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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le monde selon Patrick Baudouin, vigneron, Ardenay, Chaudefonds sur Layon, France

2 Octobre 2007, 08:05am

Publié par Elisabeth Poulain

C’est un monde de conviction, plein  de tension et d’effort, dans un océan de douceur en concentré, un monde riche de contrastes qui se révèlent peu à peu pour qui sait voir et goûter, un monde ouvert, au delà des frontières et des clivages. Le monde de la mine, celle des hommes en noir, à Ardenay au pays du Layon, lorsque la rivière ne peut franchir la colline qui culmine à 70 mètres et qui la sépare de la vallée du Louet et plus loin de la Loire. C’est un coin heurté avec des vallées pentues, des roches saillantes, des routes en lacet, des petites maisons de mineurs à coté de fermes de travailleurs de la terre et  des demeures bourgeoises qui dés  le XVIIIè siècle savaient s’insérer dans la beauté des paysages de la Corniche angevine. Pour trouver Ardenay, vous choisissez l’endroit le plus resserré et le plus élevé au sud ouest d’Angers. Comme vous le dit Patrick Baudouin « c’est simple, quand la Vierge bleue vous apparaît, vous prenez à droite et vous voyez un peu plus loin… une haie de charmes et c’est là. »

 

Patrick Baudouin et le vin, c’est tout autant un combat d’idées et de rencontres avec des hommes et des femmes de conviction qui défendent les même valeurs de transparence qu’une affaire de vins proprement dit. Faire du vin est d’abord un combat philosophique qui se traduit concrètement en plus en vin non pas d’exception, ni d’excellence mais d’exigence. Je ne suis pas sûre que le vin soit primordial pour lui car le combat qu’il mène actuellement dépasse très largement cette boisson qu’on appelle le vin. Rester dans le cadre réglementaire, oui à condition d’en hausser le niveau pour garder la cohérence. « Ce n’est pas ma démarche de vouloir sortir du cadre pour en sortir, ma démarche est plutôt faire coïncider la démarche d’exigence, d’authenticité avec le cadre qui doit être remis en cause. Je ne cherche pas  la transgression pour la transgression, le cadre doit accompagner la vie, sinon c’est une chose morte et négative ». Il n’existe pas actuellement de mot qui permettrait de faire la distinction entre un vin réglementaire et un vin qui joue dans une autre cour, sur d’autres exigences avec tellement d’autres contraintes  que faire ce vin là devient un défi permanent. Défi pour se mettre en phase à l’écoute de la nature, au respect des équilibres naturels, en jouant avec ce que la nature donne, sans chercher à la corriger, à dire d’autre choses que ce qu’elle peut dire. Défi pour cultiver cette vigne, pour en faire du vin, défi pour faire comprendre ce vin et surtout aussi pour arriver à vivre de la vente de ce vin. Car ce défi d’essence philosophique doit pouvoir coïncider avec l’objectif économique de rentabilisation du travail effectué dans le cadre d’une logique d’entreprise.    

C’est cette conscience des enjeux multiples qui conduit Patrick Baudouin  depuis maintenant quinze ans à réclamer plus de logique et de cohérence d’un coté, de justesse et de justice de l’autre dans le monde du vin. Il parle aussi d’éthique. René Renou avait proposé de parler de « Vins d’Excellence » mais les mots sont cruels. Dire qu’il y avait des vins d’excellence, cela voulait dire que les autres ne l’étaient pas ou si peu, ou trop. Il y a en plus dans ce terme d’excellence, une idée aristocratique qui passe toujours mal dans un pays qui, paradoxe, voit le vin en château et où le rêve d’une vie est de devenir châtelain. Pour sa part, il a beaucoup de réticence sur la dénomination de « vins naturels ; en fait je ne veux pas du tout communiquer avec ces termes. Ce serait une erreur philosophique, car parler de ‘ vin naturel’ est compris comme ‘ sans l’homme’ alors que l’homme et ses actes font intégralement partie de la nature ».  

 Créer est toujours un exercice difficile ; on est seul. Défendre ses idées contre le consensus est encore plus difficile. Il faut tenir, en assumant une charge tellement lourde qu’on se demande comment on a encore assez d’énergie pour échanger avec les autres. Parce que parler est vital. Patrick est de ces hommes qui pense qu’il est possible de changer le monde avec les idées traduites en mots ; ces mots qui vont à la rencontre d’autres comme lui, qui se heurtent frontalement à un immobilisme certain, à ces habitudes nées de contraintes économiques bien réelles et de pratiques avalisées par la majorité. Vigneron, ce n’est pas un métier, ni une profession, c’est un engagement de vie. Certains disent de lui qu’il est un idéaliste. Lui pense qu’on doit porter ses convictions. Il préfère se penser utopiste. Il est vrai que boire les vins de ces passionnés vous entraîne à voir les choses autrement, en mouvement, dans l’instant, dans le temps et dans l’espace. Car les choses changent. Patrick Baudouin en est bien persuadé. Sa formation d’historien et sa pratique syndicale ne sont pas un hasard. Comprendre notre société, c’est aussi d’abord se remettre en perspective en jouant collectif avec un petit groupe. Et ça, on en a vraiment besoin pour arriver à avancer sans attendre que tous soient prêts.                          

Actuellement, Patrick est reparti des fondamentaux. C’est dire qu’il remonte à Capus et à 1905 qui distinguait déjà les vins élitistes qui représentaient 10-15% des vins. Depuis l’entrée dans l’ère productiviste avec des engrais, des clones plus producteurs et la chimie, la production a explosé et l’Etat n’est plus garant de la morale. D’où la confusion actuelle, avec les AOC assurant plus de la moitié de la production française de vins ou  des grands vins rejetés lors de l’agrément.   

Patrick Baudouin est un homme qui a beaucoup d’amis en France et en Europe avec lesquels il partage, échange et avance. Quand il signe ses mails, il ajoute, comme un ministre, toutes « ses » signatures. Entendez par là les associations comme Sève, Sapros  qu’il a contribué à créer, dont il fait partie et dont il assure, avec d’autres, la diffusion des idées communes. Mais lui aime encore plus que d’autres écrire, tout autant que discuter.  Débattre aussi, en particulier avec son voisin de Chaudefonds sur Layon, Pierre Aguilas, vigneron, qui l’a accueilli lors de son arrivée en Anjou. Pierre Aguilas, est, on le sait, attaché à défendre la cause des vins de Loire et des « petits vignerons ».   Patrick et Pierre sont au moins d’accord sur deux choses, la valeur du terroir et l’injuste méconnaissance des vins de Loire.  

Cette méconnaissance se traduit par une valorisation encore plus difficile des vins à rendements aléatoires d’une année sur l’autre qui n’offrent qu’une seule certitude, c’est que les rendements seront faibles. C’est tout particulièrement le cas des liquoreux qui souffrent, encore un paradoxe, d’une certaine défaveur alors que toute l’industrie agro-alimentaire est placée sous le signe du sucre et du sucré au jus de betterave alors que lui défend le seul pouvoir du botrytis. Comme le disait son arrière grand mère, Maria Juby, qui a fondé le domaine familial avec son mari, Louis Juby : « les clients à leur arrivée, disent qu’ils veulent du sec et ils ressortent avec une barrique de moelleux. »  C’est à Maria Juby que le vigneron à dédié une de ses plus célèbres cuvées de Coteaux du Layon, du pur botrytis, qui arrache des trésors d’émotion aux rédacteurs du Gault et Millau 2007. Jugez-en par les mots employés : vins excellents, voire Grands, grandeur du chenin, série des Anjou blanc subjuguante, vins aériens à la fraîcheur diabolique, plus beaux vins de France, finesse et équilibre grandiose. C’est par Patrick Baudouin que s’ouvre la partie consacrée à la Loire et pas seulement parce que son nom commence par B. Il est coup de coeur pour tous ses vins, non seulement les blancs issus du Chenin (pour 7,5ha) mais aussi les rouges en Cabernet franc et Cabernet sauvignon (2,5ha). Son Maria Juby est noté 19,5 sur 20. Ils ne sont que deux en Loire à avoir cette note.  L’autre est un voisin distant de quelques kilomètres mais sur l’autre rive, Nicolas Joly avec un Savennières La Coulée de Serrant 2004.     

Et c’est là qu’on découvre le coté secret du personnage.  Parler pour défendre une injustice, oui toujours; parler de lui, non pas vraiment et quant à ses vins, il en parle avec beaucoup d’émotion, d’affection et de retenue, et toujours une préférence avouée pour ses liquoreux. Chacun de ses vins a bien sûr un ancrage dans des parcelles plein sud situées dans un terroir qui va de Chaudefonds sur Layon  (Ardenay fait partie de la commune) à Saint Aubin de Luigné en remontant le Layon (c’est là qu’est situé en particulier Les Bruandières, la parcelle acquise par Maria Juby au départ). Ancrage dans le temps aussi puisque jamais la nature n’est exactement la même  d’une année sur l’autre. Ancrage par l’homme qui doit à chaque millésime réinventer la vinification puisqu’il agit : « a minima en fermentation naturelle, sans ajout d’autre produit qu’une dose minimale de souffre. Si l’équilibre final se fait à 6,5° ; et bien, c’est que c’est bien ainsi ». La tendresse qu’il a pour ses vins va jusqu’à penser au nom des cuvées comme Anjou Effusion ou Après-Minuit dont l’étiquette est toujours réalisée par un ami artiste qui a pour nom Henri Mouzet qui réussit à associer le mot, vecteur de l’idée, intimement à l’art, à l’amitié, avec toujours une touche d’humour.
Car dans le monde de Patrick Baudouin, il y a aussi les copains, les vrais, ceux qu’on se choisit avec le cœur. Dans ce groupe là, il y a les artistes, il y a aussi des restaurateurs comme ceux des Tonnelles à Béhuard, à hauteur de Savennières, dans une île en amont sur la Loire. Gérard Bossé est en cuisine  et Catherine Bossé en salle ou quand il fait beau sous la tonnelle recouverte de vignes.  Et c’est en particulier là qu’il faut venir goûter les vins de Patrick en mangeant avec le plaisir de découvrir la cuisine de Gérard que vous apporte Catherine qui vous conseille sur les vins.  (Lire la suite de ce billet dans « le monde selon Gérard et Catherine Bossé, restaurateurs, Béhuard, Savennières, France)  

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