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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La plus belle bouteille d'absinthe (2)

18 Août 2008, 15:00pm

Publié par Elisabeth Poulain

En fait, d’après la réglementation française, on devrait dire la plus belle bouteille d’Amer aux plantes d’absinthe. C’est en effet ce qui est écrit sur l’étiquette de cette bouteille remarquable à plus d’un titre : la bouteille elle-même, l’étiquette, la contre, l’absinthe bien sûr et surtout réinventée avec une nouvelle recette d’un jeune chimiste américain qui signe la contre’étiquette, Ted Breaux. C’est lui qui a conçu la Nouvelle Orléans, Distillation d’Absinthe, 68, spécialement pour le marché américain et c’est la Distillerie Combier de Saumur qui l’a distille et distribue. 68, parce que cette liqueur de plantes titre 68° d’alcool. Excusez du peu, mais c’est important à dire d’entrée. L’importance de ce titrage explique aussi et le succès et l’opprobre qui s’est attaché à l’absinthe, en France surtout au XIXè siècle, mais pas seulement. 

 

Quelques mots sur l’absinthe donc, mais quelques mots seulement car il y a toute une histoire en Suisse d’abord, en France ensuite. C’est une histoire qui sent bon la France du midi, alors que les personnages que l’on rencontre sont helvètes, comme le major Dubied à la fin du XVIIIè siècle. Il a l’idée de transformer un élixir de santé extrait de l’Artemisia Absinthium pour en faire une boisson produite par la maison éponyme. Il s’associe en 1798 avec son gendre Henri-Louis Pernod. Plus tard Dubied deviendra Duval et l’associé créera à Pontarlier sa propre maison en 1805, c’est l’arrivée en scène de Pernod et fils.

 

Boisson de santé contre les maux de ventre, boisson du Jura, l’absinthe prend du galon lors de la conquête de l’Algérie parce qu’elle permet aux officiers de lutter contre les fièvres des marais. Elle devient ensuite boisson bourgeoise et conquiert Paris et la France  grâce aux faiseurs de modes que sont les artistes (Verlaine, Jean Bérard…). Ses atouts : son goût amer et rafraîchissant, ses notes épicées et florales, le mélange alcool-sucre-eau à doser soi-même, le rituel à mettre en scène avec verre spécial et cuillérée à trou bien particulière,  la  couleur irisée verte et laiteuse, l’appartenance à un club branché. Un vrai cas d’école marketing. Le développement de la consommation et donc de la production d’absinthe en un siècle est proprement étonnant : la boisson d’envergure nationale  touche toute la société.  

 

Puis c’est la chute sous les assauts en particulier de la Ligue nationale contre l’alcoolisme créé en 1901 qui distingue de façon subtile, le bon alcool, celui du vin parce qu’il est ‘naturel’ de l’alcool distillé, l’alcool ‘maudit’ qui conduit à l’alcoolisme et à la mort. Seul le second est à condamner pour protéger la société. La Ligue se trouve aussi des alliés dans le Midi. On entend alors ce slogan dans le midi en 1907 : « tous pour le vin, contre l’absinthe ». La Suisse, où cette boisson était née, en décrète l’abolition en 1910 ; la France en 1914 en interdit la vente dans les cafés et débits puis la fabrication et le transport en 1915, mais pas l’exportation.                

 

De cette histoire mouvementée, il reste une aura très particulière en France qui  explique les précautions réglementaires concernant la dénomination du produit ainsi que de très nombreuses bouteilles et objets publicitaires qui font l’objet de collections très recherchées. C’est alors qu’en 2004, le liquoriste Combier de Saumur a sorti sur le marché cette très belle bouteille d’absinthe, qui selon le chroniqueur de l’Heure Verte, un site dédié à l’absinthe, a fait l’effet d’une bombe.

 

. La bouteille est haute (35,5 cm) et étroite, avec un col allongé (10,5 cm), pour une contenance de 70cl. Le verre est très foncé.

. L’étiquette a une forme rectangulaire à coins coupés ; elle n’utilise que trois couleurs : l’ivoire en fond, l’argent à chaud pour faire un effet de dentelle avec des angelots, assis sur des volutes et entourés de feuilles de vignes et de grappes de raisin qui reprend le code des ‘passe-partout’ (nom d’étiquette passe-partout proposé par les imprimeurs encore très utilisé jusqu’en 1950 pour le vin) utilisés par les bouteilles du XIXè siècle et le bleu pour les panneaux sur lequel figure dans l’un NOUVEL ORLEANS, c’est la marque, puis AMER AUX PLANTES d’ABSINTHE dans le second. Le bleu était aussi, outre le vert, la couleur associée à cette boisson.

Ces deux panneaux sont surmontés, dans un ovale, d’une fleur de lys (symbole de la royauté en France) argent sur fond bleu. De chaque côté, s’échappent deux rubans argent sur lesquels sont écrits DISTILLATION puis D’ABSINTHE. Juste en dessous de l’ovale à la fleur de lys, sur une languette, on peut lire 70cl et 68%.

. Un losange, qui reprend la fleur de lys avec en son cœur 68, est collé au dessus de l’étiquette de façon à équilibrer les rapports entre la bouteille et l’étiquette. On retrouve la fleur de lys sur la cire qui occulte le haut du bouchon, en signe de qualité compréhensible aux Etats-Unis.

. La contre-étiquette montre en dessin comment servir l’absinthe. Le commentaire – français-anglais-espagnol- est signé par T.A. Breaux, Jade Liqueurs : La Nouvelle-Orléans peut se boire avec ou sans sucre. Versez une dose dans un grand verre et faites couler lentement l’eau sur le sucre posé sur la cuillère, tel que le montre l’image. 

 

Bouteille + Habillage sont une réussite à l’œil. L’étiquette en plus a une histoire. En effet le graphiste  a réussi à retrouver avec succès le code des bouteilles qui firent la notoriété de l’absinthe, Pernod et Fils en particulier avec la croix blanche sur fond rouge. Code qui fut également très utilisé par les boissons à l’anis, comme Peureux Fils ou Perrenod & C    ainsi que par le cognac comme le montre une bouteille Martell. La référence à la Suisse était un signe distinctif fort, qui a perduré longtemps. Perrenod produisait aussi des horloges  publicitaires à son nom avec cette mise en valeur « Un Suisse ». C'est pourquoi Marius Charvin mettait l'accent sur la France.   

 

Pour suivre le chemin

. sur ce blog, voir La plus belle bouteille calligramme
. Combier, www.combier.fr

. beaucoup d’infos de qualité avec des photos sur www.heureverte.com/content.view/12/185

. un article très fourni aussi sur Wikipedia

. lire la remarquable recherche de Sarah Howard, Docteur en Histoire, Les images de l’alcool en France, 1915-1942, CNRS éditions, www.cnrseditions.fr

. Bouteilles et objets publicitaires à trouver lors des mises aux enchères, en particulier de Philippe Kaczorowski, à voir aussi sur www.interencheres.com, kac@intercheres.com

. Photos bouteille EP 

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