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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Enquête alimentaire auprès de John Grisham

6 Octobre 2008, 16:20pm

Publié par Elisabeth Poulain

John Grisham est un juriste américain, qui a même été un temps élu de son Etat de l’Arkansas. A 35 ans, il change radicalement de vie, sinon d’univers et devient auteur de romans noirs. Celui que j’ai sous les yeux s’appelle « Le dernier Juré ». Le héros, originaire de Memphis,  est un jeune diplômé journaliste fraîchement sorti de l’Université de Syracuse (Etat de New York). De grand reporter ou correspondant de guerre, traquant et faisant l’information qui lui aurait valu le Prix Pullitzer, il se retrouve petit journaliste engagé dans un journal moribond, le Ford County Times, à Clanton, une petite ville du Mississipi, où les rôles sont bien distribués. Le rédacteur en chef et propriétaire du journal par exemple excelle dans les nécrologies. L’actualité, la présence de photos ou la recherche de publicité l’intéressent si peu, qu’il préfère se laisser mourir en douceur avec son vieux canard de quelques pages à la parution irrégulière. Seules les nécrologies apparaissent importantes à ce moribond. Il y consacre littéralement sa vie et  meurt. Nous sommes en 1970. 

 

C’est ainsi que Joyner William Traynor, ce jeune journaliste se retrouve par hasard et, à sa grande honte, rédacteur en chef et propriétaire de cette feuille de chou. Le roman retrace l’histoire de celui que la petite ville appelle désormais beaucoup trop familièrement à son goût  Willie. Il va découvrir ce qu’est de faire renaître un journal dont le personnel est composé de bras cassés, à l’exception de la secrétaire, comprendre comment vit et réagit une petite communauté, voir concrètement la gouffre qui sépare les Blancs de ceux qui sont noirs de peau et commencer enfin à grandir.

 

Le roman est dédié au Sud. Le récit est lent et chaud au sens où on sent la pesanteur de la chaleur qui ralentit les gestes et freine le changement. Les personnages ne sont ni bien intéressants ni remarquables, à commencer par l’auteur du récit lui-même, ce jeune blanc-bec de Willie,  infatué de lui et réellement snob. Sa sortie de chrysalide commence lorsqu’il devient propriétaire du Times, presque par hasard. Son accession à l’état adulte passe –forcément- par sa relation avec la nourriture, grâce à une femme noire étonnante, mère de famille nombreuse, une mère courage à l’antique.

 

Par exemple, Willie  a gardé de sa vie  citadine à New York l’habitude de se coucher et de se lever tard. Un jour, il se lève à 5 h du matin et se rend au Tea Shoppe commander un café, comme il en a l’habitude. La serveuse note et pince les lèvres. Un des membres de son équipe qui l’accompagne demande, lui au contraire, œufs brouillés, jambon de pays, biscuits, bouillie de maïs concassé   et portion de pommes de terre sautées. La serveuse sourit, c’est un vrai petit déjeuner du Sud.

 

On apprend petit à petit par Willie que sa mère ne mangeait ni ne cuisinait. Enfant, il n’a jamais manqué de rien : céréales au petit déjeuner, sandwich au déjeuner et le soir une « cochonnerie surgelée » qu’il mangeait seul devant la télévision. Et c’est   dans cet état d’esprit et avec ce bagage culturel qu’il fait la connaissance de  Calia Ruffin, mère de huit enfants, qu’elle a dignement élevés avec son mari. 7 sur 8 sont professeurs d’université et docteurs dans différentes spécialités. Calia attache une grande importance à la préparation et à la présentation des repas. Son mari et elle cultivent un grand jardin potager qui nourrit la famille, les voisins et les amis.

 

Lors de la première rencontre entre Willie et Calia, celle-ci a préparé le guéridon sous le porche, avec une nappe et des serviettes blanches, des fleurs en bouquet, un grand pichet de thé glacé et quatre plats tenus au chaud pour eux deux. A savoir, une pile de côtelettes de porc en sauce à base d’oignons et de poivrons, du maïs en grain avec des morceaux grillés de poivron vert, des gombos bouillis, des haricots verts avec du jarret et du bacon, avec des tomates à l’huile d’olive et au poivre. Elle s’excuse d’avoir du acheter les tomates. Malgré son désir de bien faire, Willie, qui comprend l’importance symbolique de ce don, cale devant le pudding à la banane et feinte en reprenant un peu de thé glacé.                  

 

Dés lors à chaque étape de son insertion dans la communauté blanche et de sa découverte de l’existence de la communauté noire, grâce à Celia, Willie va découvrir de nouvelles saveurs et les usages alimentaires des uns et des autres. Des rôtis de chèvre à la broche sur feu de bois pour les membres de club de tireurs, avec des boyaux de porc grillés bons pour les vrais hommes, que seules de grandes lampées d’alcool de pêche peuvent faire passer. Willie en a un tel choc que ses yeux pleurent. Avec Callie, il découvre comment faire cuire un bœuf braisé, avec des pommes de terre nouvelles, des oignons, des navets, des carottes et des betteraves. 5 heures à feu doux et c’est bon. Pour la tarte à la pêche qui finit le repas avec la glace à la vanille, il demande une pause d’une heure. Son stomach n’en peut plus.

 

La seule fois, où il emmène une amie, Ginger, au restaurant, c’est un tex-mex qu’il choisit. Au menu des enchiladas qu’ils mangent sous un grand chêne. Après, ils décident d’un commun accord de se soûler. Ils achètent hamburgers, frites et un pack de bières. Retour au motel et fin de cette triste soirée dans le même lit.

 

L’été, les repas comportent moins de viande. Il y a parfois des repas « végétariens », avec tomates rouges et jaunes mûres, concombre et oignon au vinaigre, haricots beurre, pois, gombos, pommes de terre bouillies, maïs et toujours le pain de maïs chaud. Avec l’automne, arrivent des plats plus consistants, tels que canard ou agneau braisé, ragoût pimenté à la viande hachée, haricots rouges et riz avec des saucisses, et la valeur sûre, le rôti à la cocotte. Ce jour là, du poulet avec des boulettes. L’impératif donné par Miss Callie : vous devez manger lentement. Un dessert nouveau quelques jours après, Willie mange dorénavant tous les 15 jours, puis toutes les semaines, ce jour là une tarte à la citrouille.   

 

Il lui faut déployer des trésors d’imagination pour convaincre Miss Callie, comme il l’appelle maintenant,  qu’elle ne commettra pas une faute envers le Seigneur en allant déjeuner avec lui au restaurant. Willie choisit Claude, le restaurant noir près du journal. Leur présences ensemble pour déjeuner dans LE restaurant noir marque un tournant dans le récit. Pas question pour eux de choisir des menus différents, leur choix commun, deux chilis texans (ragoût pimenté à la viande). Miss Callie critique tout, le bruit, la nappe en papier, la promiscuité, les prix, Claude qui rabroue tout le monde… En fait elle est ravie d’avoir pour la première fois de sa vie été invitée à déjeuner par un jeune homme blanc dans un restaurant pour Noirs.

 

L’intronisation de Willie en tant que citoyen à part entière se fait quand deux vieilles demoiselles le désignent pour être l’acheteur de leur belle et vénérable demeure. Il est comme elles maintenant ; il admet qu’en effet il n’y a que lui à pouvoir restaurer cette maison et lui redonner un bonus de quelques dizaines d’années de vie supplémentaire. Comme le journal l’a choisi pour se relancer. Il accepte, sans s’opposer. Il se coule dans le rythme du Sud. Il a compris par exemple que les lourds travaux de restauration seraient finis quand ils le seraient. Ce jour là, il ouvre une bouteille de champagne pour célébrer comme il convient cette date à l’issue incertaine avec l’entrepreneur. Il commande du vin pour faire une grande fête. Le tord boyaux de pêche est de la partie, les boyaux de porcs aussi, sans avoir été conviés mais ils sont pourtant là, aussi. Le révérend de la Première Eglise baptiste s’enfuit à la vue de cet alcool qui coule à flot, celui de la Première Eglise presbytérienne lui aime beaucoup le champagne.

 

Et le tonnerre éclate quand Miss Callie se met au régime. 1 500 calories par jour. Désormais le poulet est cuit au four et les pommes de terre sont en robe des champs. Willie apprend qu’il y a deux prix à l’épicerie un pour les Noirs et un pour les Blancs pour une boîte de lait condensé : 38 cents contre 55 cents. C’est normal, tout le monde le sait et c’est comme ça. Une grande surface arrive à Clanton. Miss Callie découvre un Centre commercial regroupant 100 commerces à Memphis Elle prend une pizza au déjeuner. Le soir, chez Grisanti, un grand restaurant, c’est lasagnes et raviolis au fromage de chèvre. Et un jour…

 

Pour suivre le chemin

- Le dernier juré, John Grisham, Le Club, 2005       

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