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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Vous, mes amis, les buveurs d'étiquettes, surtout ne changez pas

5 Novembre 2007, 17:57pm

Publié par Elisabeth Poulain

05.jpg Il en a fallu du temps pour qu’on prononce devant moi le mot abhorré de buveur d’étiquette. La Ière fois je me suis demandée, avec le sens puissant d’analyse que l’on me connaît, qu’est-ce qu’un buveur d’étiquette ? J’ai compris la seconde fois, en décryptant les mimiques dégoûtées de mon interlocuteur. Mais c’était drôle quand même car il venait de m’expliquer toute l’importance qu’il attachait à ses étiquettes qu’il faisait lui-même. Tout juste autorisait-il une maquettiste à professionnaliser ses idées. Je n’ai absolument pas réussi à lui faire comprendre qu’il avait en fait la même attitude que ce buveur d’étiquette dont il dénonçait l’attitude. Tout comme lui, il comprenait la valeur de ce langage sans paroles qu’est une étiquette, quel que soit le produit. Et la Ière fois, la réflexion venait d’un néo-vigneron encore plus intransigeant parce qu’il débutait dans la profession et n’avait pas encore un nom. Maintenant au bout d’une dizaine d’années, il a changé d’attitude.  
 
Se moque-t-on de quel qu’un qui a plaisir à s’acheter une montre noire bien sûr Chanel J12 GMT, une cravate de Dior, un stylo coordonné à son briquet Dupont, des lunettes Ray Ban et du parfum Prada, sans parler d’une Volvo S40 métallisée argent ? J’avoue : j’ai Le Monde Styles Classe Affaires (19.10. 07) sous les yeux. Zut, il manque à mon homme des chaussures Crockett & Jones, un costume dunhill (sans majuscule mais avec des la partie droite du d, du h et des 2 l en hauteur) et peut être un pull à col roulé Canali, ceci pour éviter la chemise que je déteste absolument surtout quand elle se ferme avec une cravate. Je déteste les cravates. Ca a un coté endimanché pas possible; les hommes devraient faire la grève de la cravate, tout comme nous celle des courses tant qu’on nous traite de ménagère. « Maman, il n’y a rien à manger dans le réfrigérateur. Demande à ton Papa, mon chéri, c’est sa semaine de courses ». Ne nous égarons pas, et revenons à nos buveurs d’étiquettes. Tout le monde l’est dans le monde du luxe, la vie de tous les jours et dans celui du vin.
 
Rappelons très basiquement que l’étiquette a d’abord un rôle d’information. Elle peut aussi en avoir d’autres. En quoi le fait d’apprécier une étiquette serait-il une faute de goût ou une preuve de non-culture du vin ? En quoi, je me le demande ? N’avons nous pas besoin qu’on nous parle ? Comme s’il fallait continuer à distinguer le dedans du dehors, en créant un faux antagonisme entre ce qui est un. Les Japonais le savent bien : dans le cadeau, il ne peut y avoir de distinction entre contenu, contenant et enveloppe du contenant. Tout est dans un. Un est tout. Nous n’y pensons que lorsqu’on nous parle design mais les enfants l’ont compris avant nous. N’avez vous jamais vu l’histoire du camion de pompier offert en cadeau à l’enfant qui monte à grand peine dans le carton du camion et qui commence à faire « pin-pon, pin-pon ».
 
Le vin est une boisson porteuse de sens contenue dans une bouteille porteuse de sens revêtue d’une étiquette et des autres pièces de l’habillement de la bouteille qui toutes apportent du sens. Quand le sens se multiplie en synergie à partir du travail d’un homme qui s’engage tout entier dans ce jeu à 3 entre la nature, la vigne et lui, comment peut-on volontairement casser ne serait-ce qu’en pensée, le lien qui va de l’homme au vin dans le verre que va boire l’amateur grâce à la bouteille qu’il vient d’acheter. Cette fameuse bouteille qui protége le vin et porte ses habits.
 
Nous sommes à 70% des visuels. Notre culture, notre enseignement sont basés sur la vue et la mémoire visuelle. Il est tout à fait naturel que notre vue soit utilisée en Ier lorsqu’il nous faut choisir une bouteille plutôt qu’une autre. Mais par contre celle-ci ne nous est utile lors de la dégustation que pour apprécier la couleur et les larmes du vin sur le verre. Et c’est là où des expériences récentes sont éclairantes. Faites goûter un vin blanc ou un rouge dans un verre noir et très peu de personnes arriveront à deviner la couleur du vin. L’œil commande plus vite au cerveau que l’odorat. C’est la thèse défendue par Frédéric Brochet lors de son doctorat sur la dégustation à Bordeaux. Il a en outre créé un superbe domaine dénommé « Ampelidae » en grec pour faire connaître les vins contemporains du Haut Poitou et de la Vienne: le S (pour Sauvignon), le K (Cabernet-Sauvignon), PN 1328 (Pinot noir) …Pour Frédéric Brochet, l’image du vin fait partie intégrante de la qualité du vin. Ce n’est pas forcément compris dans cette partie du haut Poitou où l’on fait encore la distinction entre le « vrai » vin et le vin « avec marketing ». Lui veut dépasser ce clivage réducteur. Et pour cela, il travaille tout autant l’équilibre (entre alcool et tannin, selon G&M 2007) que la présentation en bouteille haute et droite avec une étiquette basse, blanche et épurée au design graphique fort. 
 
Alors oui, nous buvons d’abord le vin avec nos yeux, avant que notre main se tende pour saisir la bouteille. L’œil, la main sont des outils d’anticipation du plaisir de boire, avant d’acheter. Oh oui, revendiquons l’honneur d’être des buveurs d’étiquettes. Arrêtons de faire de la discrimination entre le bon vin et la vilaine séduction, comme si on en était encore au temps d’Adam et d’Eve quand celle-ci croqua la pomme défendue. Posons-nous la question du pourquoi un bon vin n’aurait pas un habillage en cohérence avec ce qu’il est, qui donne du sens en plus, pas en moins évidemment? 

Et si vous voulez changer, soyez plus exigeants et demandez aux professionnels du vin plus de sens à l'ensemble bouteille + étiquette + autres pièces de l'habillement du vin. Ne vous contentez plus d'une fausse séduction bas de gamme et n'acceptez ni l'insulte ni le mépris.  
 
3 pistes pour poursuivre le chemin :
G&M 2007, en regrettant que l’équipe ne mette plus une étiquette par domaine pour gagner de la place et diminuer le prix
article de Florence Kennel dans le point du 02/09.04 n0 1668, page 144, Spécial Vins 2004

http://www.lepoint.fr/vins

 

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