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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Frontières de la fraude du vin (7) et risque de perte de confiance

11 Avril 2008, 09:52am

Publié par Elisabeth Poulain

Le monde du vin a une profonde aversion pour la fraude. Clairement l’association entre vin et fraude ou fraude et vin titille l’oreille et provoque une grimace nationaliste. On n’aime pas parler de ça chez soi parce qu’on n’aime pas être trompé. Il est alors trois façons d’en parler sans en faire de trop :

. soit se référer au passé,

. soit surtout parler de ce qui se passe chez le voisin,

. soit rapporter des sources officielles pour chez soi.

 

Si les gens du vin n’aiment pas ça, c’est peut être aussi parce qu’il y a de quoi. Le vin par nature a toujours eu une affinité particulière pour, non pas forcément la fraude-fraude (sous-entendu grave), mais pour une interprétation un peu souple des textes réglementaires qui sont là justement pour éviter les interprétations souples ou trop personnelles des bonnes pratiques.

  

Dans le vin, tout est une question de degré. Le terme de degré n’est pas innocent. Le lien avec l’alcool est aussi une source de complexité de la question. C’est bien pour ça que l’usage du terme de fraude gêne. Est-ce une ‘vraie’ fraude, que d’avoir un ½ degré en moins ou 1 gramme de sucre en plus ou l’inverse? Le mot fraude agace. C’est au moins une certitude. Ce qui est agaçant en plus, c’est que fraude un jour n’est pas fraude toujours. Il suffit pour cela que la réglementation change. Prenons par exemple les copeaux. Pendant des années, c’est interdit ici et pas là et le jour suivant, cela ne l’est plus.    

 

A l’étranger

Reprenons les éléments constitutifs. Le vin d’abord.  

 

Le niveau 1

 Peut-on parler de fraude quand le vin n’est pas défini ? Clairement non. C’est ce qui se passait en Chine par exemple, il y a encore peu d’années, avant l’adhésion à l’OMC. Il était donc tout à fait possible pour des coopératives espagnoles de vendre du vin (doté d’un bon degré alcoolique) en citernes envoyées sur des porte-conteneurs en Chine. Sur place, le vin était additionné d’eau, enrichi en sucre et aromatisé avec des essences de fruits. Il était même possible d’ajouter du gaz carbonique pour en faire une délicieuse boisson à boire la nuit en boîte pour jeunes branchés fortunés.

 

Ces mixtures ressemblaient furieusement à des premix faits à partir de jus de fruit autre que le raisin. La grande différence porte sur le degré d’alcool plus faible dans le second cas. Pourquoi du vin espagnol ? Parce que c’était à l’époque un vin au très bon ratio qualité/prix. Ca n’a pas duré longtemps. Mais qui peut dire que ce ne dure pas avec d’autres vins autrement? C’est le niveau 1.


Le niveau 2 est très riche.

Un pas est franchi avec le ré-emploi de bouteilles d’origine. Il existe ainsi par exemple des circuits de récupération de bouteilles de vin de grands noms et de spiritueux de grande marque qui sont lavées après emploi et re-remplis avec du vin sans origine pour servir à nouveau. Cet usage indu de marque constitue une pratique universelle. On fait ça avec tout : flacons de parfum, de médicaments…et avec du vin.

 

C’est ainsi que récemment, à l’approche de l’an 2000, on a découvert des fausses bouteilles de Mouton Cadet en Chine. C'est une variante du cas précédent car il faut beaucoup de bouteilles. Il en a quand même coûté près de 3 M d’E à l’entreprise pour régler le problème. Le faux est toujours un business qui marche bien : selon une enquête du Bureau national de l’Industrie et du Commerce en Chine, 70% des vins vendus en restauration le sont. 

 

Le niveau 3 est encombré.
On s’y bouscule. En effet on trouve là la non-observation de la réglementation de l’étiquetage qui donne lieu à des interprétations un peu fantaisistes : appeler Château par exemple une simple maison est une tentation du fait de la très forte valeur de cette dénomination pour le consommateur partout dans le monde. Il en va de même avec les médailles. Faire des étiquettes « à la manière de… » est aussi un procédé courant.


En niveau 3+
Se trouvent ex-aequo les tromperies sur une des caractéristiques du vin ou sur l’origine. Tout dépend de la gravité. Dans une affaire très récente qui vient d’être révélée par la presse- et qui n’est pas encore jugée - qui touche un des grands domaines de Toscane (coût unitaire d’une bouteille 150 E et +), un des responsables fait cette réponse étonnante : on nous reproche de ne pas avoir respecté les paramètres qui définissent le Brunello-di-Montalcino (600 000 bouteilles mises sous scellées, soit toute la production de 2003). Du moins n’avons nous pas fait venir de raisins d’autres régions.  En effet 13 producteurs de la commune voisine sont soupçonnées d’avoir coupé le raisin de sangiovese (le cépage du Brunello) avec du raisin français (merlot).   
 

 

Dans ces affaires, il s’agit toujours de vin mais qui n’est pas ou plus ce qu’il devrait être au prix où il est vendu. Dans d'autres cas, il  est parfois enrichi de drôles de façons,  avec par exemple un litre de glycérine pour une dizaines d’hectolitres de vin pour donner du moelleux au vin, un vieux procédé paraît-il. Un autre cas fréquent est d’aider la nature au de là de ce que prévoit la réglementation quand le soleil s’est montré peu clément pour faire dorer les raisins. La chaptalisation, car telle est son nom, est en effet autorisée pour les appellations sous condition.  Elle est interdite en vin de table. Fraude de ci et pas de là. C’est surprenant, mais c’est toujours du vin. On en est sûr.
 

Le niveau 4
Il accueille des mélanges ‘naturels’ sans danger pour la santé de l’amateur de vin. C’est le cas avec un mélange de jus de raisin, coloré avec du jus de betterave pour avoir une belle couleur, enrichi en sucre et en alcool alimentaire dans les proportions ad hoc. Le goût peut être suffisamment agréable pour que cela se vende surtout à des prix particulièrement attractifs à des personnes en recherche de ‘bonnes affaires’. Non pas à des connaisseurs évidemment mais il existe en Europe et de par le monde suffisamment de gens qui n’ont pas de connaissances particulières pour que la vente de cette boisson soit assurée.

 

Parfois les pouvoirs publics peuvent intervenir avant que le mélange soit bu. C’est ce que vient de faire le gouvernement géorgien qui a donné ordre de détruire 800 hl de vins fabriqués avec de l’alcool aromatisé. On ne connaît pas la composition. Le gouvernement russe a du coup cessé toute importation de ‘vin’ en provenance de Géorgie. Il y a bien tromperie puisque le mélange vendu n’est pas du vin mais sans danger grave  pour celui qui le boit, du moins on l’espère.  
 

En niveau 5

Le mélange devient détonnant et franchement inquiétant.  C’est l’aspect qui ressort d’une nouvelle révélation qui vient de faire la une des journaux dans la région des Pouilles et celle de Vérone. Selon Richard Heuzé, journaliste au Figaro (05/06-04-2008) qui reprend les propos de L’Espresso sous le titre ‘Venins d’Italie’ : le mélange était composé d’un cinquième de moût et d’un mélange d’eau, de substances chimiques, d’engrais, jusqu’à un soupçon d’acide chlorhydrique pour relever la teneur alcoolique et le tour était joué. La citerne de 300 hl était vendue 1 300 E, 10 fois moins qu’un vin de la plus petite qualité. L’opération portait sur 70 millions de bouteilles  vendues à très bas prix (0,70 à 2 E/L) en grande distribution. Selon la même source, sont mises en cause 20 entreprises, 8 dans le nord et 12 dans le sud de l’Italie. La date de jugement n’est pas encore fixée. Affaire à suivre donc. 
 
 
 

En niveau 6, 
On  trouve des affaires dont l’ampleur égale leur dangerosité. Le mélange est devenu un poison mortel parfois. L’objectif de l’opération est d’assurer un gain financier d’importance, en remplaçant les constituants naturels du vin par des produits nuisibles à la santé, voire mortels, afin de faire baisser le prix de revient et de vendre à des prix défiant toute concurrence.

 

C’est ce qui s’est passé lors de la découverte des vins italiens frelatés au méthanol (alcool de bois) en 1986 qui fit plusieurs morts. La Cour de  Justice européenne rappelle à cette occasion qu’en 1985 des vins autrichiens avaient été découverts en Allemagne (sans mort d’homme avéré). Ils contenaient du diéthylène glycol qui n’avait évidemment rien à faire dedans. Est-ce à dire que toutes les fraudes atteignent une telle importance ? Certainement pas et heureusement. Mais il est clair que  c’est l’intention frauduleuse qui compte tout autant que le montant du bénéfice escompté de la fraude en fonction de l’ampleur du dispositif mis en place.

 

Plus spécialement en France 

Est-ce à dire aussi qu’il n’y a de fraude récente qu’à l’étranger ? Certainement pas non plus. Il suffit pour cela de consulter la presse et le rapport annuel de La Répression des Fraudes (RF). La Revue des Vins de France cite en 2006 une affaire d'un négociant d'origine belge résidant à Monaco qui aurait trafiqué entre 2 et 3 millions de bouteilles exportées vers la Belgique, le Luxembourg et la Grande-Bretagne sous de fausses appellations. Cette affaire, aux mains de la police judiciaire depuis plusieurs années, n'est pas encore jugée.

 

Par contre dans une affaire précédente de coupage de vins d'appellation avec du vin de table, vendus par un négociant belge, la peine a été d'1 an de prison ferme et et 1 M d'E d'amende, à comparer avec les 2 M de bouteilles frelatées vendues entre 1994 et 1997. Quant à la RF, elle cite dans son rapport 2006 des faux documents d’accompagnement de la marchandise sous des formes diverses (fausses appellations, noms inexacts, cépages erronés), des vins d’appellations refusés à l’agrément et néanmoins vendus sous cette appellation ainsi qu’un refus de laisser entrer les agents de la RF dans une cave viticole.   


Pour finir ce billet sur la difficulté à tracer les frontières entre la fraude et le vin et le risque de perte de confiance, une délicieuse affaire comme on en trouve sur Internet concernant nos amis canadiens et italiens et dans laquelle il n’est pas question de fraude. Il s’agit cette fois-ci d’une autre frontière ni en dessous, comme dans le Ier exemple en Chine, ni au-dessus comme dans les vins au méthanol mais d’une frontière qui se situerait dans le cadre réglementaire autorisé. Voyez plutôt.

     

Au Canada

Cette fois-ci l’histoire se passe dans une réserve indienne qui s’est mis en tête d’attirer les consommateurs avec du vin de la réserve. L’idée est bonne. Le dossier de demande d’agrément auprès de la SAQ (Société des Alcools du Québec qui a le monopole d’Etat avec quelques dérogations pour des restaurants) est déposé en bonne et due forme. La réserve obtient l’accord valable 10 ans et commence avec succès à vendre du vin à des prix bas. Les acheteurs affluent. S’ensuit une grosse affaire canado-canadienne pour savoir si la réserve peut vendre ce vin sans passer par la SAQ. Il semblerait que non. La SAQ ne semble pas au courant. L’intéressant est ailleurs. L’auteur de l’article paru dans "La vie rurale" cite le témoignage de Claude Langlois du Journal de Montréal. C’est lui qui a goûté le vin et dit: c’est mauvais, très  mauvais.

S’ensuit un dialogue avec des lecteurs. Le Ier, Eric, est vexé qu’on puisse laisser entendre que tous les Québecois ont le prix comme seul critère d’achat. Le second, je devrais dire les seconds, ils sont 22, protestent avec véhémence. Ce sont eux qui sont à l’origine du vin. Ce sont les 22 œnologues membres de la Vason Enologica, Italia qui expliquent comment le vin de la réserve est fait : La Vason Oénologique procure à First Nations Kahnawake Winery (le nom de la compagnie de la réserve) des jus stériles et des cépages D.O.C (dénomination d’origine contrôlée, l’équivalent de nos AOC) qui n’ont pas d’alcool.  Une fois dans leurs installations First Nations Winery, Vason assiste la fermentation jusqu’à l’embouteillage. Les 22 avaient commencé leur message par ces mots : Nous sommes un groupe de 22 Œnologues, tous avec des doctorats universitaires, nous sommes très insultés de vos critiques déplacées faites par des personnes qui n’ont aucun titre dans la fabrication des vins.  La suite est à lire sur le site. Les 22 précisent que les vins sont vendus entre 7 et 15 USD et que les installations ont été inspectées par des inspecteurs gouvernementaux qui ont trouvé que tout était en règle. Ils terminent par ce mot Cheers.


Techniques et/ou confiance? 
Je laisse l'avant dernier mot à Perigo Legasse qui s’élève contre le malboire après avoir dénoncé la malbouffe. Dans cette citation, il ne s’oppose pas contre tout ce qui est légalement possible d’ajouter au vin pour son bien mais contre des techniques qui en modifient le goût : dans plusieurs régions, on ne produit plus de vin, on en fabrique. Il ne s’agit pas d’empoisonnement mais de maquillage. A savoir que détournant les progrès de la science et de la technologie viticole (levures aromatiques, cryoextraction, osmose inverse, surboisage…) à des fins commerciales, certains producteurs donnent à leurs vins un goût conformes aux modes œnologiques, au mépris des appellations et du terroir
Ce n’est pas de fraude puisque ce n’est pas interdit. Oui mais la confiance ? Qu’en est-il de la confiance ?

 

Récapitulatif

. niveau 1 : vin ‘légal’ puisqu’il n’y a pas de loi,

. niveau 2 : ré-emploi des bouteilles en y ajoutant un autre vin ou étiquettes "à la manière de ..."

. niveau 3 : vin avec un non-respect de la réglementation portant sur l’origine,  l’étiquette…

. niveau 3 +: vin enrichi avec du sucre ou ??? 

. niveau 4 : mélange à base de raisin enrichi avec des tas de substances ‘naturelles’,   

 . niveau 5 : mélange où le % de raisin devient fortement minoritaire et qui commence à détonner

. niveau 6 : mélange mortel.  


Pour suivre le chemin

. Richard Heuzé, Après la mozarella, le vin italien fait scandale, Le Figaro économie 05/06.04. 2008, La Mafia, première entreprise d’Italie sur www.lefigaro.fr/economie/2007/10/24/04001

. Laurent Barbotin, Guerre à la contrefaçon, L’Express

. Du vin toxique sur le marché italien ? http://lesoir.be

.  Quelques mots sur le vin géorgien sur www.mondowine.com et sur www.vinimarket.com

. Gilbert Dupont, Du vin à la fleur d’oranger, http://www.dhnet.be   (sur l’affaire Geens)

. Les actions 2006, rapport  de la Répression des Fraudes sur www.finances.gouv.fr

.  Richard Codina, Les Québecois aiment la piquette, le gros rouge qui tache  pour l’affaire de la réserve indienne www.la-vie-rurale.ca

. A la bonne bouffe, sur www.aci-multimedia.net/bio/mefait_malbouffe.htm  qui rappelle la réaction de la Chine quand elle apprit que la clarification  du vin se faisait au sang de boeuf (désormais interdit) au moment de l'affaire de la vache folle. Bonjour l'ambiance. Il y eut même un léger boycott contre les vins français!  Malédiction, surtout quand on se rappelle que c'était autorisé!

. Voir la série des 6 autres frontières du vin sur ce blog.

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