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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Les plus belles bouteilles, la bouteille calligramme (1)

11 Mai 2008, 09:58am

Publié par Elisabeth Poulain

C’est une bouteille émouvante. C’est à elle à qui j’ai pensé en premier. Parmi les plus belles bouteilles, c’est aussi la seule que je ne peux toucher. Ce n’est pas une question de distance ou d’appropriation, non la vraie raison est qu’elle n’existe pas vraiment ou plutôt que c’est une bouteille souvenir, celle qui reste quand le vin est bu et le verre cassé. Les mots seuls gardent la mémoire de dire l’émotion d’avoir bu un flacon de vin. Ces mots, ce sont ceux de Charles-François Panard, joueur de mots écrits, dits et chantés qui est né à Courville sur Eure le 2 novembre 1689 et est mort à Paris le 13 juin 1765. Il a beaucoup écrit, mais vraiment beaucoup pour le théâtre, l’Opéra comique... Il était aussi chansonnier, un art actuellement quasiment disparu. Il ne se prenait pas au sérieux, aimait manger et aussi boire. C’était ce qu’on appelle un bon vivant. Quelle admirable phrase ! Souvent, à la fin d’un repas, le ventre plein et son immense verre vidée, lui venait quelques mots ou ritournelles, qu’il notait tout de suite, sur du papier tâché de vin. L’information est parvenue jusqu’à nous parce que c’est nous dit-il « le cachet du génie ». Car Charles-François, à défaut d’être reconnu comme un grand poète avait de l’humour.  
 

Il avait aussi l’amour de la lettre. Du dessin d’une lettre, du dessin d’un mot, de phrases dessinées, il est passé au poème en dessin ou d’un dessin-poème, montrant en cela une approche très novatrice dans un pays qui a toujours le réflexe de séparer le fond et la forme qui pourtant ne font qu'un. Charles-François a donc composé une bouteille en poésie, complétée ensuite ou avant par un verre fin et charmant. Le sien était paraît-il si grand qu’on pouvait y placer une bouteille.

 

     

 

Ce que dit la bouteille (la majuscule annonce un nouveau vers) : Que mon Flacon Me semble bon !Sans lui L’ennui Me nuit ; Me suit, Je sens Mes sens Mourans Pesans. Quand je le tiens Dieux !-Que je suis bien ! Que son aspect est agréable ! Que je fais cas de ses divins présens ! C’est de son sein fécond, c’est de ses heureux flans Que coule ce nectar si doux, si délectable Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits. Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire; Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits Il saura conserver la fidelle mémoire. Ma muse à te louer se consacre à jamais. Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille, Ma lyre, de ma voix accompagnant le son, Répètera  cent fois cette aimable chanson : Règne sans fin, ma charmante bouteille ; Règne sans cesse, mon cher flacon.  


Ce que vous raconte le verre

 : Nous ne pouvons rien trouver sur la terre Qui soit si bon, ni si beau que le verre. Du tendre amour berceau charmant, C’est toi qui sers à faire L’heureux instrument Où souvent pétille,

,

Mousse et brille Le jus qui rend Gai

RIANT,

Content. Quelle douceur Il porte au cœur ! Tot, Tot, Tot, Qu’on m’en donne, Qu’on l’entonne; Tot, Tot, Tot, Qu’on m’en donne; Vite et comme il faut: L’on, y voit sur ses flots chéris Nager l’allégresse et les ris.   


Le plus curieux est que ses rimes n’ont été publiées  qu’en 1803 par A. Gouffé,  reprises en 1808 par Gabriel Peignot dans Amusements philologiques et enfin citées en 1978 par Jérôme Peignot dans un ouvrage paru aux Editions du Chêne sous le titre du Calligramme. 

 

Jérome Peignot est un passionné de la chose écrite et imprimé. Il a consacré sa thèse à la calligraphie latine. Il est le lien entre l’écriture, la calligraphie, l’imprimerie, la typograhie et l’esthétisme. 

Comme ce qu'a fait CAP qui savait déjà que les mots seuls ont beaucoup de mal à rendre le plaisir de vivre, de manger et de boire du vin et que pour cela il faut dire ces mots directement en dessin pour parler aux yeux avant de s'adresser à la raison du lecteur. C'est une approche si novatrice, même si CAP n'a pas été le premier en Europe, qu'elle est actuellement reprise en graphisme et design publicitaire mais d'une façon moins 'pure' puisque l'informatique permet de se jouer de toutes les difficultés techniques de l'imprimerie. Maintenant on dessine d'abord et on remplit après. CAP lui dessinait la bouteille tout en vidant son verre. 

C'est une jolie histoire que je dois à Jérôme Peignot et à la Bibliothèque municipale d'Angers qui nous fait de temps en temps la grâce de nous offrir des pépites.         

        

Pour suivre le chemin
. Lire « du Calligramme », Jérôme Peignot, Dossiers graphiques du Chêne, Paris 1978.
. Voir son blog (il s’enchante d’en avoir un à 82 ans et il a bien raison) :  http://jeromepeignot.free.fr

. Lire aussi sa lettre ouverte à Nicolas Sarkozy en faveur de la défense de l’Atelier du Livre de l’Imprimerie nationale pour sauvegarder le patrimoine d’art typographiques et d’ouvrages en provenance du monde entier unique au monde.                                                                       

      

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