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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Que mangez-vous, que buvez-vous, Margaret Atwood?

27 Mai 2008, 16:11pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est une question importante et qui jamais n’est prononcée dans ce récit de Margaret Atwood et pourtant elle y parle beaucoup de nourriture. Le titre anglais « Surfacing » est bien traduit en français par « faire surface » sans majuscule, comme s’il ne fallait pas trop émerger de la surface. C’est vrai que c’est une histoire d’eau, de plongée, de mort et de re-naissance où la nourriture et la nature tiennent une grande place, une histoire très actuelle parue en 1972 et reprise par Robert Laffont en édition de poche.

 

L’histoire commence en voiture avec deux couples lors d’une sortie de retour à la ‘nature’ au Canada près d’un lac proche de la frontière avec les Etats-Unis. Il y a Anna et David, Joe et la narratrice sans nom. C’est elle qui a proposé ce voyage à ses amis, sans leur dire pourquoi elle tient tant à revenir sur les lieux de son enfance.   
 

Au bord du lac, de ‘son’ lac, il y a des publicités en panneaux défraîchis, un hôtel qui marque BEER en aussi grand. Des vieux voisins lui offrent une tasse de thé, comme lorsque sa mère anglophone venait boire une tasse de thé servie par cette dame francophone. Elles ne se  comprenaient pas et avaient le thé comme oxygène à partager par des solitudes féminines profondes. Ce thé  que la narratrice boit maintenant pour savoir si on a retrouvé son père disparu, disparu, sans laisser de trace et de motif. Elle va acheter de la viande hachée au magasin, avec toujours cette hantise de ne pas trouver le mot juste en français pour acheter comme elle le fait d’habitude en anglais. Maintenant, on lui répond en américain, que oui  il y a du hamburger, haché à partir de viande surgelée. Elle prend des œufs, du bacon, du pain en tranche, du beurre et des conserves. Et de la bière.

 

Il faut prendre un bateau pour joindre la maison propre, vieille et vide que son père a quitté. Au jardin, elle retrouve quelques carottes au milieu des herbes. Il y poussait des haricots et des fèves, des carottes. Il y a encore un tas de compost. Elle réussit à prélever quelques feuilles à manger. Elle prépare le repas, comme elle va le faire presque à chaque fois pendant ces quelques jours hors du temps. Comme elle va aussi faire la vaisselle, parfois aidée par Anna. En fait, elle prend tout en charge, sauf ce qui relève de la responsabilité individuelle de chacun.

 

C’est elle aussi qui va chercher des vers près du tas de compost pour la pêche, comme elle capturera une grenouille à cette fin aussi. Ils prennent ainsi leur premier poisson, un brocheton. Elle débite le  poisson en filet le lendemain après le petit déjeuner au bord du lac en enterrant les viscères en terre pour servir d’engrais. Les filets sont roulés dans la farine, frits dans de l’huile et mangés avec le bacon, vraisemblablement frit.

 

Elle décrit les liens qui se nouent entre ses amis. Pour elle, elle retrouve  les liens qui enserrent  son corps, et elle, avec ce qui l’entoure, l’eau froide du lac dans lequel elle plonge, le poisson qu’elle vient de manger, la grenouille mangée par le poisson, la terre nourrie par le poisson et qui à son tour produit des légumes et des fruits, le moustique qu’elle laisse boire son sang, les miettes de pain à toujours garder pour nourrir les geais qui reviennent en quelques heures. L’eau sale de la vaisselle qu’elle jette sur le compost. Le potager pour les légumes, la cueillette des myrtilles…Les toilettes près du lac. Le gras du jambon jeté au feu, comme nourriture pour les morts. Les autres déchets sont brûlés et l’engrais répandu sur la terre du potager qu’elle recommence à nettoyer. 

 

Il y a aussi maintenant cette véritable lutte avec des vacanciers pêcheurs américains qui colonisent et bouleversent le fragile équilibre avec leur gros bateau, le bruit qu’ils font et la nécessité de se cacher pour prendre du poisson dans une certaine douceur. Elle seule voit la saleté des lieux de bivouacs le long du lac, avec des papiers gras, des boîtes de conserve, un héron mort accroché à un arbre par jeu. Elle nettoie l’endroit dégradé par les précédents randonneurs et prépare pour le dîner un potage poulet-vermicelle, sardines et compote de pommes, avec du thé, qu’ils ont emporté avec eux sur leur dos et en bateau.

 

De retour à la vieille maison, la narratrice trouve des réponses à des questions qui touchent à l'enfance. C'est émouvant de voir que son premier achat alimentaire, avant d'arriver au lac, a relevé de l'ordre du sucré. Ce sera le seul. Ce sont quatre cornets de glace à la crème et à la vanille.   Après quelques jours près du lac et avec le lac, elle nous rappelle que rien n’est mort, tout est vivant, tout attend de devenir vivant.   

 

Pour suivre le chemin

Margaret Atwood, faire surface, pavillon poche, robert laffon

 

Vous avez compris que la narratrice cherche des réponses à des questions  profondes où il est question de naissance, de vie et de mort. La présence de la nourriture, de l’acte de manger et de la façon de manger, la vaisselle, le lieu et les personnes avec lesquelles on mange sont particulièrement présents dans ce roman. Ils sont un des fils de trame, au même titre que le lac et ses mystères, sans jamais de discours moralisateur ni sur les personnes qui figurent dans le récit ni sur la nature. Le récit est volontairement dénué d’émotions, avec beaucoup de détachement, comme le ferait un scientifique. Il en est d’autant plus fort. 

En cherchant quelques informations sur l’auteur sur Wikipedia, on apprend que Margaret Eleanor « Peggy », née en 1939,  est la fille de Carl Edmund Atwood, zoologue, et de Maragaret Dorothy Killiam,  nutritionniste et qu’elle a passé une grande partie de sa propre enfance dans les forêts du Nord du Québec, Sault Sainte  Marie et Toronto. On comprend mieux la présence de la nourriture, la quête du père et le retour à la nature. 

- Photo 1 "Matière Bois" EP
- Photo 2 "Stratification" EP  

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claire 28/05/2008 09:48

je ferai plus attention aux descriptions de nourriture dans les prochains livres que je lirai!  biz claire