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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Les frontières de la notation du vin (6) et le risque d'exclusion

4 Mars 2008, 12:10pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est toujours la même antienne, répété comme un mantra : dépenser plus pour être sûr, pour avoir la certitude d’avoir le meilleur, l’incontestable en vin pour être incontesté soi. Pour ça, ce qui vous le remarquez est déjà impossible mais peu importe, c’est une autre question, il y a différentes façons de faire, mais pas 36 000.
-        Acheter le plus cher mais ce n’est pas toujours sûr, surtout pour le vin qui chaque année donne des millésimes différents. En plus, la facilité consiste à toujours parler des mêmes. Il y a toujours un temps de retard avant que les vins des vignerons qui travaillent dans l’ombre percent à la lumière de l’univers concurrentiel, malgré le travail remarquable des journalistes spécialisés et des amateurs avisés qui ‘buzzent’ à tour de langue et de stylo (ou d’enfoncement des touches).
-        Se faire conseiller par des cavistes qui peuvent pour vous faire une sélection, mais vous êtes obligé de faire appel à eux. Avec un caviste, il y a toujours cette relation dominante du conseilleur face au conseillé-dominé. C’est bon pour les femmes, ai-je un jour entendu dire au cours d’un repas ‘chic’. Ah bon ?
-        Faire son apprentissage, qui nécessairement demande temps, courage, persévérance et expériences multiples pour se faire le goût et, au fil du temps, dégager son propre goût et sa faculté à juger du vin en fonction de ce qu’on aime, soi. Il s’agit de se faire confiance. Objectif ambitieux surtout quand on sait que le Ier effet d’une culture, et celle du vin aussi, est de séparer ceux qui savent de ceux qui ne savent pas et de toujours montrer qu’on n’en sait pas assez. C’est d’ailleurs toujours vrai pour tout. Mais des fois, pour le vin comme en matière de gastronomie d’ailleurs, trop c’est vraiment beaucoup. C’est beau cette phrase et c’est vrai. Mais ça ne fait pas avancer le schlimbick (je ne sais pas comment ça s’écrit) pour autant. 
 
Quelle longue phrase ! Elle est nécessaire pour montrer qu’il existe une autre alternative : acheter en fonction de la note que donne quelqu’un en qui vous avez confiance. Vous gagnez en simplicité, vous gagnez du temps, de l’efficacité, vous évitez le risque de vous tromper, vous gagnez en confiance (vous vous entendez dire ‘c’est pas moi, c’est lui’ en cas de problème), et vous avez le pouvoir de celui qui note.
 
En achetant un guide des vins sélectionnés sur la base de notes qui leur sont attribuées, vous devenez, grâce à un coût modique, le maître qui note le travail de l’élève. Ah le délicieux pouvoir, d’autant plus amusant qu’il se réfère à l’enfance et à toutes ces querelles entre la notation ‘à la française’ avec des notes sur 20, avec cette terrible barre à 10 et la notation américaine qui juge ces façons de faire beaucoup trop rigide et préfère un classement plus souple avec des lettres : A (très bon), B (bon) … Le drôle est qu’à l’époque où la France a expérimenté ce système américain de notation, à partir de 1970, deux Américains se sont dit finement qu’il serait intéressant de noter le vin pour gagner en précision. Nous avons très vite abandonné la notation en lettre pour revenir à la note et eux par contre ont conquis la planète des vins avec leur système de notation.
 
Eux, vous avez deviné, ce sont Robert Parker fils, avocat et œnologue, et Victor Morgenroth. Ils ont conçu un système extrêmement bien ficelé basé sur un ensemble de critères: au départ une valeur de 50 points par vin, puis des points qui s’ajoutent: 5 points maximum pour la couleur et l’aspect, 15 pour le bouquet, 20 points pour les saveurs, et 10 points pour la qualité d’ensemble et l’aptitude au vieillissement. Une barre existe aussi mais elle est placée très haut à 90 sur 100. Elle provoque un effet mécanique de hausse des standarts qualité en fonction des critères définis par Parker & Co. La moyenne à 50 n’aurait pas de sens puisqu’il s’agit de faire un tri en restant dans le segment des très très bons vins. C’est aussi le point de départ, donc à supposer qu’un très mauvais vin puisse faire l’objet de ce passage au crible, il aurait mécaniquement au moins 50.
 
Pour éviter au maximum l’effet de standardisation, cette note s’entend comme ne formant qu’une des parties de l’ensemble de hiérarchisation des vins. Celle-ci doit en effet être complétée par un commentaire de dégustation beaucoup plus subjectif. Mais ce qui va être vendu et transmis facilement, c’est la note qui permet, sous certaines conditions, de hausser immédiatement le prix. Pour éviter ce reproche, le site de Robert Parker indique aussi des vins placés juste en dessous de 90, avec des prix réellement bas. Impossible de vous donner les 4 vins pour la Loire, à cause de l’avertissement légal situé en bas d’écran. Par contre vous pouvez aller voir ce qu’il en est et vous remarquerez que 3 des 4 vins sont placés entre 80 et 90; le 4è est très nettement au dessus. ce qui revient d'une certaine façon à noter sur 20. Rien de tel que de voir la sélection et les prix pour comprendre la réalité des choses.  
 
Une étude de Pierre Yves Geoffard (CNRS) parue dans Libération du 10.09.07 montre que la hausse est d’environ 3 E par bouteille soit 15% environ en plus sur une comparaison entre des vins notés Parker en 2002 et les mêmes sans note Parker 2003 (RP n’était pas venu par crainte d’attentats en France). D’autres exemples montrent que les prix restent sages. Pour la Loire par exemple, le Saumur-Champigny, Les Poyeux 2005, qui a obtenu un 90/ James Molesworth, est vendu à 16,85 USD sur vintages.com. Le Pinot noir 2005 Clos Henri (Nouvelle Zélande, Marlborough, Ile du Sud) est vendu à 37,85 USD avec un 91/Daniel Sogg. Le nom qui suit la note est celui du dégustateur. Le problème semble-t-il vient plus de la barre à 90 trop souvent utilisée que de la hausse des prix elle-même. 
 
Comme tout système mondialisé, le reproche qui lui est fait porte sur le fait qu’il fonctionne trop bien et tend à cacher les autres modes de notation, fondés non pas tant sur d’autres critères que sur d’autres personnalités avec des goûts différents. Robert Parker, on le sait est très B & B (Bordeaux & Boisé). L’usage de son système par les centrales d’achat a tendance à accentuer le poids de la note face à l’appréciation. On retrouve alors le conflit direct entre l’objectivité de la note face à la subjectivité des mots du dégustateur. Quand c’est une machine qui est dotée du pouvoir de décision face à une pré-sélection basée sur la note de 90 de plusieurs milliers de bouteilles, on saisit le danger très réel qui existe pour tous les vins qui ne peuvent atteindre cette barre des 90. Quand en plus, ces centrales sont en fait des monopoles d’Etat comme ce qui se passe au Québec ou en Norvège, le risque d’exclusion de vins très bons voir excellents et pourtant différents des critères pré-programmés peut être vraiment grand.
 
C’est le risque d’exclusion, puisque ce vin là n’a même pas la possibilité de se faire connaître goûter par ceux là même qui sont le mieux à même de l’apprécier, les amateurs-goûteurs-chercheurs de nouvelles sensations. Il ne faut jamais oublier que sans ces amateurs éclairés, les critiques à eux seuls ne peuvent en aucun cas constituer un marché, même mondial. C’est pourquoi certains abandonnent cette notation sur 100. Ils retravaillent le système de notation sur 20, en reprenant la formule britannique utilisée en particulier par Jancis Robinson. Comme Gault et Millau qui ont choisi depuis 2007 un double système avec des grappes de raisin pour le domaine et des notes sur 20 pour le vin : cotation du domaine de 4 exceptionnel, en passant par 3,5 & 3 pour excellent, 2,5 & 2 pour remarquable et 1,5 & 1 pour très bon. Le barème des vins s’inscrit dans cette échelle 20-19, 18-17, 16-15 et 14-13.
 
Chez GM, Mark Angeli obtient un 19,5 pour un Moût de Raisin Coteau du Houet (48E), tout comme Didier Dagueneau pour son Pouilly Fumé Silex, ainsi que le Vouvray Clos du Bourg Moelleux Huet-l’Echansonne. La Coulée de Serrant est notée 19/20 (17E), comme le Montlouis Romulus Moelleux de la Taille aux Loups. Le Sancerre Génération XIX d’Alphonse Mellot porte ses 18,5 avec fierté mais avec un léger regret quand même de ne pas avoir eu 19 ! A 18, on trouve les Chinon de Bernard Baudry (11,5E) ainsi que l’ Anjou Cuvée Isidore de Didier Chaffardon (19E)…
 
En Alsace, une nouvelle échelle est mise en place en partant par le bas (c’est la Ière fois) :
-12 = vin médiocre, voir avec défauts, 12 à 12,5 = vin correct, simple et plaisant, 13 à 14,5 = bon vin, 15 à 15,5 = très bon vin, 16 à 17,5 = vin de référence dans son appellation et son millésime, 18 à 19,5 = vin de qualité exceptionnelle, 20 = une idée de la perfection.
 
Cette hiérarchie est différente, avec une modulation du ‘bon vin’ plus large, en essayant d’expliquer en quoi le vin est de référence, de qualité ou une idée de la perfection qui ne peut être notée. Donc, il faut lui mettre 20. C’est aussi la Ière fois que cela arrive. Il faut savoir qu’en France, cela est extrêmement rare. Je dirais presque que c’est contraire à notre démarche mentale. Mettre un 20 à un examen d’Etat est rarissime et il faut que le jury puisse argumenter en faveur de sa note. Cela m’est arrivé une seule fois à un examen de BTS-CI à Rennes et j’en garde encore le souvenir tellement la rencontre avec le candidat avait été exceptionnelle. Heureusement, mon partenaire de jury, breton lui et pas alsacienne comme moi, était arrivée à la même conclusion : le 20 sur 20 ne pouvait se discuter. 
 
Pour en revenir au vin, je pense qu’il est possible de conjuguer le plaisir d’avoir son propre goût avec cette idée de la perfection. Il serait intéressant de demander à Thierry Meyer, l’auteur de l’article « Notation des vins, une nouvelle échelle » (paru dans OenoAlsace) la genèse de cette notation originale, qui se conjugue avec une grille d’impressions segmentée en Beurk, Bof, Bien, TB, Excellent. Il est dommage que les concepteurs n’aient pas pu trouver des adjectifs commençant par B à la place de TB et EXC. On peut suggérer barvellous and bexecellent si on a envie de dire de rire d’un sujet sérieux.
 
A analyser ces classements, on comprend l’utilité de ces appréciations en chiffres et en mots. Ils font partie intégrante de l’univers du vin. Par contre, ce qui est de nature à gêner c’est le mélange des genres entre ceux qui notent les vins en aval en relation avec ceux qui conseillent en amont les domaines qui produisent ces vins. Reconnaissons-leur au moins le mérite de faire bouger la planète vin.           
 
Pour suivre le chemin
The Independent Consumer’s Guide to Fine Wines: www.erobertparker.com  
www.liberation.fr
GaultMillau Vin 2008

www.oenoalsace.com  
sans oublier les 6 billets sur les frontières et les risques du vin    

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Thierry Meyer 26/03/2008 23:08

Beurk, Bof, Bien, Très Bien, Excellent, l'idée originale était de catégoriser la qualité de l'expérience plutôt que de juger intrinsèquement un vin. Il y a plusieurs avantages à ce système, le premier étant de décomplexer et légitimer l'avis de tout le monde sur un vin, chacun étant le plus à même de dire s'il aime un vin ou pas, sans devoir s'autoproclamer dégustateur averti. Lors de dégustations organisées (à l'aveugle), l'échelle subjective fait à chaque fois mouche car elle demande aux participatns de se concentrer sur leurs impressions putot que de se forcer à accepter un jugement extérieur.Ensuite, le collecte des opinions sur un nombre important et varié de dégustateurs (15-20) permet de repérer les vins consensuels des vins moins consensuels. Cet aspect consensus sur un groupe de consommateurs est absent de la critique en général, alors que l'acheteur est sensible à ce coté consensuel au moment de préparer les vins de banquet ou de repas de fête en famille.Thierry Meyer