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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le monde selon Charles Joguet, peintre, sculpteur, Sazilly, France

31 Août 2007, 16:00pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est d’abord un monde profondément ancré dans une terre, Sazilly sur Vienne pour la vie de l’enfance, de l’adolescence et maintenant de l’âge mur, et aussi une ville d’art, Paris toujours, à cause du foisonnement artistique et intellectuel qui la fait vibrer.  Sazilly est connu d’abord par Charles Joguet, puis par son église du  XIIè siècle et par l’Auberge du Val de Vienne. Deux villes, plutôt une capitale mondiale d’un coté et un village de 233 habitants de l’autre. 

 

Deux facettes d’un même personnage qui toutes deux s’appellent Charles Joguet et dont l’une est tournée vers le vin de Chinon et l’autre la peinture. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, chaque facette a son corollaire, la vigne pour le vin, la sculpture pour la peinture. Et l’homme dans tout ça ? Il est un humaniste lettré, profondément attaché à Rabelais, son voisin de Seuilly, si souvent cité pour sa façon de dire son plaisir de boire du bon vin mais dont on oublie que la soif dont parle l’homme de lettres est d’abord la soif de connaissance. 

  

Tout le monde connaît le vigneron qui a donné son nom à son domaine et ne l’a pas repris quand il s’est tourné exclusivement vers son autre vocation, la peinture d’abord et le sculpture ensuite. Pendant toute sa vie de vigneron, il a lutté pour garder au moins une partie de son temps, de sa créativité et de son énergie pour la peinture. Maintenant il peut peindre jour et nuit s’il le désire. Il n’en a pas pour autant quitté le vin, ou plutôt la  vigne. Il vit avec elle, au milieu d’elle, avec Monique, sa femme, et leur petit chien, Sunny, un fox-terrier, qui porte bien son nom d’Ensoleillé pour jouer sur la sonorité avec Sonny (fiston). C’est une véritable boule d’énergie, petit par la taille et grand par l’affection qu’il dégage. Et comme Charles Joguet est un homme compliqué et que lui au moins le sait, il commence par déclarer qu’il ne faut pas compter sur lui pour parler du vin, ni de la peinture d’ailleurs. Et que tout ça, comprenez les demandes d’interview et les explications,  l’agace prodigieusement.

 

Pourquoi ? D’abord il n’a que peu de temps à consacrer à des futilités. Il ne prononce pas le mot  mais il dit très clairement que parler de soi, de la peinture n’est pas possible en quelques mots. C’est un exercice trop complexe. Il a mieux à faire. Comprenez qu’il doit aller peindre et méditer. Pour assouvir son besoin de création, de s’exprimer, de continuer à avancer, d’aller jusqu’au bout, de dire autrement que par des mots son besoin d’entrer en relation avec les autres, il a choisi la peinture. Mais cela n’a pas été facile. Pendant 40 ans il s’est déchiré entre le vin et la peinture. « J’ai commencé par la peinture et j’ai fait les deux pendant toutes ces années. Avant, en essayant souvent d’être le meilleur peintre de tous les vignerons, j’ai même failli être le meilleur vigneron de tous les peintres. C’est mauvais pour le vin. La vigne, c’est autre chose ; il faut beaucoup s’en occuper et surtout faire ce qu’il faut au moment où il le faut. Ni avant, ni après. Le vin pour moi est plus intéressant ». 

 

C’est avec le vin que la part de création est plus forteCharles Joguet_ Le Roc difficile76.jpg– c’est là où un homme met son empreinte -  on le comprend quand on sait que Charles Joguet vigneron a su faire œuvre de pionnier dans le domaine de la vinification mais aussi de la sélection de la vigne. C’est lui en particulier qui a imposé par exemple comme une évidence la vinification à la parcelle, qui a relevé le défi de vinifier des vignes franc de pied à Chinon, une audace sans nom à chaque fois. Il est un de ces précurseurs vignerons à qui Didier Dagueneau de Saint-Andelain (avec Marie-Christine Clément, restauratrice du Lion d’Or à Romorantin) rend hommage en disant de lui : « Charles Joguet, le chantre de la Loire, l’artiste du vin, qui m’a appris l’importance d’oser , l’aventure de l’expérience, qu’elle soit concluante ou non » (Jacky Rigaux, Le Terroir et le Vigneron, Terres en vues).  

 

Un village, Sazilly, près d’un fleuve qu’on ne devine même pas, traversé par une départementale parallèle très passante, et qui empêche de voir la petite église du XIIè siècle, construite il y a bientôt 1000 ans. On ne  peut y entrer qu’en traversant le cimetière et on découvre ce faisant sur la façade sud 6 cadrans solaires particuliers. Ce sont des cadrans dits ‘canoniaux’ qui rappellent les heures auxquelles il fallait célébrer les offices prônés par Saint Benoît. Une façon immuable de découper le temps dans un lieu hors du temps à l’écart du bruit des voitures, sans commerce proche de l’église dont on ne peut faire le tour. La petite maison de Charles et de Monique est presque en face, de l’autre coté de la route en venant de Chinon, en bas du coteau à l’entrée du village. Il y a maintenant un petit panonceau pour indiquer le domaine au dessus mais il faut bien le chercher.

 

En peinture, Charles Joguet a commencé à Paris par l’Ecole Arts et Publicité, puis avec son maître Roland Bourigeaud, il a fréquenté « Montparnasse 80 » et a suivi des cours du soir à l’Ecole des Beaux Arts. Il a été confronté ensuite à la difficile question du devenir du domaine familial à la mort de son père. Sa décision fut : le vin à titre principal et la peinture à titre complémentaire et pour autant tout aussi nécessaire à sa vie que la première. Pendant toute sa vie de vigneron, il a réussi  à peindre. Il a exposé de nombreuses années à Paris au Salon des Indépendants ainsi qu’aux Surindépendants, au Salon de Mai et surtout au Salon des Réalités Nouvelles, aux Etats Unis avec des aquarelles à New York Madison Avenue et en Italie. Et comme cela ne lui suffisait pas, il a voulu se donner une autre façon de façonner la matière. Alors il est parti à Carrare sculpter le marbre et travailler  le bronze, tout en continuant à développer son domaine et à porter son nom de vigneron et celui de Chinon dans le monde entier.

 

C’est ainsi par exemple qu’il s’est lié d’amitié avec Kermit Lynch, le plus célèbre des importateurs américains, qui vient d’être décoré de la Légion d’honneur par le gouvernement français pour son rôle d’ambassadeur des vins français aux Etats-Unis.  Kermit Lynch a écrit de très belles pages sur Charles Joguet dans Mes aventures sur les routes du vin (Payol). Il dit de lui : « Ce n’est pas seulement que Joguet fait du bon chinon : c’est l’un des rares viticulteurs dont les vins sont passionnants au point de vue esthétique, spirituel, intellectuel, autant que sensoriel… Je vois Charles comme un artiste de scène et son vin comme sa chanson ou son numéro. Il refuse de jouer la sécurité ».

 

Pendant ce temps là, cet artiste aventurier du vin continuait la peinture, comme une vie si nCharles Joguet_Mure Reflexion .jpgécessaire qu’il lui a été impossible de s’en amputer. Il a aussi maintenant la sculpture, avec toujours à coté de sa main, un ou deux bronzes polis représentant un corps de femme lovée sur elle-même et qu’on a envie de caresser. C’est par la sculpture en forme de triptyque peint qu’il garde contact avec ses amis vignerons de Chinon. Pour la Confrérie des Entonneurs Rabelaisiens, dont il est l’un des fondateurs en 1962, il a travaillé directement dans le tuffeau de la Cave Paincte.  A cette occasion, il a pu laisser s’exprimer son goût pour la symbolique de la Renaissance. Au centre d’une grande composition, est sculptée en hommage à la vie une coquille Saint-Jacques posée sur un coussin moelleux, avec à son coté droit la face lunaire et féminine de l’existence représentée par la lune-le coquillage-la licorne et à gauche la face ensoleillée  et masculine avec le soleil-la coupe de fruits-le lion. La voûte céleste est figurée par un dais qui coiffe l’ensemble et sous lequel s’abritent des petits oiseaux en signe de spiritualité.    

 

 En peinture, le peintre utilise l’huile, l’encre, l’acrylique, le collage qu’il re-investit  à sa façon sur des grands formats, habités par un geste puissant, avec des couleurs fortes et qui traduisent une énergie qui ne demande qu’à se libérer. Enfin. Et il continue les expositions, comme en début 2007 à Saint Cyr sur Loire.

 

Entre l’église et la maison, se situe l’Auberge du Val de Vienne qui a une carte des vins tout à fait étonnante. Celle des Chinon rouges commence par une très belle sélection des vins du Domaine Charles Joguet,

-        comme le Clos de la Dioterie, la cuvée la plus célèbre, à déguster l’hiver avec un lièvre à la royale que Jean Marie Gervais, le restaurateur, définit joliment comme une compote de civet avec du foie gras et une liaison au sang,

-        le Clos du Chêne vert (lisez chez Kermit Lynch comment Charles a pu acheter à la chandelle, cette pépite, dont aucun vigneron ne voulait),

-        et Les Varennes du Grand Clos 2003 ou 2005 à goûter avec un carré d’agneau l’été par exemple. C’est une cuvée de Cabernet franc de pied.

 

Outre les vins du Domaine Charles Joguet, on trouve  sur la carte beaucoup d’autres Chinon de vignerons comme par exemple :

-        La Chapelle du Domaine de La Bonnelière de Marc Plouzeau,  un jeune vigneron voisin de la Rive gauche qui a ainsi nommé une autre de ses cuvées de Chinon,

et rive droite, 

-        deux des cuvées les plus renommées de la maison Couly-Dutheil,  le Clos de l’Olive et le Clos de l’Echo qui appartenait à la famille de Rabelais,  

-        au Domaine Bernard Baudry, La Croix Boissée …

 

Pour acheter des vins du Domaine, il vous suffit de remonter un peu le coteau pour accéder directement au Secrétariat.

 

Pour en revenir à Charles, quand il ne parle pas en peinture ou sculpture, il aime bien aussi s’exprimer par la voix des auteurs et peintres, pour dire ce qui le motive :

-        1. Peindre, c’est médiatiser son vécu et son ante-vécu.

-        2. Jouer avec les hasards, les surprises et les erreurs aussi (Véronique Wirbel).

-        3. Trouver d’abord, chercher ensuite ( Picasso).

-        4. Pouvoir jouer à la marelle dans les cases de l’imaginaire (le peintre Corneille).

-        5. Il n’y a pas de chemin vers le bonheur, mais le bonheur est ce chemin. 

 

Et toujours il y a Rabelais, cet humaniste aux mille facettes. Né à La Devinière toute proche en 1483 (ou 1494) et disparu à Paris en 1553,  François a commencé ses études à l’Abbaye de Seuilly voisine de Sazilly. Pour montrer la dimension contemporaine de son humanité, le peintre ne donne aucune citation de lui. D’autres vignerons font figurer la célèbre citation « Beuvez toujours, Meurrez jamais ». Pas lui ; il a préféré  montrer son visage pour incarner ses vins. Les étiquettes qu’il a créées sont toujours celles qui sont utilisés maintenant. Rabelais figure toujours en dessin dans son médaillon avec son œil gauche vif et malicieux. Le Chinon rosé Charles Joguet  est toujours représenté par un dessin de la demeure du Domaine sur fond saumon que Kermit Lynch a conservé pour la distribution aux Etats-Unis.  Il a du, pour insérer les mentions légales, enlever ce quatrain d’Omar Khayam que Charles avait tenu à faire figurer sur l’étiquette de 1978 du Chinon rosé, pour montrer que l’imaginaire du vin s’enrichit des mots du poète et mathématicien persan (1047-1122):

      Il faut que …Boire ce vin très frais !…

      Malheur au cœur où il n’y a pas le feu !

      Puis le jour que tu passes sans boire de vin,

      Dans tes jours pas de jour plus perdu que ce jour. 

 

Kermit Lynch a repris à son tour une citation, cette fois-ci de Thomas Jefferson (1743-1826) grand connaisseur des vins français et président des Etats-Unis, qu’il a réussi à coincer sur la contre-étiquette américaine réglementaire : « Good Wine is a necessity of live for me ». Qui dit mieux en 9 mots !

 

Ecouter Charles citer Rabelais ou Omar Khayam comme s’ils étaient là, abolissant le temps et l’espace, parler de son cheminement dans la peinture en vous montrant ses toiles face à la neige qui tombe à gros flocons de l’autre coté de la vitre de l’atelier qui nous sépare de la vigne en pente douce au cœur de l’hiver est un plaisir rare*. Revenant de sa dernière expo, le peintre prenait plaisir à redonner à ses œuvres la place qui est la leur dans l’atelier avant de partir orner d’autres murs. Il remettait son monde en ordre. Le monde de la création toujours en marche pour un homme profondément humain et qui fait de sa vie de créateur sa plus belle aventure. Le nom de ses toiles: Le Chant du Ciel jaune, Curieux regard, Rue de la Joie Blanche, Missing, Le Dernier Contrôle, Grand Signe rouge (100 x 64cm acrylique sur toile)…

 

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PS* Nous étions en hiver. J’étais allée à la rencontre de Charles Joguet dans le cadre de  ma  recherche sur l’habillage de la bouteille de vin de Loire. 

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