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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Que mangiez-vous, que buviez-vous, Stieg Larsson (Suède)?

26 Juin 2008, 16:29pm

Publié par Elisabeth Poulain

Oui, c’est au passé que je pose la double question à cet auteur suédois . Il est décédé juste après avoir remis un opus en trois volumes. Il est l’auteur de Millénium, une trilogie d’une rare ampleur parue chez Actes Sud. Journaliste économiste, reporter spécialisé sur la guerre et l’Afrique, il était le rédacteur en chef de la revue Expo, qui étudiait « les manifestations ordinaires du fascisme ». Stieg Larson a un goût très fort pour la recherche de l’information, la capacité à replacer l’info dans son contexte et à montrer les jeux de pouvoir, avec l’exemple d’un pays qu’il connaît bien, le sien, la Suède. Le Ier ouvrage de Millénium s’appelle, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes.

 

Le héros, Mikael Blomkvist, est un journaliste en butte à des adversaires puissants qui n’aiment pas être dérangés par des fouineurs tels que lui. A ses côtés pour l’aider dans sa recherche d’infos, Lisbeth Salander, une jeune femme déjantée, en profonde souffrance. Le Ier lien entre eux tous, la mort particulièrement sadique de femmes de peu, au sens de peu de pouvoir, peu d’argent, peu d’importance . En d’autres temps, on aurait parlé de femmes de rien. C’est effectivement une des clés du livre. Elles ne valent rien, si ce n’est à donner à d’autres le plaisir de les tuer.

 

Comme dans un filme noir américain, le trio est en place avec

. un homme seul, rejeté par le système, qui part en lutte contre les puissants qui font fonctionner le système à leur profit,

. les puissants liés entre eux par des connivences multiples

. et une jeune marginale qui survit grâce à sa passion pour la puissance magique du Net qu’elle sait faire fonctionner d’une façon magique pour trouver l’information cachée en feintant tous les systèmes de sécutité.

 

Trois acteurs et ce second lien, qui est le pouvoir de l’information.  Ne comptez pas sur moi pour vous résumer en quelques mots une histoire dense, lourde et douloureuse. J’ai cherché moi un autre lien qui est cette fois-ci le lien alimentaire qui joint une personne au pays où elle vit.

 

Mikael reçoit une commande d’un grand patron d’industrie, Henrick Vanger,  qui vit sur une île proche d’ Hedeby au nord de Stockholm . Il doit écrire une chronique sur l’histoire de la famille de ce notable et surtout mettre à profit cette recherche visible pour mener une enquête, invisible cette fois ci, sur un drame familial survenu plusieurs décades avant. Lors de ce reportage qui le fait remonter dans le passé, le journaliste mange d’une façon utilitaire, c’est à dire quand il a faim et avec ce qui reste des achats de première nécessité, faits à la supérette Konsum du village sur l’île : du pain, du lait qu’il partage avec un chat que celui-ci vient de le choisir… En chemin, il s‘arrête au café tenu par Suzanne et commande un sandwich; en attendant, il boit le café qu'elle lui offre en signe d'hospitalité.

 

Le café va être un fil conducteur de l’enquête, que ce soit le café que l’on associe au travail et qu’on boit en solitaire, même si c’est à 2 heures du matin, que le café que l’on offre en signe de bienvenue, après avoir branché la machine à café. Lors d’un déplacement dans le Norrland, il en boit à en avoir la nausée , mais impossible de refuser quand on entre chez les gens pour leur poser des questions. Faire chauffer de l’eau sur la gazinière n’est jamais mentionné, ni le type de café. Par contre la machine à café, si.

 

De la même façon, associé au café et dés lors qu’il est question de travail, le sandwich règne en maître. La seule fois où l’auteur mentionne autre chose pour accompagner le sandwich du midi avec le café, c’est de l’eau lorsqu’il part faire un pique-nique, sac à dos, dans un chalet vide.

 

Les sandwichs de Lisbeth Salander sont presque toujours enrichis au fromage. Elle les mange le soir, pelotonnée sur son canapé défoncé, normalement par deux et parfois, par soir de grande faim, par trois. C’est quasiment sa seule nourriture. Elle aussi branche la cafetière et se prépare ce soir là trois gros sandwichs avec du fromage, de la crème de poisson et un œuf dur, sans que l’on sache s’ils sont tous identiques ou pas. La nuit, parfois, elle carbure au coca, c’est ainsi qu’elle entame son 6me Coca au petit matin pour arriver à terminer son enquête. 

 

Le soir, quand elle sort avec ses copines d’un groupe rock,  Lisbeth boit pas mal de bière , mais pas pendant le travail. Pour elle, la bière est associée aux sorties . Mickaël, quant à lui, n’en boit pas mais sait en partager une avec l’homme de loi de Martin Vanger, une fin d’après-midi au domicile de ce dernier.  

 

Mikael partage avec Lisbeth cette façon de manger mais sait aussi manger autrement. Il prépare des repas, quand il a une invitée ou certains jours particuliers quand il a un peu de temps. Lors de la venue au village de son associée-amie-maîtresse, Erika, avec laquelle le journaliste co-gère Millénium, c’est lui qui prépare un repas de fête, des côtes d’agneau avec des pommes de terre à la crème, accompagné d’un vin rouge. Il ne dit pas si c’est bon et s’émeut de la quantité de calories qu’il absorbe.

 

Une autre fois , mais cette fois-ci pour Lisbeth, avec laquelle il mène l’enquête et un début de relations autres que de travail, il fait aussi des côtes d’agneau, avec une sauce au vin. Cette fois-ci, l’auteur Stieg Larsson note simplement « le repas sent bon » et Lisbeth en avale deux grosses portions. C’est la seule fois que le lecteur sentira dans le livre une vibration de plaisir alimentaire. Il n’est certainement pas neutre de voir que c’est Mikael qui cuisine pour Lisbeth et que celle-ci non seulement mange autre chose que ses sempiternels sandwichs  et mange beaucoup. L’autre fois, c’est quand Mikael cette fois-ci se surprend à vouloir fêter seul la Saint-Jean. Il mange le plat traditionnel,  des pommes de terre bouillies, avec des harengs marinés à la moutarde, de la ciboulette et un œuf dur, qu’il accompagne d’aquavit, tout en lisant un polar de son auteur préféré, Le Chant des Sirènes, de Val Mc Dermid.  Il avait déjà préparé cet événement en mangeant la spécialité locale, qu’il redécouvre, la pölsa sautée avec pommes de terre et des betteraves rouges, un plat qu’il n’aime guère habituellement.  

 

Un soir, en colère contre Erika, son associée à Millénium, qui vient d’accepter que Henrick Vanger,  le notable, entre au capital du journal sans lui en parler, il quitte l’île et se rend à Hedestadt  pour se libérer de sa tension. Il va au Mc Do’s. Il fallait qu’il bouge, tout comme une autre fois, loin de l’île, il prend un hot dog français (!).  

 

Henrick Vanger, le commanditaire de Mickael et maintenant aussi associé du journal, lui offre un rôti d’élan servi avec du vin rouge italien et tous deux finissent la soirée à la vodka vers 2h du matin. Lors d’un autre repas, cette fois-ci à 4 chez Henrick, avec Erika et l’avocat de Henrick, la seule chose notable qu’il nous transmet est qu’ils finirent tous au cognac en se resservant plusieurs fois. Il y mangera aussi une omelette servie par Anna la servante. Chez une femme de la famille Vanger, il partagera avec celle-ci un sauté de gibier avec du vin rouge. 

 

Lisbeth Salander, cette jeune marginale en souffrance, est logée dans un appartement vétuste dans lequel elle se sent bien ; son état intérieur va bien avec celui de l’appartement. Elle continue à se lover sur son canapé pour manger. Son petit déjeuner se prend en descendant de son étage, en mangeant une tranche de pain avec une tranchette de fromage. Aussi faut-il comprendre son irritation quand Mikael, un matin au début de l’enquête, arrive chez elle, avec des bagels, un au rôti de boeuf, un à la dinde avec de la moutarde de Dijon et un végétarien à la crème d’avocat. C'est curieux car Mikael ne nous dit pas ce qu'il prend lui le matin au petit dèj. En fait, il prend soin d'elle, ce qu'elle commence à comprendre, elle qui a peur des hommes, avec raison. Elle est une femme blessée. Plus tard, elle saura un jour faire des tartines au fromage et cornichons, avec du pâté de foie, pour elle et lui.

On comprend l'importance du petit déjeuner avec Erika face à Mikael cette fois-ci. Quand Erika était venue le rejoindre sur l’île, c’est elle qui avait fait le petit déj, pour lui avec du café, du jus de fruit, de la marmelade d’orange, du fromage et du pain grillé. Un vrai festin. 
 

Vers la fin de l’histoire, Lisbeth doit prendre l’apparence d’une riche héritière. Pour cela, elle change de style vestimentaire, porte une perruque, se fait voir dans de grands hôtels et choisit sur la carte, ce qu’il y a de plus cher. Vous l’avez deviné, elle prend du vin rouge à 1 200 couronnes la bouteille (sans citer de nom ni d’origine) et plus tard boit une coupe de champagne avec un jeune Italien à particule qui la drague. Elle termine en fumant une cigarette dans un compartiment de chemin de fer, ce qui est strictement interdit.

 

Puis c’est la fête à Millénium qui sort de son trou noir qui a failli faire couler le journal, on y ouvre à minuit une bouteille de vin pétillant. Lors de la préparation de Noël, c’est du vin chaud que boit Mikael en regardant Erika décorer le sapin. Parmi ses cadeaux, Mikael découvre une demi-bouteille de Reimersholm Aquavit.

 

Ce sera la seule marque donnée, en dehors de la moutarde de Dijon, de Mc Do et de Coca.


Quelques remarques
Trois modes alimentaires se dégagent

. mono-thématique avec Lisbeth, 
. poly-thématiques avec Mikael qui adapte sa façon de manger et de boire aux situations dans lesquelles il se trouve,
. traditionnel avec les membres de la famille Vanger. 

Les boissons aussi sont différenciées: 
. la bière pour Lisbeth, avec le café comme boisson normale, 
. le café pour Mikael, qui travaille tout le temps aussi, et le vin rouge quand il cuisine, 
. le vin rouge dans l'orbite Vanger. 

L'évolution de l'attitude de Lisbeth face à la nourriture: 
Elle est notable. Au début, Lisbeth est recroquevillée sur elle-même en se faisant à manger pour elle seule. Jamais elle ne mange avec d'autres. Petit à petit, à mesure qu'elle découvre que se noue avec Mikael un lien de confiance, elle arrive non seulement à manger à coté de lui, la même chose que lui, à accepter de la nourriture de sa part, puis à lui faire à manger. Cette progression en 4 étapes est un évènement bouleversant qui marque le début d'une nouvelle vie pour elle.

L'attitude supposée de Stieg Larrson 
Elle doit être proche de celle de Mikael, un homme toujours sous stress, qui n'attache pas grande importance à la nourriture, même s'il a quelques connaissances de la cuisine traditionnelle suédoise et s'il sait s'adapter quand il se trouve chez de grands notables.    
 
La présence alimentaire de la France 
Elle est si maigrelette qu'elle doit être notée. Il y a
. la moutarde de Dijon, élevée à la hauteur d'une marque mondiale telle que Coca et Mc Do; 
. aucun vin n'est cité, seul le champagne en générique.  

 

Pour suivre le chemin

. Millenium, Tome 1 , Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson, Actes Sud

. Lire la présentation sur www.evene.fr/actualité/millenium-stieg-larsson-salander-blomkvist

. Trouver quelques informations sur la cuisine suédoise sur www.sweden.se/templates/

. Et lire le billet suivant, lui aussi  consacré à la façon de se nourrir et de boire en Suède, sur ce blog

Photo EP, boite publicitaire française  

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