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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La richesse en Chine ou "La Chine et le Luxe"

27 Octobre 2008, 09:59am

Publié par Elisabeth Poulain


 

C’est la cosmogonie chinoise qui nous donne les premiers éléments de réponse. La nature et l’homme sont indissociables. Pour que le monde soit en ordre, le lien entre les cinq éléments fondateurs doit être maintenu (bois, feu, terre, métal et eau) et la hiérarchie respectée dans la société entre les cinq relations : empereur/sujet, père/fils, mari/femme, frère aîné/frère cadet, ami/ami. Chacun doit tenir son rôle. Une des façons de le rappeler à tous est d’établir une codification très stricte des rites et normes sociales, dans le domaine du vêtement par exemple. A cette segmentation globale, se superpose une classification socio-économique directement dérivée du confucianisme : vient en Ier le lettré qui éclaire, puis le paysan qui nourrit, l’artisan qui façonne et enfin le marchand qui vend. 


La segmentation de la richesse

De ces trois hiérarchies découlent des formes traditionnelles différenciées de la richesse ritualisée :
. la richesse sociale identifiée visible par l’habit, ce qu’on appelle le code vestimentaire   actuellement,
. la richesse sacrée, qui relève de la cosmogonie, entre « le ciel et la terre »,
. la richesse profane, à titre de lien et de marqueur social
= une richesse éternelle, le jade, qui symbolise la perfection dans la culture chinoise, et à ce titre concentre toutes les valeurs spirituelles sociétales chinoises.  


L’art de vivre
Il faut ajouter le poids de l’histoire dans l’élaboration de l’ art de vivre à la chinoise et de la typicité de la richesse. Cet art de vivre est d’abord fondé sur « le manger, le boire, la maison, le jardin, les femmes, l’amitié. » Dans cette citation, il manque la beauté qui est plus que dans d’autres civilisations une valeur en soi qui exprime la perfection, acquise par la maîtrise et le temps qu’il faut pour l’acquérir. Etre collectionneur dans ces conditions est le signe d’un fort attachement à la Chine pluri-millénaire, un haut degré de réussite sociale et une forme de perfection personnelle. 
 


L’oisiveté
Elle peut être également un signe majeur de réussite car elle permet de se mettre ou d’être en symbiose avec les éléments, en particulier la terre, l’eau et le ciel. L’oisiveté est vue comme une qualité du lettré, qui se situe en haut de la pyramide sociale. Elle permet en outre de célébrer l’art de la jouissance. C’est un titre de l’auteur, auquel elle ajoute l’art de la quiétude. Jouissance  et quiétude visent directement le vin et l’alcool qui sont  une autre idée de la perfection, en terme d'échange de rêve et de création. Le terme chinois Jiu ne distingue pas le vin de l’alcool. L’ivresse est pour le lettré une porte d’entrée sur l’imaginaire. (L’autre porte d’entrée sur l’imaginaire est le thé, mais elle ne permet d’accéder à l’ivresse). Le plaisir de boire  est d’ailleurs codifié et se détaille en cinq caractéristiques : la capacité des buveurs à apprécier ce qu’ils boivent, des compagnons « brillants causeurs », l’ordre de succession des mets, des jeux à boire réalisables et une durée limitée de libations. 
 


De la richesse au luxe
L’ensemble de ces codifications très structurantes se traduit aujourd’hui en plusieurs types de luxe, l’un plus extériorisé qui peut aller jusqu’à l’ostentation pour marquer la vraie réussite et l’autre intériorisé marqué par le raffinement en fonction de ses préférences personnelles.


Le luxe extériorisé est celui de l’ordre marchand, éclatant, ouvert. Il marque la puissance (revenue) de la Chine, le centre du monde et est le signe de la confiance des Chinois en la Chine. Les principaux acteurs de ce luxe sont les jeunes, gros consommateurs de produits de luxe. L’enfant est un très bon ambassadeur de ce nouveau royaume. C’est lui qui devient l’ambassadeur de la réussite de toute la famille et de son accession à ces nouvelles castes sociales. Le luxe, il ne s’agit plus alors de richesse, est devenu un élément fort de la construction identitaire de l’individu. 
 


C’est sur la notion du concept d’un nouveau type de luxe à la chinoise que termine l’auteur. Un des objectifs de sa thèse est de ré-ancrer le luxe dans l’histoire chinoise  pour en montrer la légitimité. Elle nous donne des éléments de réponse concernant le pouvoir de novation du luxe dans le plus grand pays au monde le Ier pays consommateur de luxe au monde. Ceci sans perdre son origine et sans adopter non plus les modes du raisonnement démocratique. Mais ça l’auteur ne le dit pas. 

Quant au luxe intériorisé, il n'est pas vraiment mis en valeur actuellement, bien qu'il existe aujourd'hui comme hier mais d'une autre façon.  


Pour suivre le chemin
. Ce billet est basée sur l’étude de Jacqueline Tsai est parue sous le titre de La Chine et le Luxe (éditions Odile Jacob). C’est la thèse qu’a soutenue l’auteur pour devenir Docteur de l’université Paris-Sorbonne. Quant à moi, je préfère utiliser le terme de richesse qui me semble plus adapté à l’histoire. On ne parle du luxe que depuis l’avènement de la civilisation de la consommation  en 1960 et +.   


La progression des chapitres montre bien la volonté de l’auteur de faire ré-absorber la richesse par le luxe.  Elle aborde l’enracinement du luxe dans la philosophie chinoise (1), l’art de vivre à la chinoise (2), l’âge d’or de Shanghai (3), Hong Kong du XIXè jusqu’à Mc Do (4), la période contemporaine marquée par la coexistence des luxes depuis 1990 (5) et enfin le rôle du luxe dans la construction identitaire. Jacqueline Tsai est responsable des études et de la veille internationale chez Louis Vuitton. 
 


Un des aspects de cette recherche m'a plus particulièrement intéressé, c'est présentation en forme de mise en segmentation quasiment naturelle que fait l'auteur de la vision du monde et de la culture chinoise. Segmentation dont vous savez que c'est un des outils majeur du marketing (segment/produit face au segment/consommateur). 

Un autre élément intéressant est l'absence de toute réflexion politique ou sociologique, comme si -et c'est la conclusion majeure de l'ouvrage- le luxe est capable de tout absorber.   
   
. Lire aussi sur ce blog le billet intitulé:
 
Enquête alimentaire auprès de Qiu Xiaolong (Chine) , chez Lliana Levi éditeur,
 qui montre l’extrême raffinement d’une certaine cuisine chinoise revendiquée par les lettrés d’aujourd’hui. 
. Photos EP, Encre de Charles Joguet, Peinture Anne-Marie Donnaint-Bonave 'Bol' 

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