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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Marguerite voulait bien continuer à travailler,

9 Avril 2008, 09:34am

Publié par Elisabeth Poulain

Mais son patron lui a dit un jour : Ecoute, Marguerite, j’ai quelque chose à te dire. Tu as 70 ans maintenant. Tu ne peux plus continuer. Il est temps que tu t’arrêtes. Tu comprends.

Alors Marguerite a arrêté. Elle aurait bien aimé continuer. Elle s’était déjà renseignée au village et un peu plus loin aussi. Mais c’est difficile. Elle n’a pas de voiture. Elle savait bien que ça allait arriver un jour mais plus tard, tant que ce serait possible. Elle a toujours travaillé, Marguerite. 

Elle a même demandé si, en France, il ne lui était pas possible de faire quelque chose. Elle a toujours travaillé, c’est vrai. Les loisirs elle ne connaît pas vraiment, même si elle a des moments de plaisir. Elle aime bien jardiner ; mais d’abord parce qu’on mange ce qu’on a semé et planté. Le jardinage pour le jardinage, elle veut bien comprendre pour quelques fleurs. Jardiner, c’était aussi un service qu’elle rendait à sa voisine alitée qui ne pouvait plus gratter la terre. Alors c’est Marguerite qui le faisait pour elle.  Parce qu’elle est ouverte et cherche à comprendre. Elle comprend beaucoup de choses. Elle sait bien qu’elle n’est pas comme les autres. Même en Pologne, là où elle ne travaille plus, elle est quand même un peu vieille. Elle le sait. 

Sa fille habite dans une grande ville proche. Elle vient la voir de temps en temps comme le font les jeunes adultes vis à vis de leurs parents vieillissants. Les deux  femmes  appartiennent à la même famille mais pas au même monde, ni à la même époque. 

L’aînée, Marguerite, se souvient de mieux en mieux de son enfance, quand elle était une petite fille française de France. Elle était bonne à l’école et vivait dans le Nord, avec ses parents venus de Pologne. Ils avaient été chassés par la pauvreté et  avaient rejoint une des nombreuses communautés polonaises, dans une ville où certains de leurs parents étaient fixés. Là, le père avait trouvé du travail, des enfants étaient nés. Marguerite était l’un d’eux. La guerre de 40 fut pour eux tous, Français de France, vivant dans leur nouveau pays occupé par les troupes allemandes, un double déchirement à la pensée de ce qui se passait au pays natal dévasté par les armées d’occupation. 

Puis vint la période de reconstruction en France aussi bien qu’en Pologne. Le pays natal envoya un appel à tous les Polonais qui vivaient hors des nouvelles frontières de ce pays encore une fois dépecé. On avait besoin d’eux pour relever le pays. Le pays avait un besoin de leurs forces, de leur énergie et de leurs connaissances, lui qui avait connu tant de morts et de disparus. Des Hommes jeunes, forts et en bonne santé, il y en avait encore. Ils étaient à l’étranger. Ils allaient revenir, ils devaient revenir aider la Pologne à se relever de ses cendres. Et c’est ce que décida le père de Marguerite. Toute la famille revint au village d’où le père et la mère étaient partis. 

Et une nouvelle vie commença dont je ne sais que peu de choses. Marguerite n’en parle pas. Elle a grandi, s’est mariée et a eu une fille. Les études, elle n’a pas pu en faire. Elle aurait bien aimé mais ce n’est pas possible n’est-ce pas quand il n’y a pas d’argent. Elle a travaillé, autant qu’elle l’a pu, toujours. En trouvant dans cette vie la force de continuer et d’avancer sans jamais se plaindre. Sa fille est une jeune femme d’aujourd’hui. 

Il y avait toujours en elle cette idée qu’un jour, quand elle aurait le temps, quand elle aurait l’argent, tant qu’elle aurait la santé, cette idée qu’elle allait revenir en France voir l’endroit où elle avait vécu enfant dans le Nord, revoir les quelques personnes qu’elle connaissait et avec lesquelles elle correspondait en français. Un français de mémoire avec des trous, comme une mémoire qui flanche et qui reste aussi, surtout pour les années de jeunesse qui restent bien vivantes alors que les années récentes ont perdu toute chaleur, toute couleur, sans réelle épaisseur.

Ce jour est arrivé. Après de longues heures de voyage en car, Marguerite est arrivée à bon port. Tant d’émotion, tant de souvenirs  et cette sale guerre qui avait causé tant de malheur. On connaît l’après-guerre en France quand il fallait faire la queue avec ses tickets de rationnement, quand on lavait les enfants l’hiver dans une petite baignoire en zinc devant la cheminée pour économiser l’eau chaude. On ne connaît pas ici à l’Ouest comment ça s’est passé dans ce pays déjà si pauvre avant. Peut-on l’imaginer là-bas, j’en doute. D’ailleurs Marguerite n’a jamais voulu en parler. 

Trop de richesse d’un coté, pas assez de l’autre. Son premier choc, Marguerite l’a eu quand elle s’est rendue au supermarché. Tant de nourriture. Il suffisait de se pencher, de l’attraper et de le poser dans un chariot si grand et pourtant rempli. Tant de convoitise. Tant de richesse. Et des gens stressés partout. Marguerite a du sortir. C’était de trop. Elle n’est plus allée faire les courses pendant les quelques jours de son séjour en France. 

La seconde fois qu’elle est revenue, Marguerite savait comment c’était et craignait moins ses propres réactions. C’est vrai que ça s’est bien passé avec beaucoup de plaisir et d’échanges, des bonnes choses à manger et à boire un peu, du vin sucré de préférence comme ces vins géorgiens  qui étaient les seuls vins qu’on trouvait là-bas. Des vins de femmes à prendre dans un petit verre le soir après le dîner, un peu de douceur en récompense avant d’aller se coucher. Elle n’avait pas prévu le nouveau choc.   

Il est venu d’un certain nombre de femmes qui ont voulu lui faire plaisir. Elles ont voulu lui donner leurs vieux vêtements, comprenez ceux qu’elles ne mettaient plus. Avec ces horribles phrases : vous savez, ce manteau est encore très bien, je ne l’ai mis qu’un hiver. Il est comme neuf. Il devrait vous allez . Et comme Marguerite ne répondait pas, ces femmes en rajoutaient. Plus elles parlaient et plus Marguerite s’éloignait. Elle a dit : non, merci et est sortie de la pièce. 

Elle n’est plus revenue en France. Elle a du quitter sa maison à cause de sa trop petite retraite. Elle est maintenant en foyer. Je parie qu’elle est arrive à trouver du plaisir dans sa vie, le plaisir de vivre, sans se plaindre. Marguerite qui a un si joli prénom choisi par ses parents en témoignange de leur amour pour la France. Le nom d'une fleur de France.

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