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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Les frontières physiques du vin (2) et le risque de banalisation

30 Janvier 2008, 12:09pm

Publié par Elisabeth Poulain

Le vin ne peut se tenir droit tout seul ; sans contenant, il s’étale et se perd. Versé de la cuve dans le pichet, la bouteille puis le verre, il se boit. Dans les cinq cas, cuve, tonneau, pichet, bouteille et verre, il est liquide. Dans le Ier cas, il se fait, dans le second il s’élève, dans le troisième il se verse, dans la quatrième il peut se déplacer et enfin franchit un pas important quand le verre rempli est prêt à boire. A chaque fois le vin possède de nouvelles frontières.
 
Alors après les frontières fiscales du vin, maintenant ce sont les physiques ? Oui ! Et pourquoi ? Parce qu’il est vraiment important de voir toutes les barrières qui nous enferment. Ah, je croyais qu’on parlait du vin. Mais oui, on peut en parler directement, on peut aussi le faire avec une de nos projections, le vin. Le vin se comprend quand on le boit, quand on le voit, quand on en parle et qu’on essaie de voir ce qui l’enserre, le structure, le bride ou l’épanouit. 
 
La frontière la plus fréquente est celle du béton de la cuve, que l’on peut parfois apercevoir à vue d’œil pour les plus anciennes (Chai du Bois Mozé), mais qui sont maintenant le plus souvent enterrées en sous-sol, comme cela se passe dans les installations les plus avancées en coopérative pour des cuves de grand volume (Cave des Vignerons de Sancerre) ou chez les négociants qui travaillent avec la Grande Distribution sous marque distributeur. Ce béton ne permet pas d’associer ses qualités très réelles d’usage à une politique d’image sauf dans le cas ou l’installation est ancienne et n’est donc plus utilisée. C’est le cas au Domaine de la Cognardière au Pallet (44) dont le chai de 1904 a conservé ses cuves placées de part et d’autre d’un étroit passage. Il est maintenant devenu un lieu dédié à l’oeno-tourisme.   
 
Actuellement ces installations souterraines sont doublées en surface par des cuves inox placées le plus souvent dans de véritables halls aux allures de cathédrale. L’inox a cette brillance contemporaine d’allure futuriste. Lors des visites dans les installations de la Cave des Vignerons de Saumur par exemple, les touristes sont toujours impressionnés par la puissance qui se dégagent de ces grandes cuves. Comme si ces volumes impressionnants de vin avaient besoin d’une enveloppe aussi forte, dure, lisse et sans prise. La fibre de verre est aussi très présente mais on voit rarement ces cuves. Elle est intéressante parce qu’elle laisse deviner le vin rouge à l’intérieur. On perçoit aussi la chaleur du vin qui se fait. Mais on n’en parle pas. On touche là à la distance qui s’établit entre la réalité d’un processus de vinification très encadré par les process techniques et les exigences réglementaires et la puissance des images et de l’imaginaire.   
 
Béton, inox, fibre de verre ne communiquent peu ou pas. En France au moins parce que dans les Nouveaux Pays Producteurs de vin, si au moins pour l’inox présenté sous des allures de d’une station de lancement de fusée spatiale. Par contre le bois, si. Le bois dont je parle est celui du tonneau qui prend des noms diverses, foudre, muid…Il est une invention gauloise utilisée au départ pour la bière et très rapidement pour le vin quand les Romains en comprirent les avantages lors du stockage et du transport. On retrouve encore des amphores préservées en Méditerranée. On ne trouve plus de tonneau du début du Ier millénaire. Par contre, on revoit maintenant à nouveau dans les caves de tuffeau des tonneaux alignés que le vigneron couve avec amour et patience. L’alliance entre le vin et le bois est éminemment porteuse aussi bien en terme de réalité sensorielle que d’image. Les touristes et amateurs de vin y sont vraiment très sensibles quand ils entrent dans les chais. Il y a toujours un « Oh » d’émerveillement, le même que celui qui s’exprime quand on voit un trésor. Et le geste est toujours le même. Il faut à chacun toucher le tonneau plein pour s’assurer que ce que voit l’œil est vrai, comme si le bout des doigts était muni d’œil en plus de leurs terminaisons nerveuses.   
 
Quoi qu’il en soit de la sensualité du bois, la principale frontière est celle du verre de la bouteille et du verre à boire. C’est le verre qui fait le vin. Remplacer le verre à boire par du plastique et vous verrez que le vin a un autre goût, pas seulement de plastique mais par sa forme inadaptée à l’optimisation de la dégustation, l’épaisseur du plastique sur les lèvres et l’image du plastique associée au vin. Montrez le vin dans une poche plastique et la magie s’enfuit. C’est vrai que les ventes d’outres à vin continuent à se développer. Ce sont ces parallélépipèdes rectangles en carton protégeant une poche plastique à fermeture hermétique dans lequel est logé le vin. Ils ne sont pas destinés à être vus mais bus, après transfert du vin dans un pichet, une carafe ou directement dans le verre. Ces contenants sont utiles, en particulier en restauration ou pour des usages familiaux, mais ils ne sont pas créateurs d’image positive autonome. Celle-ci résulte de la conjonction de l’image du vigneron renforcée par celle de la bouteille. On en revient donc au verre.
 
Le verre porte des couleurs variées. Transparent, il prend la couleur du vin, plus généralement il est vert foncé ou maintenant souvent feuilles mortes. Il prend parfois d’autres teintes, bleue la couleur de l’été ou noire toute l’année en association avec des formes élancées (Bleu en Muscadet, sur un design réalisé par un styliste anglais) ou théâtrales (Paul Buisse pour des Touraine). Quant au verre à boire, il est griffé INAO, c’est celui qui est utilisée en France pour la dégustation. On trouve parfois mais de plus en plus rarement le verre à pied Anjou à garder comme un objet de collection pour sa ligne.  
 
Le verre est froid et le vin est chaud par nature. L’alliance entre les deux se fait sous la médiation du papier de l’étiquette. Parfois, la bouteille est enveloppée dans un papier léger au nom du vigneron et ou du domaine. Le tout est placé dans un carton de 3, 6 ou 12 bouteilles, à plat ou debout. Pour garder le lien, le carton est de qualité, avec ses caractéristiques de logeabilité, d’isothermie et de média facile à imprimer. Mais ce n’est pas un carton à boire, un gobelet, comme on a rejeté tout à l’heure le plastique.
 
Le métal ne figure sur la bouteille que pour la plaque du muselet qui coiffe le haut de la bouteille de vin à bulle. On ne trouve pas encore de vin dans une bouteille en métal. Par contre les Anglais font déjà des boites boissons vin. Difficile de dire si l’essai est vraiment confirmé. Comme celui de bouteille plastique bleue en 35cl pour du rosé pour le marché néerlandais. Quant au pichet dont j'ai parlé au début, il n'est plus guère utilisé. Il y en avait en poterie. tout comme il existait des bouteilles de grés qu'on a retrouvé récemment enfouis dans la terre à Chinon.
 
En réalité, tous les matériaux que j’ai cités, se retrouvent sur la bouteille, soit en réel soit en ressemblance. Il y a des étiquettes couleur béton, terre ou grès, du papier kraft d’emballage ou si léger qu’il ressemble à du papier de soie, des étiquettes en carton qui s’accroche et ne se colle plus. Le métal est utilisé pour l’étiquette, en étain ou façon inox brillant. Sans parler des métaux à chaud qui font briller lettres et figues des étiquettes. En sens inverse, le verre est mis en valeur par des habillages si minimalistes qu’on ne voit plus de la bouteille que sa ligne, sans savoir ce qu’il y a dedans. Un rêve d’évanescence si fort que le vin s’efface devant la bouteille. Le trouble alors est réel. Que boit-on?  
 
Et le risque des rapprochements de matières accentue l’interchangeabilité des packagings entre eux. La bouteille de verre pour le vin, oui. Pour le plastique, ça gêne. Par contre pour l’huile, non ; l’huile d’olive non plus. Quand elle devient qualitative, l’huile est logée dans une bouteille de verre. Pour accentuer sa montée qualitative, l’huile d’olive adopte la même démarche que le vin : origine, appellation, segmentation identique, des packaging qui se rapprochent de plus en plus du vin et des prix plus élevés que ceux du vin haut de gamme. Pour l’instant, le vin n’a pas franchi la barrière de la forme carrée de la bouteille d’huile. Mais jusqu’à quand ? On connaît déjà le vin en bouteille à forme de carafe ou de bouteille de limonade à bouchon de porcelaine. Clairement on est dans l’entrée de gamme, vendu à l’approche de la belle saison comme des vins d’été qui peut aussi être un débouché intéressant pour faire découvrir le vin sous un aspect ludique et sans se prendre la tête.   
 
Les recherches d’idées actuelles sont très riches. Elles montrent que le vin est un univers en marche, qui bouge sans cesse et se remet en question pour aller à la rencontre des amateurs de vin. Elles sont aussi parfois dérangeantes car certaines surfent sur le risque de banalisation. Le vin n’est pas une boisson comme une autre, si non, ce n’est plus du vin. Un problème de frontières et d’identité.
 
Pour suivre le chemin
-        Les frontières fiscales du vin (1) et le risque de sur-complexité administrative, sur ce blog
 

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