C’est à un exercice inédit que je vous convie aujourd’hui : faire une analyse de texte en repérant les mots positifs et/ou à forte charge affective utilisés pour parler du vin. Dans un
précédant billet, j’avais fait un travail identique en recherchant cette fois là les mots négatifs utilisés par Que Choisir pour parler des vins ‘industriels’.
Avec Hubert de Bouärd, nous sommes dans un autre univers, comme le montre l’article de Louis Havaud dans Vinomagazine de septembre 2007, intitulé Hubert de Bouärd, visionnaire et révélateur
de terroirs, Des Châteaux Angélus » à « La Fleur de Bouärd ». Voici la seule citation du célèbre propriétaire vigneron et consultant de 10 grands noms en
France ainsi que plusieurs en Espagne et en Afrique du Sud :
« Ici à Saint-Emilion, au Château Angélus, sur la terre de mes ancêtres, la vie et le vin sont comme une religion, une passion partagée par toute une famille. C’est avec une volonté farouche de prolonger cette histoire glorieuse que, comme œnologue, j’ai
voulu garder au Château Angélus l’identité des grands vins de la Côte sud de Saint-Emilion en privilégiant le cabernet
franc, mais aussi inscrire résolument ce Ier grand cru classé dans un
troisième millénaire riche en nouvelles technologies ».
Ici : HdB commence par poser l’endroit où il se tient. C’est un homme de racines
qui peut voyager, la preuve en est par son métier, mais qui sait d’où il est et qui il est;
Saint-Emilion : l’appellation prestigieuse est connue dans le monde entier. Ses paysages sont
classés au patrimoine mondial de l’humanité. En plus, le lien est fait un saint homme, comme une bénédiction ;
Château : la référence château est déjà un passeport valable dans le monde entier ;
Angélus : qui signifie ange en latin, désigne la prière chantée en latin le matin, le midi et le
soir. Il y a là une double bénédiction surtout quand on est le propriétaire.
Terre : renforce l’ancrage d’ici en montrant la réalité du coté charnel du lien et du
vin;
Mes ancêtres : c’est le troisième élément de l’ancrage, avec un double effet, provenant de ‘mes’
associé à ‘ancêtres’. Il ne s’agit pas de parler des ancêtres d’un autre membre de la famille ;
La vie et le vin : je laisse volontairement les deux mots associés dont l’ordre de citation
est très important. Il s’agit de montrer la hiérarchie des valeurs avec un parallélisme que l’oreille capte tout de suite. Entre vie et vin, il n’y a qu’une seule lettre de différence. Le
fait de commencer par la vie apporte un surcroît de vie au vin qui est vivant, comme chacun sait.
Religion : c’est le 3ème élément de référence, directe cette fois-ci, après Saint et
Angélus.
Passion : tempère la rigueur de la religion et introduit la fièvre.
Partagée par toute une famille : cette périphrase apporte des éléments intéressants. Ce sont la
notion de partage au cœur de la vie d’une famille au fil du temps et des générations qui passent ainsi (les ancêtres déjà cités) ainsi que la référence directe à la famille, d’autant plus
que sur les 4 photos qui illustrent l’article qui se tient sur 2 pages, la dernière montre la famille devant la cheminée. Il dit ‘une’ famille en se replaçant dedans alors que précédemment
il parlait de ‘ses’ ancêtres.
Volonté farouche : la précision apportée au substantif ‘volonté’ par ‘farouche’ montre la
détermination. On se doute d’ailleurs qu’un tel parcours commencé en 1980 ne peut être le fait du hasard. HdB assure en plus des responsabilités syndicales au plus haut
niveau.
Prolonger cette histoire glorieuse : c’est le cœur de la citation. C’est au moins ainsi qu’HdB
présente son parcours. Il ne dit pas qu’il veut marquer l’histoire, il veut la prolonger. Il parle nommément cette fois-ci de l’histoire, sans se référer à l’histoire de sa famille.
L’élément nouveau est l’adjectif ‘glorieux’. Ce début de la phrase annonce une rupture avec ce qui précédait. On est maintenant dans l’action d’aujourd’hui.
Comme œnologue : HdB pose sa compétence en la plaçant du coté du vin. C’est la légitimité du
spécialiste qui est affirmé en postulat. Cela montre l’importance qu’HdB y attache.
Identité des grands vins de la côte sud de Saint-Emilion : voilà 4 éléments d’information
importants. Le Ier est garder ‘l’identité’ du vin, voilà pour le coté œnologue renforcé par l’histoire et la dimension terrienne, le 2 désigne ‘les grands vins’ avec pour la Ière fois, la fierté
annoncée déjà par la référence à la gloire. N’est pas Saint Emilion qui veut, surtout ceux de la côte sud.
Cabernet franc : la référence à ce grand cépage noble s’explique d’autant mieux qu’HdB conseille des
grands domaines à l’étranger.
Inscrire résolument : va de pair avec prolonger cette histoire glorieuse en montrant qu’il saut un palier qualitatif important, l’adjectif
résolument faisant la pair avec farouche, toujours pour montrer la résolution
Ier grand cru classé : le top du top, il s’agit de rester au plus haut
Troisième millénaire : un homme profondément ancré dans sa terre est de son époque. Il lui faut donc
le rappeler, surtout après avoir parlé du passé.
Riche en nouvelles technologies : 3 mots importants, l’utilisation du mot ‘riche’ qui ne peut être un hasard, puis technologies, nous
devons être de notre temps, d’autant plus qu’elle est riche et que ces technologies sont nouvelles. C’est là une référence directe à son savoir-faire en matière de
consulting.
Il ya donc une légitimité par l'Histoire + une légitimité à Dieu et à ses saints + une légitimité familiale + une légitimité du savoir-faire... Il paraît difficile de dire plus en aussi peu de mots. Cette citation de 81 mots au total répartis sur 6 lignes est placée à gauche de la photo d’Hubert de Bouärd qui ouvre
l’article, puis suivent la photo de l’étiquette de La Fleur de Bouärd, celle de Château Angélus et les 4 membres de la famille, 5 avec le chien! C'est le clin d'oeil du photographe
cette fois-ci.
Pour suivre le chemin
Vinomagazine, n° 4, septembre 2007, 63è année, vinomagazine@vinopres.com
Commentaire d'Iris de Lisson:
Vu que ces mots sont fortement (et culturellement) ancrés dans la langue, l'histoire et l'âme française, vous imaginez la difficulté du
traducteur, qui doit les transposer dans une autre langue, un autre contexte culturel...
Iris
Réponse d'Elisabeth
C'est tout à fait vrai. mais c'est aussi un objet de fascination à l'étranger que de voir comment cette culture du vin s'exprime aussi par les mots
qui prennent maintenant une dimension universelle. C'est l'alliance des deux que je trouve fascinante. Quant à cette citation d'Hubert de Bouärd, c'est quand même un tour de force que
d'arriver à exprimer autant de valeurs en si peu de mots.