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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Les femmes du vin, championnes du monde du travail invisible

15 Octobre 2008, 16:53pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est la phrase que j’ai employée le 3 octobre dernier à l’Hôtel des Pénitentes, un magnifique bâtiment restauré avec beaucoup d’intelligence et de finesse par la Ville d’Angers en coordination avec l’architecte des Bâtiments historiques. C’est un lieu de mémoire édifié pour abriter en leur temps les religieuses ainsi que des femmes malades et repenties, les Pénitentes. Ce jour là s’est tenue la réunion régionale de l’association Culture et Bibliothèque pour tous, en présence d’une centaine de bibliothécaires de l’association. J’y ai présenté ma recherche sur les femmes, le vin et la Loire « Le vin aussi est affaire de femmes ».

 

Les propos qui suivent n’ont été que très rapidement évoqués, à titre de contexte, pour expliquer pourquoi et comment j’ai mené cette recherche importante auprès de 75 Dames de la Vigne et du Vin dans la vallée de la Loire, pour prouver par leurs témoignages qu’effectivement le vin est l’affaire des femmes. La preuve : elles y travaillent et parlent de leur engagement dans le monde du vin au travail. Pour le montrer, je suis allée à la rencontre  de ces femmes, je les ai toutes interviewées, à commencer par la ministre Roselyne Bachelot et 74 autres, en mettant en lumière leurs compétences complémentaires, en terme de formation, de postes, d’âge, de nationalité, de type d’entrée dans le vin, d’emplois en entreprise, en organisme public ou para-publique ou à titre libéral….

 

Le titre que j’ai donné à ma recherche a toujours été compris par les femmes : Le vin aussi est affaire de femme. Les hommes, à plus de 90%, l’ont toujours traduit autrement. Il leur a suffi de déplacer le 'AUSSI'. Si vous dîtes que ‘le vin est aussi affaire de femme’, vous restez dans le monde clos du vin et vous vous positionnez face aux hommes. Si vous replacez le ‘aussi’ avant le verbe être, vous vous placez face et dans la société. La Ière réponse que j’ai donnée à la question d’un homme, calant sur le ‘aussi’, « c’est quoi ce aussi ? » a été de dire que le vin est l’affaire des femmes, comme tout le reste, président de la république, chef d’entreprise, journaliste, docteur, chercheur et aussi infirmier, salarié, employé, chauffeur de bus, instit…. 

   

Ce qui est proprement incroyable en effet est que les femmes restent les championnes de l’invisibilité, tout particulièrement dans le domaine du travail. Quand elles ont un travail salariée extérieure à la maison, elles continuent à être tout simplement moins vues, leur travail moins perçu et partant leur rémunération plus faible. Les raisons individuelles sont justifiées à chaque fois par l’employeur. Admettons. Il n’en reste pas moins que globalement leur place dans le monde du travail est toujours minorée et sous-évaluée.

 

Quand elles n’ont pas de travail salarié, à l’extérieur du foyer, j’emploie à dessin un terme ancien, le langage courant dit qu’elles ne travaillent pas. J’ai entendu encore hier cette affirmation complètement erronée et si dangereuse à l’usage. Elle valide l’idée en effet qu’il n’y a de travail que rémunéré. Celui qui se fait à l’abri des mûrs de la maison, hors de la vue des passants, n’existe littéralement pas. La femme, qui est dedans, fait ce qui est nécessaire pour que tout fonctionne normalement, comme un lutin invisible qui viendrait la nuit. La norme sociétale de ce travail invisible est fondée sur un résultat de réussite afin que la famille et la maison au sens large puissent fonctionner au mieux, sans voir à rémunérer quelqu’un puisque cette personne a par cette nature cette fonction. C’était aussi le cas de ces religieuses qui étaient aussi soignantes, comme à l’Abbaye royale de Fontevraud. Nul besoin de leur assurer un salaire. Il suffisait de leur assurer le gîte et le couvert. C’est aussi une des raisons pour lesquelles les infirmières et les professionnelles  de soins aux personnes ont eu tant de mal à valoriser leur rémunération. Encore actuellement, les soins aux personnes âgées, qui constituent pourtant un gisement formidable d’emplois, offrent des emplois peu valorisés et donc aussi peu valorisant pour celles qui les effectuent. 

 

Chacune sait combien il faut de travail, de tâches petites et grandes, qui s’imbriquent les unes dans les autres, dans un certain ordre, au bon moment, afin que tout puisse se dérouler normalement dans un logement. Mais ou plutôt ET,  tout le système est conçu afin que ce travail soit nié. On aurait pu penser que la présence désormais acquise des femmes sur le marché du travail allait changer radicalement la donne du travail de la gestion quotidienne de la famille, aussi bien en ce qui concerne les personnes que les objets, les matériels ou le logement. Certes la situation change à très petit pas. En attendant et comme toujours, les femmes parent au plus pressé, comme toujours. Elles accomplissent tous les jours ou presque des mini-miracles d’organisation. Les femmes ont un profond sens du devoir, du travail et de l’urgence. 

 

Dans les exploitations, c’est la même chose. Sans les femmes, aucune filière viti-vinicole ne peut fonctionner. Si demain, il n’y a plus de femmes travaillant dans le vin, le monde du vin s’arrête. Pourquoi ? Parce que les femmes sont partout, à tous les postes, à tous les niveaux hiérarchiques, avec tous types de formation, en provenance de toute origine sociale. ET curieusement, chaque année, au moment où les feuilles des marronniers tombent, très curieusement des journalistes font des articles sur le thème du « Mais oui, il y a des femmes dans le vin », comme si c’était une question posée par les lecteurs. Au cours de dîners en ville, certains se demandent gravement « les femmes ont-elles une façon à elles de vinifier » ou bien « comment arrivent-elles à faire des vins féminins ? » Comme si le seul travail digne d'en parler continuait à être celui du vigneron, le créateur alchiliste du vin.

 

Si on relie le travail invisible à la maison et le travail minoré d’un trop grand nombre de  femmes dans les exploitations, la femme du vigneron comptant souvent pour ½ poste, alors que la mari lui compte pour 1 et le salarié agricole pour 1, on reste dans une situation qui est très préjudiciable et douloureuse pour les femmes. Nul ne sait combien exactement elles sont.

 

Et c’est bien ce qui me frappe, quatre ans après avoir réalisé cette étude, c’est qu’il est encore possible d’entendre cette question d’un client arrivant au domaine et demandant à la femme du vigneron, qui est aussi la responsable de la vente, de l’administration des ventes et de la gestion : « alors il n’y a personne ici ? » en s’adressant à elle droit dans les yeux. Il sait pourtant qui elle est, ce qu’elle fait et son évidente compétence à répondre à toutes les questions de ce ‘bon’ client.  Le vin continue à se parler d'homme à homme.

 

Tout comme, il est encore possible de voir une femme sur un stand au salon des Vins de Loire se mettre en retrait, en laissant son mari, le vigneron, négocier avec trois acheteurs anglais. C’est elle qui a créé  et dirige la société de négoce dont le CA est constitué au 2/3 à l’export, essentiellement en grand export (EUAN-Asie). C’est elle qui prospecte à l’étranger et vend des vins de Loire et en particulier les vins du domaine de son mari.

 

Ces deux femmes sont à 300% plongées dans le vin. Ce sont des passionnées qui aiment le vin et ce qu’elles font. Leur vie est plurielle et leur entreprise y tient une très grande place. Et pourtant on ne les voit pas ou peu ou quand cela arrange d’autres qu’elles. Non seulement on ne les voit pas mais elles ne parlent pas et forcément, leur parole n'est pas prise en compte. C'est la souffrance de l'invisibilité.

 

Pour suivre le chemin

. Il y a bien sûr ma recherche « Le vin aussi est affaire de femmes », Cheminement, 2004

. Vous trouverez la liste des 75 dames de la vigne et du vin sur ce blog dans un billet en date du 04.02.2007, avec le texte de la 4 de couv.

. Photos EP, la Ière de l'Hôtel des Pénitentes et la seconde, un dessin de FP paru dans l’ouvrage.   

 

. L’Hôtel des Pénitentes ne se visite pas, sauf lors des Journées du Patrimoine. Les salles peuvent être louées en s’adressant à la Mairie d’Angers. Le bâtiment date de la fin du XVè siècle. Il a accueilli « une communauté de dames pénitentes pour recevoir les femmes et les filles de mauvaise vie enfermées sur ordre de la police  mais aussi les repenties volontaires qui ne souhaitaient pas retourner dans le monde ». Il y eut au fil des siècles d’autres habitations autour dont l’une destinée à être une maison de détention, à titre sanitaire, les filles prostituées. Extrait de la plaquette municipale ‘laissez-vous conter l’hôtel des Pénitentes ».


. Sur les fonctions des abbayes de femmes dans l’histoire, voir tout spécialement l’interview de Joelle Gautier-Ernoul, historienne et responsable du Centre Culturel de l’Ouest à l’Abbaye de Fontevraud, dans le Vin aussi est affaire de femme en page 233.


. La Journée a été organisée  par Elisabeth Truchot, déléguée régionale de Culture et Bibliothèque pour tous, sur le thème de la communication. J’ai focalisé mon intervention sur la parole par différence avec la communication
.

. Photos EP, la Ière est tirée de la plaquette de la municipalité d'Angers sur l'Hôtel et le seconde, un dessin original de FP, est extraite du Vin aussi est affaire de femmes. Il y en a un par dame.  

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