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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Regards d'artiste (2), Réjane Podevin, peintre, Anjou, Auxerre, Pointe Noire

24 Mai 2008, 17:21pm

Publié par Elisabeth Poulain

Réjane Podevin est une défricheuse précise. Elle revendique son regard. Si elle devait se définir, ce serait plus par sa capacité à voir, que par un titre fusse-t-il prestigieux, comme l’est celui de peintre : je n’aime pas les étiquettes qui pourraient me freiner ou nuire à ma liberté.   Elle est précise en ce qu’elle dit et ce qu’elle fait. Elle connaît le pouvoir des mots. 
C’est peut être pour cela qu’elle ne donne pas de nom à ses œuvres. Ce ne sont pas des toiles pour la bonne raison qu’elle n’utilise pas la toile de la toile. Elle aime surtout le papier qui a un  toucher incomparable, un granité, une sensualité qui lui parle directement. Après beaucoup d’essais, elle a trouvé le matériau qui lui convient, un papier fort enduit de plâtre qui se vend en rouleau en magasin de bricolage. Elle le découpe à la taille qui lui paraît important sans chercher à savoir ce qu’elle va faire. Il y a une matière, un espace non pas à conquérir mais où se poser, laisser quelles que traces, des empreintes forcément inachevées et d’autant plus présentes et un travail à faire.  

Et c’est le moment, le papier, la couleur et le degré d’urgence qui vont guider sa main et ses yeux qui guident sa main. Réjane ne cherche pas à avoir une idée de départ. Elle fait confiance comme dans un saut à l’élastique et se lance.

 Elle dit d’elle que ce qui compte, outre le toucher et la couleur, c’est la précision du trait, de la trace. Il faut que ce soit juste. Et ce juste est terriblement précis. Elle sait quand sa main se pose, si le geste est juste ou pas. C’est l’important. Ses rectangles, présentées debout, sont petits ou grands. Ils ne portent aucun numéro d’ordre ou de repères, même pas l’année. Il y a par exemple beaucoup de 2006, non pas peut être parce qu’elle a plus travaillé, elle revendique ce mot très prestigieux de travail, mais parce que ce qu’elle montre est ce qui reste, une fois jeté ce qui n’était pas juste ou donné à quelqu’un de son cercle d’intimes à qui cela plait.


Son travail aime le mouvement comme elle d’ailleurs.  Elle définit ce qu’elle fait aussi par l’enveloppe qui l’abrite. Aujourd’hui, elle a un grand espace, qu’elle partage, avec Daniel, son mari. Pour elle, le coté lumière du Nord comme dans un atelier et pour lui, le côté plus sombre pour écouter la musique. Réjane travaille par terre. Elle a gardé cette habitude de Pointe noire (République populaire du Congo) où elle a vécu avec Daniel. Certainement cette immersion africaine a renforcé chez elle ce lien fort avec la terre, la couleur, la matière. Le papier, le travail du corps qui se projette tout entier au service de l’œil, servi par la main, c’est l’univers de Réjane. Très tôt, la couleur, la peinture et le dessin ont fait partie de son univers. La maman de Réjane peignait et dessinait dés qu’elle en avait le temps. 

De grandes plaques de carton sont posées sur le sol. Dessus se trouvent des peintures juste terminées qui attendent la décision de peintre. Leur attente ordonnée se fait à coté des outils de Réjane, des bidons de gouache, des pinceaux évidemment, des petits rouleaux pour étendre la couleur sur de grands espaces et aussi des bouts de cartons. C’est souvent avec ces morceaux de carton, déchirés pour l’occasion, que Réjane laisse ses traces, joue l’épaisseur et la finesse, regratte, pose et superpose en veillant à ne pas faire le geste de trop, celui qui va bouleverser l’équilibre de la justesse. 

Le vert est sa couleur, une couleur souvent acidulée d’une pointe de jaune, assombri par un rayon vert sombre qui laisse entre-voir des pincées de violet si sombre qu’elles retournent  à l’espace situé derrière la lumière. Jeu d’équilibre, jeu de lumière, jeu d’espace, jeu de sensualité. Le noir horizontal aussi qui a pour elle une pesanteur très théâtrale, capable de rendre vivant de grandes bandes d’alternance entre des bandes parfaites, des bandes à demi-faites, des bandes inachevées ou en formation, comme si l’œuvre était toujours en devenir, en attente d’un ailleurs ou d’un autre avenir. Comme si le blanc de l’espace non peint parlait encore plus fort que la couleur de la peinture.  
 


Outre l’espace, il y a chez Réjane, une forte appropriation du temps. Elle travaille en série, sans savoir jusqu’où elle peut aller, sans savoir quand s’arrêter. Des séries de vert, mais avant de bleu, du noir toujours et une réticence pour le rouge. Il y a peu, Réjane a apprivoisé l’orange et le rose fuchsia avec bonheur. C’est à la suite de cela qu’elle a réussi sa première série de rouge éteint d’une touche de rose. Des séries petites, moyennes ou grandes. Des séries mixtes qui mêlent gouache et encre. La gouache qu’elle aime avec beaucoup de tendresse, avec ce velouté si particulier, qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui ne pardonne rien. La gouache qui est bue par le plâtre du papier et l’encre parce qu’elle permet de jouer la transparence. 

Quant la série est terminée, Réjane garde ses œuvres à l’œil, posées par terre, comme pour mettre plus de distance entre elle et elles et en même temps recréer le lien. Quand elle les juge réussies, un mot qu’elle ne prononce pas, quand ce lien est ‘juste’, la peinture descend l’escalier et se retrouve avec quelques œuvres sélectionnées en bas. Une des rouges a ainsi pour la première fois droit de se montrer. 


Tout comme une œuvre noire et blanche de taille moyenne qui lui est particulièrement chère.  P
our la faire, elle a utilisé une technique en lien avec son enfance quand elle voyait son père peintre, qui aurait tant voulu devenir peintre de décors de théâtre, travailler le verre. La survenance de la guerre ne le lui permit pas. Comme le voulait sa profession, il était aussi vitrier et remplaçait les carreaux cassés. Réjane écoutait toujours avec beaucoup plaisir le bruit sec si particulier que faisait le verre en se brisant lors de la découpe. Un bruit encore plus particulier quand la pièce à découper était un cercle parfait. Cette fois, elle a cherché à jouer de la transparence du verre, en posant de la peinture noire sur du verre en guise de tampon. Elle a obtenu après pressage sur du papier une œuvre magique et impossible à refaire à l’identique.  


Défricheuse, qui aime ouvrir des chemins dans le non-visible, qui aime tant ce travail qu’elle voudrait d’ailleurs travailler plus, Réjane continue à avancer. Elle se réjouit. De retour de cette Bourgogne qu’elle aime tant, Daniel et elle préparent un grand voyage dans le midi où elle va  se ressourcer dans la pureté au noir de Hans Hartung.   
 

Pour suivre le chemin: 
. Hans Hartung sur www.hartungbergman.fr
. Pollock sur www.jacksonpollock.com
. Rotko sur le site de la National Gallery of Art  Washington www.nga.gov/feature/rothko
. et toujours Soulages sur www.pierre-soulages.com

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