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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Que mangez-vous, que buvez-vous, Alan Booth?

16 Mai 2008, 10:26am

Publié par Elisabeth Poulain

La vraie question serait plutôt: qu’avez-vous mangé et bu, Alan Booth, au cours de votre périple de 5 mois, à pied pour traverser le Japon, du Cap Soya au nord au Cap Sata au sud ? Je devrais préciser aussi que ce voyageur n’emporte ni nourriture ni boisson avec lui, non pas pour accomplir un quelconque challenge mais pour voir réellement le Japon  et surtout les Japonais. Il a compté les kilomètres (3 300 d’une seule traite) et le nombre de personnes qu’il a rencontré, 12 000 ! Mais ça c’est plus pour vous rassurer sur le sérieux de sa démarche en guise d’introduction, visiblement pour répondre à une demande de son éditeur : Alan, il faut que tu dises quelque chose, tu ne peux pas commencer comme ça, en marchant. Sa réponse est un clin d’œil pour se moquer gentiment de ces lecteurs qu’il faut toujours rassurer.  Il ne vous donne pas sa motivation première. Quand vous aurez marché avec lui, et lu le livre, vous aurez compris. Ce sera la conclusion qui forcément n’en est pas une. Un marcheur est toujours en marche.

 

On peut marcher pour des tas de raisons. On peut le faire, avec un sac à dos de 14 kg, sans nourriture, ni surtout boisson. Et c’est la première chose que l’on remarque, l’importance de la boisson, surtout celle qui commence avec un B et qui se prononce à l’allemande ‘Bier’.  C’est la bière, évidemment. Elle joue un grand rôle dans sa vie de marcheur. Ca commence dés le premier jour. Il rêve d’une ‘bonne’ bière fraîche en voyant les boîtes de bières vides le long de la route. Un paysan  arrête alors son tracteur sur la route pour lui tendre sans un mot une bouteille de jus d’orange qu’Alan boit, sans dire un mot non plus,  jusqu’à la dernière goutte. Une question de sa part en guise de civilités sur le prochain village à atteindre et le tracteur repart. Dés la quatrième journée à Sapporo dans un bar, il connaît,  sous forme liquide, bière et whisky, la célébration de l’amitié entre les peuples, lui l’Américain roux alors qu’il a dit toute la soirée qu’il était anglais et eux ces Japonais qui buvaient en compagnie du notable de la ville.

 

La bière est toujours présente, que ce soit en boisson à boire la journée et le soir, avant, pendant le repas et surtout le soir entre hommes, en alternance parfois avec du saké ou du whisky pour certains. La bière est vraiment le premier passeport, avant même le fait de parler couramment le japonais. Sinon, comme boisson, il y a le thé toujours vert qui n’apparaît curieusement pas tout de suite dans son récit. Il faut un certain raffinement et est offert en guise d’offrande d’accueil. C’est ce qui s’est passé lors de son arrivée dans un ryokan (auberge) raffiné, une tasse de thé vert, une composition florale de deux lys et d’un camélia et un éventail sur le bureau de la chambre.

 

Quant à l’eau,  Alan ne la cite qu’une seule fois, de l’eau d’un torrent, si glacée, qu’elle lui a donné mal à la tête. L’eau est pourtant très présente. C’est avec la bière la principale compagne du marcheur. Très rares sont les jours où il ne pleut pas. Toutes les sortes de pluies, dures, froides, frappantes, coulantes, infiltrantes, insidieuses, hostiles…Le rêve d’une bonne bière se double maintenant d’un rêve immense d’un bon bain chaud dans lequel oublier ses souffrances et laver la journée de ses petites contrariétés. Il prend d’autant plus d’importance que chaque bain est différent, dans des lieux aménagés, ou dans des endroits de fortune, dans des thermes ou des bains bouillonnants. L’eau est celle aussi qui lui permet de laver les vêtements qu’il porte, ou parfois c’est une grand-mère ou une servante qui le fait pour lui, toujours en cadeau, un cadeau très fort.   

 

L’idéal est de trouver dans le même ryokan ou mindshuku, la possibilité de manger et de dormir le soir. Dès le bain pris, il enfile un yukata et des getas (peignoir et claquettes en bois) qu’on lui prête et il part faire un tour au village. C’est souvent comme ça, qu’il a découvert ses plus fameux bars. Les meilleurs sont les plus petits, souvent cachés en haute de minuscules escaliers de secours, lui en peignoir et les autres habillés. Il refuse de danser mais  accepte de chanter des chansons populaires japonaises sur fond de karaoké, devant un public d’hommes enthousiastes.

 

C’est dans les anciens locaux de la brasserie de Sapporo, le Biiru-en, Parc de la Bière,  qu’Alan prend son premier plat cuisiné. Il commande la plus grande chope de bière Sapporo ainsi qu’un ragoût de mouton au chou jingisu kan que vous avez évidemment traduit comme un étant un plat très exotique ‘Gengis Khan’. Il lui fallut une heure pour manger une seule portion du plat, ce qui selon lui explique la contenance de la chope pour en venir à bout. Il lui arrivera une seconde fois de manger de la viande chez un  couple un peu bizarre, qui vivait dans une maison très bizarre.

 

Les noodle shops, les coffee-shops, les bars l’attirent, tout comme tous les petits commerces ou les abri-bus quand il pleut, car c’est là qu’il y rencontre ses Japonais préférés, les grands mères qu’il ne cite pourtant qu’en 3è position dans la composition des 12 000…  En Ier, il y a les hommes d’affaires et en 2 les paysans. Ses questions les plus importantes sont toujours de demander où il pourra coucher, manger et s’il est loin de … et il cite la ville ou le village à atteindre au bout de ses 30 (normal) ou 40 kms (rare) qu’il aligne quel que soit le temps  ou les circonstances. Les réponses sont souvent évasives : oh, c’est loin, quelques ris… (3,927 km) et bien souvent il n’y a personne pour lui répondre. Parfois aussi doit-il fuir face à ses seuls ennemis, outre le froid, la pluie et les ampoules, à savoir les chiens. Les enfants sont à distinguer entre les genres : les petites filles qui ont peur de lui et les petits garçons qui le raillent et se moquent de lui.

 

Il collectionne comme des pépites des scènes très courtes, sans commentaires de sa part, et qui sont pour moi, un vrai délice. Sur la route, un homme d’affaires lui propose de le prendre en voiture (un autre de ses problèmes) et ne comprend pas son refus. Pour essayer de se faire entendre de cet étranger, il cherche ses mots et lui pose la question suivante : mais quel est donc le mode de transport sur lequel vous embarquez ? Alan réfléchit aussi et dit : Aruki desu. Aruki desu ? se fait confirmer le monsieur en japonais et Alan de répondre: Aruki. Et le monsieur de retraduire : est-ce à dire que vous avez ambulé ? Réponse : oui.  Fin du dialogue.

 

Après Sapporo, un patron du motel hors de prix lui conseille un restaurant à 5 km de là, qui se révéla être fermé quand il y arriva. L’épicier d’à coté avait justement besoin d’un coup de main pour l’aider à rentrer deux caisses de bière jusqu’à un minuscule bar en haut d’un petit escalier. C’est là qu’il a mangé et qu’il a découvert ou plutôt que le cafetier a découvert qu’Alan était son fils, conçu lors d’un congrès d’épiciers où il s’était rendu à Edimbourg. La mama-san demande à son fils : c’est vraiment ton fils ? Réponse du fils épicier : Oui, il parle japonais, non ? Mama-san : Oui, c’est vrai, ce ne peut être un étranger. Réponse de l’épicier : Alors c’est clair…et c’est ainsi que la soirée se passa à célébrer ces retrouvailles entre un père japonais et son fils anglais, avec la bénédiction de la grand-mère.

 

Il poursuit son chemin, rencontre une vieille dame toute ridée dans un temple bouddhiste qui lui donne trois mandarines. Il reçoit plusieurs fois des fruits en cadeau pour la route. Plus loin dans un ryokan très hospitalier, il se fait griller un maquereau. Le lendemain, ce sont des algues qu’il grignote au petit déjeuner. Peut être était-ce nécessaire pour bien commencer la journée. La soirée avait été bien arrosée, avec un jeune couple rencontré dans un bar à saké proche qui voulait absolument l’inviter chez lui.

 

Il mange du maïs doux avant de dîner avec l’équipe de base-ball des Yakumo Farmers qui célébrait son échec de l’après-midi. Et ce fut la fête, une vraie toute aussi vraie que la dureté du réveil le lendemain matin. C’est certainement pour cela qu’il ne sut échapper à un ‘vrai’ petit déjeuner japonais à Mutsu Yokohama : bol de soupe au tofu, prune séchée, petit plat de chou-fleur au vinaigre, portion de poisson bouilli et salé, grand bol de riz gluant et un œuf cru à mélanger sur le riz. C’est la seule fois où on le voit caler devant la nourriture ; il fait semblant de picorer et avale surtout un cachet d’aspirine. C’est la seule fois, où il détaille le menu, à une exception quand il décrit un menu servi aux étrangers occidentaux, une véritable horreur de poulet froid sur macaroni rose qu’il ne peut avaler.  

 

Pour éviter de dîner à l’auberge de jeunesse, il réussit à persuader la mamma-san d’un petit bar de lui chercher deux truites à griller pour son repas. Pendant ce temps, il sert les clients qui ne s’étonnent nullement de se voir apporter du saké par un Anglais. Ca l’enchante, comme l’agace le fait qu’on parle de lui, à ses cotés, comme s’il était absent et comme s’il ne parlait pas japonais. Il ne peut comprendre puisqu’il est un gaitjin, un étranger. On n’en a jamais vu dans le village, alors qu’il y a de la publicité (occidentale, mot non dit) partout. Alan, Ah, il porte le même prénom qu’Alain Delon. De la même façon, il ne peut manger du poisson cru même s’il dit qu’il en mange habituellement puisqu’il habite Tokyo depuis sept ans.

 

Tout est si compliqué ; c’est un mot qu’il n’écrit jamais parce que cela voudrait dire qu’il les compare à lui. Tout est parfois si lumineux, comme c’est très petite Grand-Mère qui s’élance vers lui, un sourire immense au visage, l’embrasse aussi fort qu’elle le peut dans ses bras et lui demande : d’où venez-vous, de Tokyo, à nouveau ce bouleversant sourire,  ah, comme mes trois petits-fils ! et elle le bénit : allez en paix avant de le laisser partir comme elle le fait pour ses petits-fils.

 

C’est à ces moments que le lecteur commence à saisir, non pas qu’il n’y a rien à comprendre, mais qu’il est impossible de généraliser. Toute simplification est un mensonge déformant. C’est là que se révèlent les objectifs d’Alan Booth lors de ce périple : comprendre le Japon en essayant de comprendre les Japonais pour se comprendre soi. Et son récit se termine par deux échanges qu’il rapporte en guise de conclusion :

- Comment voyez-vous les Japonais maintenant après ce voyage, lui demande une journaliste d’une TV nationale et lui de répondre : Quels Japonais ? Elle insiste, il dit : Quels Japonais ?

 

Au départ du voyage, il parle avec un vieux monsieur qui lui demande où il habite ; quand il apprend que c’est Tokyo, il lui dit qu’il n’est pas possible de comprendre le Japon quand on habite là-bas. De questions en réponse, il s’avère qu’il n’est pas possible de comprendre le Japon ni  en regardant, ni en marchant à pied, ni en parlant avec les gens.

- « Alors comment voulez-vous que je comprenne le Japon ?

-  On ne peut pas comprendre le Japon ».   

 
Pour suivre le chemin

- Alan Booth, Les Chemins de Sata, Carnets de route, Actes Sud 1988         

- Une dernière pépite, la réponse d’un vieux monsieur qui tient une agence de taxis pour savoir s’il connaît un ryokan proche : Ce ne serait pas juste de vous répondre qu’il n’y en a pas, mais il me paraît assez difficile d’être affirmatif ». 

- Vous avez aussi compris qu’il y a un message universel très fort délivré par Alan B: manger et boire ce que les autres mangent et boivent et à côté d'eux est la première façon d’échanger, de partager un moment, une émotion, un rire…. Comprendre, c’est encore autre chose. Comprend-on vraiment et quoi ?

  La première photo représente une bouteille de saké en forme de petit fût et la seconde, une autre bouteille bleue de saké, avec une boite de Sapporo. Quelle veine! Collection EP. Ces deux sakés sont bien différents, celui de la bouteille bleue (50cl) titre 12% d'alcool, celui du mini-fût (20cl)  14,6%. Ce sont 2 produits de la Takasago Sake Brewery, Asahikawa, Hokkaido, achetés France chez Carrefour (année 1998 ou 99).  Quant à la boîte boisson de Bière Sapporo, elle contient 650ml et c'est une production de la Sapporo Breweries ltd, Tokyo.    

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