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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le monde selon Mark Angeli, paysan solidaire, Thouarcé, France

30 Mars 2008, 11:41am

Publié par Elisabeth Poulain

C’est certainement le seul vigneron qui revendique sa qualité de paysan, de vrai paysan. Son domaine est une ferme. C’est celle de la Sansonnière à Thouarcé en Anjou. Normal, la Sansonnière était déjà une ferme bien avant qu’il ne l’achète. Il lui a laissé son nom et lui a s’est ancré dans la terre, celle de la vigne mais pas seulement. Comme tout paysan, il a un cheval, des poules, du carthame dont il fait de l’huile, des vaches pour produire son lait, des pommes pour en extraire le jus et du blé pour faire son pain. Sa ferme est située stratégiquement au bas du coteau ou il travaille sa vigne en biodynamie ; devant,  se trouvent ses prairies qui longent le Layon, une petite rivière qui se jette dans la Loire au sud-ouest d’Angers. Là se tient Luigi, son cheval breton qui prend des forces avant d’aller  décavaillonner les vignes des coteaux dans quelques semaines. Luigi s’impatiente. Il a hâte d’avoir sa friandise d’après travail, un quignon de pain de la farine de la Sansonnière en récompense.

 

Mark Angeli est certainement le seul vigneron à vendre son huile dans la même bouteille que celle qui loge ses vins, avec la même étiquette. Dans un cas, il est marqué huile et dans l’autre vin bien sûr. Des vins qui ne revendiquent plus depuis 2006 aucune appartenance à une appellation, fusse-t-elle prestigieuse. Bonnezeaux est pourtant tout proche et le plus célèbre vin de Mark Angeli,  son Coteau du Houet, est situé dans l’aire de cette appellation. Mais l’huile comme ses vins n’ont d’autres composants que ceux qui figurent sur l’étiquette. Il donne des informations qu’il estime, lui, indispensable à l’amateur de vin. Un des vins de la Ferme - un  Anjou Vignes françaises en 2004 par exemple-  indique en composition : jus de raisins fermentés, 20mg/l de SO2 volcanique. 

Ce besoin de précision n’a rien à voir avec une quelconque démarche commerciale. Ca ne le concerne pas. Ce qu’il veut,  c’est montrer la profonde cohérence entre un terroir connu depuis des millénaires, des cépages adaptés qui se sont comme choisis avec la parcelle et le travail de l’homme, qu’il est, si profondément attaché à exprimer le plus sincèrement possible, le plus humainement ce que la terre  peut dire quand elle est aimée, préservée, chouchoutée…Cette précision est une forme d’affirmation de son engagement de vie. 

Son mentor en biodynamie à son arrivée et son voisin maintenant s’appelle Nicolas Joly, renommé pour ses Savennières des bords de Loire et auteur d’un ouvrage, le  Sang de la Terre, qui connaît une nouvelle édition. Mark Angeli, quant à lui, dans son ouvrage Les raisins de la colère, exprime  sa profonde inquiétude pour le devenir de la planète. On ne peut plus dire maintenant qu’on ne savait pas. On sait très bien ce qu’il en est des effets des pesticides et des herbicides à tous les niveaux. On ne  peut séparer ce qui est un et toucher à l’équilibre profond de la relation entre l’homme et l’univers. C’est bien cette conscience du danger qui l’a poussé à sortir de l’appellation alors même qu’il est profondément convaincu de la justesse du concept.  Ce sont les moines en Bourgogne au XV siècle qui, après avoir goûté la terre mélangée à de l’eau, ont conçu la notion d’appellation. Les appellations étaient basées au  départ (1935) sur des rendements naturels de 30hectos/ha et l’interdiction des désherbants et de la chaptalisation.

Depuis, on a tué le sol. Et on continue à la faire comme le montre l’enquête menée au plan européen sur les pesticides contenus dans 40 vins issus de l’agriculture conventionnelle. Le niveau de contamination est élevé, nettement plus que ce qui est admis pour l’eau. Il y a urgence.   

Les façons de Mark Angeli de travailler la terre, de tailler la vigne et de vinifier vont de pair avec une véritable exigence de transmission du savoir. Faire, dire et former, sans hiatus de cohérence, sont ses paramètres de vie. S’il s’affirme solidaire, ce n’est pas seulement avec des paysans de Madagascar  ou d’ailleurs mais aussi avec des jeunes originaires de France qui s’installent. Pour eux, il trouve le temps, qui n’est jamais aussi grand qu’il le voudrait  pour les guider pas à pas, geste après geste pendant deux ans, le temps d’apprendre à faire du vin et, pour cela, à percevoir l’harmonie entre la terre, le temps et l’homme dans cette relation entre la vigne, le vin et soi.  C’est aussi pour ces jeunes vignerons que Mark Angeli a écrit « Les raisins de la colère ».  Pour les amateurs de vin et aussi pour lui. 

Ce n’est pas un hasard si Mark Angeli a employé le mot de colère. C’est pour lui un moteur d’action, sécateur en main ou stylo à la main, mais toujours avec le souci d’être vrai, de s’engager et de ne pas jouer à faire semblant. Maintenant qu’il a quitté le système des AOC, son souffle se fait encore plus ample et plus profond: 

Je me sens libre. Je n’ai plus de contraintes. Je ne paie plus les CVO*  qui n’ont de volontaires que leur dimension obligatoire  et qui servent en plus à faire de la pub pour des vins légers et fruités. En plus, je ne suis plus obligé de subir l’agrément. Cet agrément qui a été refusé au vin de ma plus belle parcelle qui fait mon meilleur blanc en Chenin par exemple. C’est difficile à accepter. La réforme de toutes les façons porte sur la propreté et la normalisation du matériel. Elle a pour objectif de faire apparaître l’AOC ‘sanitairement’ acceptable. Et le grand vin, là dedans ? Avoir un chai rutilant, ce n’est pas ce qu’on attend d’un grand vin. 

Chercher à ressembler aux autres par la pub ou la normalisation, c’est pourtant tout le contraire de l’esprit de l’appellation. Mark Angeli fait l’inverse pour retrouver l’essence de ce que la terre peut exprimer dans une vraie démarche d’appellation, celle de l’origine. Cette prise de position, qui pourrait sembler singulière et isolée, est au contraire complètement comprise d’emblée par ses distributeurs qu’ils soient français et étrangers.  Au Japon par exemple, ses 5 importateurs sont les seuls qui se déplacent à chaque fois pour goûter le vin. Ils viennent, regardent la vigne, goûtent et achètent en confiance. L’appellation comme le bio d’ailleurs n’ont de sens au Japon, adepte du shintoïsme, que si le vin est d’abord respectueux de la nature et ensuite leur plait. Leur attitude est un vrai plaisir pour quelqu’un comme Mark qui constate que : les gens demandent à qu’il y ait quelqu’un en face d’eux, ce quelqu’un, c’est le vigneron de caractère.  Ensuite  à chacun de défendre ses vins. Si on trouve le bonhomme, qui le fait comme lui mais d’autres aussi, on a des vins d’émotion selon ses mots.   

C’est la deuxième fois qu’il se rend au Japon toujours avec Guy Bossard, vigneron au Landreau (44), pour rencontrer des clients et des vignerons japonais. La Ière fois, ils ont eu 5 vignerons japonais devant eux deux. Deux ans plus tard, ils étaient 30 à emmener les vignerons français dans leurs vignes pour leur montrer  ce qu’ils font. Mark et Guy se sont même déplacés à Obuse sur la côte Ouest pour rencontrer un seul vigneron. Finalement ils étaient plus de 30  à échanger avec les deux Français. Ils travaillent dans des conditions difficiles avec 1 000mm de pluie sur juin-juillet, des terres très fertiles, des porte-greffes trop vigoureux et pourtant ils ont décidé de passer en bio, avec une sincérité absolue et sans même attendre des contrôles qui n’existent pas encore. C’est émouvant de rencontrer une telle ferveur et pendant ce temps là, en France les classes qui forment les jeunes en bio ont peine à se remplir. 

Notre région (le Val de Loire) a un complexe énorme qu’on ne s’explique pas ou qu’on ne peut expliquer qu’en partie. On est aussi bon que certains grands Bourgogne, des Sauternes, des Alsace... La réaction de certains ici à  ce manque de reconnaissance est d’abandonner les cépages qui nous sont favorables (le Chenin, le Grolleau gris ou noir, le Cabernet Sauvignon et le Cabernet franc à partir de Saumur)  pour adopter quatre  cépages de sol calcaire (le Gamay, le Sauvignon, le Chardonnay et le Merlot) pour faire comme les autres. Tout le contraire de ce qu’il faudrait faire. 

Et Mark Angeli continue sa route, dans le vin, en rétrécissant la superficie de son domaine au fur et à mesure qu’il approfondit sa démarche en profondeur. Il loue maintenant quelques parcelles à ces jeunes vignerons dont il assure gratuitement la formation avec son fidèle compagnon de route, Stéphane Bernaudeau, qui est le premier à être devenu  vigneron à son tour, tout en continuant à œuvrer au coté de Mark. Outre Stéphane, certains de ces jeunes vignerons ont déjà un nom dans le vin comme Cyril Le Moing, Didier Chaffardon, Laurent Herbel ou Xavier Caillard. Cette année, tous avaient des stands distincts mais proches les uns des autres au Grenier Saint-Jean à Angers au salon « Vers une pleine expression des AOC » qui s’est tenu, avec Nicolas Joly en tête, le 2 et le 3 février 2008. 

Sur la couverture de 'La colère des raisins’, Mark Angeli a placé cette citation de Saint-Augustin: L’espoir a deux filles de toute beauté : la colère face aux choses telles qu’elles sont et la bravoure nécessaire pour les changer.    


Pour suivre le chemin

 

 

-     Mark Angeli 02 41 54 08 08, téléphonez le soir après le coucher du soleil

-     Stéphane Bernaudeau 02 41 50 33 38

-     Cyril Le Moing 02 41 59 19 83

-     Didier Chaffardon 02 41 54 41 37

-     Laurent Herbel 02 41 52 27 39

-     Xavier Caillard 02 41 51 66 67   


- Consulter le rapport sur les pesticides sur

www.mdrgf.org/pdf/Rapport_vin  présenté au Parlement européen mercredi 26 mars dernier, 

- Et enfin lire et relire Small is beautifull, un ouvrage prémonitoire paru en 1978 que j’ai lu en son temps et dont l’actualité est incroyablement troublante. A croire qu’on n’a pas fait grand chose depuis. L’auteur est Ernst Friedrich Schumacher (1911-1977), un économiste britannique d’origine germanique, auquel firent appel de nombreux pays du Tiers Monde, comme on disait à l’époque (Points Civilisation, édition en français, seul le titre est resté en anglais).

 Dessin de France Poulain, sur sa nouvelle table graphique.

*  CVO Cotisation volontaire obligatoire

 

Commenter cet article

mino 21/05/2008 12:15

je voulais juste réctifier quelque chose a votre article, j'ai sous les yeux le livre de mark et son titre n'est pas "les raisin de la colère" mais le jeu de mots est la i s'apelle "la colère des raisins"juste cette petite précision.

Iris 01/04/2008 13:56

et bravo!