrouille.   

 

Il lui faut déployer des trésors d’imagination pour convaincre Miss Callie, comme il l’appelle maintenant,  qu’elle ne commettra pas une faute envers le Seigneur en allant déjeuner avec lui au restaurant. Willie choisit Claude, le restaurant noir près du journal. Leur présences ensemble pour déjeuner dans LE restaurant noir marque un tournant dans le récit. Pas question pour eux de choisir des menus différents, leur choix commun, deux chilis texans (ragoût pimenté à la viande). Miss Callie critique tout, le bruit, la nappe en papier, la promiscuité, les prix, Claude qui rabroue tout le monde… En fait elle est ravie d’avoir pour la première fois de sa vie été invitée à déjeuner par un jeune homme blanc dans un restaurant pour Noirs.

 

L’intronisation de Willie en tant que citoyen à part entière se fait quand deux vieilles demoiselles le désignent pour être l’acheteur de leur belle et vénérable demeure. Il est comme elles maintenant ; il admet qu’en effet il n’y a que lui à pouvoir restaurer cette maison et lui redonner un bonus de quelques dizaines d’années de vie supplémentaire. Comme le journal l’a choisi pour se relancer. Il accepte, sans s’opposer. Il se coule dans le rythme du Sud. Il a compris par exemple que les lourds travaux de restauration seraient finis quand ils le seraient. Ce jour là, il ouvre une bouteille de champagne pour célébrer comme il convient cette date à l’issue incertaine avec l’entrepreneur. Il commande du vin pour faire une grande fête. Le tord boyaux de pêche est de la partie, les boyaux de porcs aussi, sans avoir été conviés mais ils sont pourtant là, aussi. Le révérend de la Première Eglise baptiste s’enfuit à la vue de cet alcool qui coule à flot, celui de la Première Eglise presbytérienne lui aime beaucoup le champagne.

 

Et le tonnerre éclate quand Miss Callie se met au régime. 1 500 calories par jour. Désormais le poulet est cuit au four et les pommes de terre sont en robe des champs. Willie apprend qu’il y a deux prix à l’épicerie un pour les Noirs et un pour les Blancs pour une boîte de lait condensé : 38 cents contre 55 cents. C’est normal, tout le monde le sait et c’est comme ça. Une grande surface arrive à Clanton. Miss Callie découvre un Centre commercial regroupant 100 commerces à Memphis Elle prend une pizza au déjeuner. Le soir, chez Grisanti, un grand restaurant, c’est lasagnes et raviolis au fromage de chèvre. Et un jour…

 

Pour suivre le chemin

- Le dernier juré, John Grisham, Le Club, 2005       
Par Elisabeth Poulain - Publié dans : 1001 façons de manger
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Vendredi 26 septembre 2008 5 26 /09 /Sep /2008 21:10

Le Normandie, il n’est plus besoin de le présenter. Il a été le fleuron de la French Line, que vous  connaissez mieux sous son nom de Compagnie générale transatlantique. Sous les yeux, j‘ai l’original de la carte refaite deux fois par jour sur une nouvelle plaquette. C’est celle du dîner. Chaque menu était orné sur sa couverture de la reproduction d’une peinture. Il s’agit ce soir là d’un « village d’Ile de France (par Céria) ».

 

C’est un menu bilingue, avec à gauche la carte en français et sa traduction, ou bien est-ce l’inverse, en anglais sur la partie droite. Je penche  plutôt sur un calage sur la carte en anglais. En effet, noblesse gastronomique à la française oblige, le menu du dîner est placé en français au centre dans un encadré léger bleu sur un fond beige. Pourquoi une traduction de l’anglais vers le français et pas l’inverse en partie droite qui est la première que l’on voit en ouvrant la carte? A cause de l’ordre de la présentation des plats qui ne correspond pas à nos usages : potages, entrées chaudes, entrées froides (les fameux hors d’œuvre), puis le plat principal en commençant par les viandes rouges (rarement pour le soir, il est vrai), blanches, les volailles puis les poissons, les  salades, le fromage, les desserts incluant la pâtisserie, les crèmes, les glaces, les fruits. 

 

La carte du dîner (avec toutes ces majuscules, comme en anglais, et cette orthographe)

. Hors d’œuvre

Olives vertes – Olives noires – Céléri en Branches – Salade de Volaille au Paprika – Thon aux Câpres – Œufs Farçis des Gastronomes 

. Potages

Consommé Froid Américaine – Consommé Chevreuse – Consommé aux  Ravioli – Crème d’Orge à l’Ecossaise – Soupe à l’Oignon 

. Poissons

Timbale de Homard à l’Américaine – Cuisses de Grenouilles Bordelaises 

. Spécialité Régionale

LA SELLE d’AGNEAU FONTAINEBLEAU 

. Entrée

Côtelettes de Volaille Pojarsky 

. Légumes

Asperges Sauce Chantilly – Laitues Braisées à l’Ecarlate – Courgettes Meunières 

. Pommes de terre

Purée – au Four – à l’Anglaise – en Robe – Pommes Château 

. Pâtes

Spaghetti – Nouilles – Macaroni (au Gratin 10 Minutes) – Riz Nature – Riz au Kari 

. Rôtis

Dindonneau Rôti Cranberry Sauce – Côte de Charolais à la Broche 

. Buffet froid

Jambon de Westphalie – Jambon de Virginie – Jambon d’York – Jambon des Ardennes – Jambon de Bayonne – Bœuf Mode en Gelée aux Olives – langue de Veau à la Gelée Printanière – Poulet Froid – Carré de Porc Froid – Selle d’Agneau Froide Sauce Menthe – Côte de Bœuf Froide – Foie Gras à la Gelée au Porto – Dindonneau Froid Cranberry Sauce – Langouste Froide Mayonnaise  - Brochet Froid Ravigotte 

. Salades

Salade de Laitue Mimosa – Chcorée – Romaine – Mixte – Salade Japonaise – Salade Rachel 

. Fromages

Petits-Suisses – Pont l’Evêque – Rouy d’Or – Saint-Nectaire – Chèvre – Hollande 

Pâtisserie

Gâteau Pain de Gênes – Sacristains – Croquets au Miel 

Entremets

Crème Don Julio – Bavaroises Pêches  - Pudding Semoule 

Glaces

Vanille – Ananas – Framboise – Sorbet Kummel – Bombe Montfermeil 

Fruits

Suprêmes de Pamplemousse au Cognac – Corbeille de Fruits – Compote de Fruits Frais
Vins

Bordeaux Rouge Supérieur – Bordeaux Blanc Supérieur – Bourgogne Blanc Supérieur 

Thés, Cafés, etc

Thé de Chine – Thé de Ceylan – Orange Pekoe - Verveine – Tilleul – Menthe – Camomille – Café américain – Café Français – Café Sanka – Maté Pampero

  

Et vous aviez aussi, ce soir là, au Menu Suggestion:         


Suprêmes de Pamplemousse au Cognac

Crème d’Orge à l’Ecossaise

Timbale de Homard à l’Américaine

Selle d’Agneau Fontainebleau
Asperges Sauce Chantilly

Salade de Saison

Bombe Montfermeil

Corbeille de Fruits

    

S’il vous prend l’envie de reproduire le menu, merci de prendre des photos !

 

Pour suivre le chemin et pour changer un peu 

Quelles questions peut-on se poser:

-        1. A quels éléments sent-on le caractère cosmopolite de la clientèle ?

-        2. Ainsi que le raffinement de cette cuisine qui était un des éléments de la renommée de la Compagnie et du Normandie en particulier pour des passagers fortunés?

-        3. Quels commentaires pouvez-vous faire sur la composition de la carte ?

-        4. Quelles sont les caractéristiques principales du menu ?

-        5. Que pensez-vous des vins ?

 

J’ai trouvé 5 questions. Et vous ?

 

A suivre…

 

 

Par Elisabeth Poulain - Publié dans : 1001 façons de manger
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Mercredi 20 août 2008 3 20 /08 /Août /2008 20:39

Ah, ah, vous avez remarqué que j’ai changé de titre ! Ce n’est plus Que mangez-vous, Que buvez-vous Stieg Larrson (Suède) ou Margherita Oggero (Italie)… Enquête alimentaire se justifie mieux, puisque tous ces romans appartiennent à la catégorie si riche des polars qui englobe en fait tous les genres de littératures. Mais déjà, une subtilité me freine dans mon élan, c’est alimentaire ou culinaire ou + ?. L’un traite des aliments, l’autre de la cuisine et moi des 2. Ah que c’est dur ! Je vise les rapports que l’auteur entretient avec la société en passant par ce qu’il mange, qui peut être une pratique alimentaire pour entretenir ou optimiser la machine, une vision sociétale (Margherita Oggero) ou un art de vivre. Nous y sommes, cette fois-ci, il s’agit bien d’un art de vivre à dialoguer avec cet auteur chinois qui vit aux Etats-Unis. Son ouvrage, De soie et de sang, qui traite d’une enquête faite par le héros, l’inspecteur principal Chen Cao de la police criminelle après le meurtre d’une jeune femme, est écrit en anglais des Etats-Unis. Autant dire de l’américain ; il serait temps quand même depuis la fin de la guerre de Sécession. Encore un vestige de l’époque coloniale. Comme le roman est tout entier dédié au travail de mémoire et à l’ambiguïté de la nostalgie d’un temps révolu, puissance 2, l’auteur et son héros.

 

L’art de vivre par les rapports qu’une personne entretient avec ce qu’elle mange et boit relève d’une réalité tout aussi bien matérielle sensorielle en terme de goûts, d’arômes, de saveurs qu’immatérielle, culturelle et personnelle. C’est art de vivre - cette fois-ci je choisis le terme - est culinaire. Parce que dans culinaire, il y a cuisine et certainement des cuisiniers cachés derrière des murs. On n’en sait rien. Nous sommes en Chine et Qiu Xialong ne nous dit rien de ce qui se passe dans la cuisine. Il est au restaurant, commande, attend qu’on le serve, rêve, goûte, se remémore tout ou ce qu’il l’intéresse de dire à propos d’un plat, finit, paie et part. Qu’il soit seul le plus souvent ou à 2, le repas est un temps qui n’appartient qu’à lui. C’est son oxygène, son art de vivre et un trésor qu’il partage avec ses lecteurs, d’autant plus fort qu’il est jeune et qu’il a quitté son pays.  

 

Dés la page 2, l’auteur parle du temps où il faisait bon manger pour un ouvrier un bol de soupe au soja servi au restaurant de l’Ouvrier et du Paysan : soupe très chaude avec ciboule, crevette séchée, pâte à frire hâchée et algue violette, pour cinq fens seulement. A sa place, il y a maintenant un Starbucks Coffee. Ce pourrait être aussi un McDonald ou un Kentucky Fried Chicken.  Il rappelle aussi la pratique datant de Confucius, encore en usage pendant ses études, d’apporter de la nourriture à son maître qui surveille son travail universitaire : un jambon. Plus loin, Chen  passe près du jardin du Peuple proche d’une cantine où il avait bien mangé avec sa mère. Il retrouve le restaurant pour y  commander barquette de riz frit, tranche de bœuf à la sauce d’huître avec de la ciboule et une soupe aux boulettes de poisson. Il cherche à boire une limonade Zhengguanghe et ne trouve que Coca Cola, Pepsi, Sprite, Seven Up. Mais il prend soin de noter que le nom (chinois) donné aux boissons n’est « pas trop américanisé » : Délicieux, Savoureux pour CC, Centaines de Saveurs pour PC, Pureté de Neige pour S et Sept Bonheurs pour SU. 

 

Par la suite, l’auteur ne cherchera pas à opposer les deux façons de manger, ni à critiquer même de façon voilée cette évolution de la pratique alimentaire. Quand il en parle, ce sera à la façon d’un entomologiste penché sur son microscope. Il préfère parler de ce qui l’intéresse lui, l’extra-ordinaire créativité de la culture culinaire chinoise, sans qu’il le dise. Il ira même une fois, me semble-t-il dans Mc Do, comme tout un chacun, dirais-je. Par contre, il n’hésite pas à jeter un casse-croûte qui a refroidi. Il aime bien aussi le café tout chaud qu’on lui offre quand il arrive à la bibliothèque, parce qu’il a un mémoire à faire dans le cadre d’une formation universitaire qu’il poursuit tout en travaillant. C’est, avec son appétence pour l’art culinaire, son côté universitaire en recherche d’oxygène intellectuel indispensable au lettré.

 

En face de cette bibliothèque se trouve le restaurant des Cinq Parfums. C’est là qu’il invite un vieil érudit, Shen, en costume Tang matelassé traditionnel et chaussures en tissu noir, à déjeuner avec lui. Chen commande pour eux deux, une combinaison spéciale du chef pour deux, avec du thé vert bien fort. Le thé arrive, puis les plats froids et ensuite les plats chauds. Parmi ceux-là, un bol de verre d’alcool dans lequel frétillent des crevettes vivantes ivres, qui venaient d’être prélevées d’un aquarium. Chen aime bien combiner l’art du bien manger en parlant de son enquête et donne ses rendez-vous, là dans un restaurant, là dans un bar-poterie très chic, où l’on boit du café tout en pouvant s’exercer à la poterie. Yu, son collaborateur (traditionnel en matière alimentaire) y prend du thé, avec des desserts : pour lui un dessert chinois, une brioche de porc grillé et pour  Chen  une part de tarte au citron (dessert occidental). Mais parfois Chen ne répugne pas à brouiller les cartes en choisissant, lors d’un brunch, une brioche à la soupe (une gelée brûlante de peau de porc avec de la farce dans une brioche). Il garde aussi la nostalgie des baguettes non-jetables, pour lesquelles il faut apporter avec soi une boule de coton imbibé d’alcool. 

 

L’identité de la seconde victime, toutes des jeunes femmes poignardées, vient d’être révélée. C’est une compagne de repas, qui travaille dans un restaurant La Rivière Ming. On parle aussi de Trois-Compagnes pour dire qu’elles mangent et boivent – du vin en particulier- avec le client, chantent et dansent pour lui et + s’il le désire. C’est la façon la plus directe de lier nourriture, chiffre d’affaires des restaurants, industrie du sexe et prostitution. Une des trois-compagnes, auprès de laquelle Chen enquête, a en plus une bonne culture culinaire. Elle propose à Chen un menu type d’un Monsieur Gros-Sous (= un client  pour elle) figurant à la carte: tranches de racines de lotus au riz gluant, poulet fermier mariné au vin jaune de Shaoxin, bar vivant au gingembre et oignon cru, avec deux fritures d’huîtres en entrée. Avec les Messieurs Gros-Sous, le jeu est évidemment de faire commander le plus cher, afin que la 3-compagne touche ses 10 ou 15% sur la note, avec des plats tels que : bœuf à la sauce d’huître au Xinya, canard rôti à la Pékinoise au Pavillon de Yanyun, chair de crabe au fromage à la Maison Rouge, concombre de mer à la laitance de crevette à La Vieille Maison de Shanghai. Chaque repas se devant d’être composé de plats non déjà goûtés, bien sûr.

 

Il y a bien sûr aussi, une scène érotico-culinaire à la crème de wasabi sur les orteils des pieds, mais comme l’auteur a pris la précaution de nous dire que les Chinois ne sont pas très à l’aise à parler de sexe, il attribut la nationalité japonaise  à ce Monsieur-Gros-Sous là.

 

L’enquête s’accélère, les délices culinaires aussi. Il y a déjà eu ces crevettes vivantes enivrées à l’alcool blanc, en annonce de ce qui allait suivre. Cette fois-ci, il s’agit d’un bar à la sauce brune que le serveur se dépêche de découper sur la table devant les clients. La chair est parfaitement cuite, le filet qui vient d’être levé par le serveur en témoigne, et pourtant les yeux du poisson bougent encore. Le secret ? Le corps du poisson est frit à l’huile en 1 minute dans un wok, alors que sa tête est conservée au frais avec des glaçons. C’est la raison pour laquelle le timing est si serré, quelques secondes de plus pour napper le poisson de la sauce ou pour apporter le plat et le plat est bon à jeter. 

 

Quelques jours de repos sont nécessaires à l’inspecteur pour lui permettre de faire le point. On lui offre alors un festin bu, composé de choses propres à donner un coup de fouet en terme de ying et de yang, en accord avec la doctrine de Confucius  avec :

. une  tête de bouddha, cuite dans un panier de bambou, recouvert d’une feuille de lotus ; à l’intérieur, un moineau frit est calé dans une caille grillée qui est enserrée dans un pigeon braisé ;

.une tortue du lac, cuite à la vapeur avec du sucre cristallisé, du vin jaune, gingembre, poireau et quelques tranches de jambon de Jinhua ;

. une soupe à la tête de poisson, avec du ginseg américain ;

. des geckos frais du Guangxi et non pas séchés, cuits en ragoût avec des pieds de mouton ;

. une bouillie de riz aux nids d’hirondelles avec de baies de loups écarlates ;

. un bol de porc gras braisé à la sauce de soja qui était la spécialité du Président Mao ; 

. et un singe vivant en cage. Là, Chen dut faire appel à toute son intelligence pour rappeler qu’une croyance bouddhiste appelle à libérer la vie, fangsheng. Il prie ses hôtes de bien vouloir relâcher le singe dans la forêt.

 

C’est à ce moment que j’arête mon analyse, avant de vous réveler la grande aventure de la tortue qui nage devant vous. Nous en sommes à la moitié du roman. Il y a encore beaucoup de trésors à découvrir. Je termine par une citation de Confucius : on n’est jamais trop exigeant avec sa nourriture. L’auteur, dont le héros est membre du parti, commente en ces termes : la nourriture doit être un véritable stimulant, afin que vous fassiez de grandes choses pour votre pays. Impossible d’apporter la contradiction, surtout le 8è mois de cette année 2008.   

Pour suivre le chemin

. Impossible de vous citer tout ce qui a trait à la nourriture tant les citations sont nombreuses : 63 pour 351 pages. C’est un record depuis que j’ai commencé mes enquêtes. Le rapport à l’acte de manger est tellement fort dans ce roman qu’il est, avant cette enquête criminelle et cette remontée dans le temps, le véritable sujet que développe l’auteur. 
. Toute l’œuvre de Qiu Xialong paru chez Liana Levi, www.lianalevi.fr

. Avec ces extraits de critiques littéraires, Anna Topalof (Marianne) : un portrait sans concession de la Chine contemporaine. Aussi désopilant qu’intelligent ; Marie-Douce Albert (Le Figaro) : quand l’empire est pourri de corruption jusqu’aux plus hautes instances.

. Lire avec une grande délectation, le très bel article de JP Géné, ce gastronome lettré en forme de pastiche  de l’art de parler nourriture en Chine à la façon chinoise… pour un parisien, dans Le Monde2 du 09.08.2008 : Le 8-8-2008, numéro 88, table 8. . Photos EP        

 

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