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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Enquête alimentaire auprès de Qiu Xiaolong (Chine)

20 Août 2008, 19:39pm

Publié par Elisabeth Poulain

Ah, ah, vous avez remarqué que j’ai changé de titre ! Ce n’est plus Que mangez-vous, Que buvez-vous Stieg Larrson (Suède) ou Margherita Oggero (Italie)… Enquête alimentaire se justifie mieux, puisque tous ces romans appartiennent à la catégorie si riche des polars qui englobe en fait tous les genres de littératures. Mais déjà, une subtilité me freine dans mon élan, c’est alimentaire ou culinaire ou + ?. L’un traite des aliments, l’autre de la cuisine et moi des 2. Ah que c’est dur ! Je vise les rapports que l’auteur entretient avec la société en passant par ce qu’il mange, qui peut être une pratique alimentaire pour entretenir ou optimiser la machine, une vision sociétale (Margherita Oggero) ou un art de vivre. Nous y sommes, cette fois-ci, il s’agit bien d’un art de vivre à dialoguer avec cet auteur chinois qui vit aux Etats-Unis. Son ouvrage, De soie et de sang, qui traite d’une enquête faite par le héros, l’inspecteur principal Chen Cao de la police criminelle après le meurtre d’une jeune femme, est écrit en anglais des Etats-Unis. Autant dire de l’américain ; il serait temps quand même depuis la fin de la guerre de Sécession. Encore un vestige de l’époque coloniale. Comme le roman est tout entier dédié au travail de mémoire et à l’ambiguïté de la nostalgie d’un temps révolu, puissance 2, l’auteur et son héros.

 

L’art de vivre par les rapports qu’une personne entretient avec ce qu’elle mange et boit relève d’une réalité tout aussi bien matérielle sensorielle en terme de goûts, d’arômes, de saveurs qu’immatérielle, culturelle et personnelle. C’est art de vivre - cette fois-ci je choisis le terme - est culinaire. Parce que dans culinaire, il y a cuisine et certainement des cuisiniers cachés derrière des murs. On n’en sait rien. Nous sommes en Chine et Qiu Xialong ne nous dit rien de ce qui se passe dans la cuisine. Il est au restaurant, commande, attend qu’on le serve, rêve, goûte, se remémore tout ou ce qu’il l’intéresse de dire à propos d’un plat, finit, paie et part. Qu’il soit seul le plus souvent ou à 2, le repas est un temps qui n’appartient qu’à lui. C’est son oxygène, son art de vivre et un trésor qu’il partage avec ses lecteurs, d’autant plus fort qu’il est jeune et qu’il a quitté son pays.  

 

Dés la page 2, l’auteur parle du temps où il faisait bon manger pour un ouvrier un bol de soupe au soja servi au restaurant de l’Ouvrier et du Paysan : soupe très chaude avec ciboule, crevette séchée, pâte à frire hâchée et algue violette, pour cinq fens seulement. A sa place, il y a maintenant un Starbucks Coffee. Ce pourrait être aussi un McDonald ou un Kentucky Fried Chicken.  Il rappelle aussi la pratique datant de Confucius, encore en usage pendant ses études, d’apporter de la nourriture à son maître qui surveille son travail universitaire : un jambon. Plus loin, Chen  passe près du jardin du Peuple proche d’une cantine où il avait bien mangé avec sa mère. Il retrouve le restaurant pour y  commander barquette de riz frit, tranche de bœuf à la sauce d’huître avec de la ciboule et une soupe aux boulettes de poisson. Il cherche à boire une limonade Zhengguanghe et ne trouve que Coca Cola, Pepsi, Sprite, Seven Up. Mais il prend soin de noter que le nom (chinois) donné aux boissons n’est « pas trop américanisé » : Délicieux, Savoureux pour CC, Centaines de Saveurs pour PC, Pureté de Neige pour S et Sept Bonheurs pour SU. 

 

Par la suite, l’auteur ne cherchera pas à opposer les deux façons de manger, ni à critiquer même de façon voilée cette évolution de la pratique alimentaire. Quand il en parle, ce sera à la façon d’un entomologiste penché sur son microscope. Il préfère parler de ce qui l’intéresse lui, l’extra-ordinaire créativité de la culture culinaire chinoise, sans qu’il le dise. Il ira même une fois, me semble-t-il dans Mc Do, comme tout un chacun, dirais-je. Par contre, il n’hésite pas à jeter un casse-croûte qui a refroidi. Il aime bien aussi le café tout chaud qu’on lui offre quand il arrive à la bibliothèque, parce qu’il a un mémoire à faire dans le cadre d’une formation universitaire qu’il poursuit tout en travaillant. C’est, avec son appétence pour l’art culinaire, son côté universitaire en recherche d’oxygène intellectuel indispensable au lettré.

 

En face de cette bibliothèque se trouve le restaurant des Cinq Parfums. C’est là qu’il invite un vieil érudit, Shen, en costume Tang matelassé traditionnel et chaussures en tissu noir, à déjeuner avec lui. Chen commande pour eux deux, une combinaison spéciale du chef pour deux, avec du thé vert bien fort. Le thé arrive, puis les plats froids et ensuite les plats chauds. Parmi ceux-là, un bol de verre d’alcool dans lequel frétillent des crevettes vivantes ivres, qui venaient d’être prélevées d’un aquarium. Chen aime bien combiner l’art du bien manger en parlant de son enquête et donne ses rendez-vous, là dans un restaurant, là dans un bar-poterie très chic, où l’on boit du café tout en pouvant s’exercer à la poterie. Yu, son collaborateur (traditionnel en matière alimentaire) y prend du thé, avec des desserts : pour lui un dessert chinois, une brioche de porc grillé et pour  Chen  une part de tarte au citron (dessert occidental). Mais parfois Chen ne répugne pas à brouiller les cartes en choisissant, lors d’un brunch, une brioche à la soupe (une gelée brûlante de peau de porc avec de la farce dans une brioche). Il garde aussi la nostalgie des baguettes non-jetables, pour lesquelles il faut apporter avec soi une boule de coton imbibé d’alcool. 

 

L’identité de la seconde victime, toutes des jeunes femmes poignardées, vient d’être révélée. C’est une compagne de repas, qui travaille dans un restaurant La Rivière Ming. On parle aussi de Trois-Compagnes pour dire qu’elles mangent et boivent – du vin en particulier- avec le client, chantent et dansent pour lui et + s’il le désire. C’est la façon la plus directe de lier nourriture, chiffre d’affaires des restaurants, industrie du sexe et prostitution. Une des trois-compagnes, auprès de laquelle Chen enquête, a en plus une bonne culture culinaire. Elle propose à Chen un menu type d’un Monsieur Gros-Sous (= un client  pour elle) figurant à la carte: tranches de racines de lotus au riz gluant, poulet fermier mariné au vin jaune de Shaoxin, bar vivant au gingembre et oignon cru, avec deux fritures d’huîtres en entrée. Avec les Messieurs Gros-Sous, le jeu est évidemment de faire commander le plus cher, afin que la 3-compagne touche ses 10 ou 15% sur la note, avec des plats tels que : bœuf à la sauce d’huître au Xinya, canard rôti à la Pékinoise au Pavillon de Yanyun, chair de crabe au fromage à la Maison Rouge, concombre de mer à la laitance de crevette à La Vieille Maison de Shanghai. Chaque repas se devant d’être composé de plats non déjà goûtés, bien sûr.

 

Il y a bien sûr aussi, une scène érotico-culinaire à la crème de wasabi sur les orteils des pieds, mais comme l’auteur a pris la précaution de nous dire que les Chinois ne sont pas très à l’aise à parler de sexe, il attribut la nationalité japonaise  à ce Monsieur-Gros-Sous là.

 

L’enquête s’accélère, les délices culinaires aussi. Il y a déjà eu ces crevettes vivantes enivrées à l’alcool blanc, en annonce de ce qui allait suivre. Cette fois-ci, il s’agit d’un bar à la sauce brune que le serveur se dépêche de découper sur la table devant les clients. La chair est parfaitement cuite, le filet qui vient d’être levé par le serveur en témoigne, et pourtant les yeux du poisson bougent encore. Le secret ? Le corps du poisson est frit à l’huile en 1 minute dans un wok, alors que sa tête est conservée au frais avec des glaçons. C’est la raison pour laquelle le timing est si serré, quelques secondes de plus pour napper le poisson de la sauce ou pour apporter le plat et le plat est bon à jeter. 

 

Quelques jours de repos sont nécessaires à l’inspecteur pour lui permettre de faire le point. On lui offre alors un festin bu, composé de choses propres à donner un coup de fouet en terme de ying et de yang, en accord avec la doctrine de Confucius  avec :

. une  tête de bouddha, cuite dans un panier de bambou, recouvert d’une feuille de lotus ; à l’intérieur, un moineau frit est calé dans une caille grillée qui est enserrée dans un pigeon braisé ;

.une tortue du lac, cuite à la vapeur avec du sucre cristallisé, du vin jaune, gingembre, poireau et quelques tranches de jambon de Jinhua ;

. une soupe à la tête de poisson, avec du ginseg américain ;

. des geckos frais du Guangxi et non pas séchés, cuits en ragoût avec des pieds de mouton ;

. une bouillie de riz aux nids d’hirondelles avec de baies de loups écarlates ;

. un bol de porc gras braisé à la sauce de soja qui était la spécialité du Président Mao ; 

. et un singe vivant en cage. Là, Chen dut faire appel à toute son intelligence pour rappeler qu’une croyance bouddhiste appelle à libérer la vie, fangsheng. Il prie ses hôtes de bien vouloir relâcher le singe dans la forêt.

 

C’est à ce moment que j’arête mon analyse, avant de vous réveler la grande aventure de la tortue qui nage devant vous. Nous en sommes à la moitié du roman. Il y a encore beaucoup de trésors à découvrir. Je termine par une citation de Confucius : on n’est jamais trop exigeant avec sa nourriture. L’auteur, dont le héros est membre du parti, commente en ces termes : la nourriture doit être un véritable stimulant, afin que vous fassiez de grandes choses pour votre pays. Impossible d’apporter la contradiction, surtout le 8è mois de cette année 2008.   

Pour suivre le chemin

. Impossible de vous citer tout ce qui a trait à la nourriture tant les citations sont nombreuses : 63 pour 351 pages. C’est un record depuis que j’ai commencé mes enquêtes. Le rapport à l’acte de manger est tellement fort dans ce roman qu’il est, avant cette enquête criminelle et cette remontée dans le temps, le véritable sujet que développe l’auteur. 
. Toute l’œuvre de Qiu Xialong paru chez Liana Levi, www.lianalevi.fr

. Avec ces extraits de critiques littéraires, Anna Topalof (Marianne) : un portrait sans concession de la Chine contemporaine. Aussi désopilant qu’intelligent ; Marie-Douce Albert (Le Figaro) : quand l’empire est pourri de corruption jusqu’aux plus hautes instances.

. Lire avec une grande délectation, le très bel article de JP Géné, ce gastronome lettré en forme de pastiche  de l’art de parler nourriture en Chine à la façon chinoise… pour un parisien, dans Le Monde2 du 09.08.2008 : Le 8-8-2008, numéro 88, table 8. . Photos EP        

 

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