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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La plus belle bouteille aérographe de Cassandre pour Nicolas

28 Octobre 2008, 17:25pm

Publié par Elisabeth Poulain

Elle date de 1935. Elle est tellement belle qu’aucun graphiste n’a osé s’inspirer de cette œuvre de A. M. Cassandre. C’est ainsi  que cet artiste signait ses oeuvres en ajoutant sur la ligne du dessous et en décalé les deux derniers chiffres de l’année où il avait réalisé l’affiche. C’est un projet de 32 x 41cm fait par l’artiste pour Etienne Nicolas. La technique utilisée est l’aérographe. La difficulté de sa maîtrise manuelle explique peut être le faible usage qui en a été fait.

 

L’affiche

Dans cet espace rectangulaire réduit, deux éléments occupent l’espace gris/noir assombri. En position verticale sur la moitié gauche, l’œil est attiré par un rouge si vivant, si chaud et si troublant qu’on ne comprend pas tout d’abord. C’est le rouge du vin qui se verse dans un verre à pied. Seul le vin à la sortie de la bouteille puis au  contact du verre du verre est rouge. Au cœur du verre, le rouge est redevenu quasiment aussi foncé que la couleur gris foncé du fond.

 

Le chemin de l’oeil

Le regard cherche alors à suivre ce rouge. Il remonte le long d’un filet de vin qui provient d’une bouteille de bordeaux à l’horizontal. On ne voit pas la main. Y en a-t-il une d’ailleurs ? Le vin de la bouteille est rouge très sombre, de la même couleur que celui du cœur du verre. La capsule de la bouteille est rouge, plus clair sur le haut que sur la bas. Et il suffit que le lien se fasse entre la bouteille et le verre pour qu’un miracle s’accomplisse : le vin qui se verse dans le verre devient à son tour d’un rouge vivant, chaud et troublant.


On comprend alors la magie de l'instant, de la rencontre dans l'espace entre le vin et l'air, puis le vin et le bord intérieur du verre. On saisit intuitivement aussi que cet instant ne peut pas durer.   

L’univers graphique

Il est constitué de droites et de courbes parfaites dans un espace géométrique rigoureux. Le haut de la bouteille par exemple est formé d’une ligne droite puis d’un arrondi pour les épaules. La courbe est la même que celle qui a été choisie pour le galbe du verre. Un pied de verre épais se fiche dans le socle de la même épaisseur pour donner l'assise de l'ensemble, verre + vin qui se verse + bouteille qui tient dans l'air à la perpendiculaire.  

 

Le bord du verre est souligné de blanc uniquement dans sa partie droite et sur le dessus. On retrouve cette ligne blanche pour le haut de la bouteille. On la voit aussi au cœur du vin qui s’écoule dans une torsade qui montre le mouvement. Tous les autres traits sont noirs.

 

Le concept de l’association de la bouteille et du verre

Chacun des deux jouent un rôle distinct et pourtant complémentaire dans la scénographie de Cassandre. C’est la bouteille placée en position horizontale qui verse le vin dans le verre à vin. La couleur rouge incandescente montre que le vin est vivant. Il est temps de le boire, comme un feu vert inversé, une fois dans le verre. 

 

La décision de Michel Nicolas

Ce projet de Cassandre fut rejeté par Etienne Nicolas. Nous n’en connaissons pas les raisons. Une hypothèse personnelle est que ce projet était accompagné de deux autres qui utilisaient aussi la technique de l’aérographe. L’un s’appelait Inquiétude et l’autre Certitude. Peut être en effet, la force du premier était-elle un peu trop troublante, même pour l’époque. Ce filet rouge qui crée des bords rouges  avec un cœur noir a en effet de quoi intriguer et faire frissonner. Ce plaisir, qui ne dure qu'un instant, s'inscrit dans un univers noir inconnu, l'inconscience peut être.  

 

Pour suivre le chemin

. Cassandre, de son vrai nom Adolphe Jean-Marie Mouron, est un des plus célèbres affichistes du monde. Son graphisme, son style, ses concepts appliqués dans une gestion de l’espace rigoureuse  sont d’une telle actualité, d’une telle force qu’on s’étonne que ce grand artiste soit né en 1901 en Russie de parents français. Il est devenu affichiste par défaut de pouvoir gagner sa vie avec la peinture. Il fut très connu entre les deux guerres et partit travailler aux Etats-Unis en 1936-1937. Sa forte personnalité l’amena à créer ses propres caractères typographiques résolument romans. C’est à lui que Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent firent appel pour créer le célèbre logo avec un Y, un S et un L entrelacés. Complètement oublié, il se suicida en 1968. Sources : Wikipédia ainsi que les 2 ouvrages cités ci-dessous.

 

. L’aérographe (airbrush) est une technique de projection de la peinture grâce à un pistolet à air comprimé, inventé dans les années 80-90, 1880-1890 bien sûr aux Etats Unis.   

 

. Voir « Nectar comme Nicolas », d’Alain Weill, expert en art publicitaire, édition Herscher, 1986, d’où provient la photographie que j’ai faite.

. Voir aussi « Cassandre » dans la série « Les maîtres de l’affiche », d’Alain Weill également, Bibliothèque de l’image, 2005, avec d’autres exemples d’usage de l’aérographe (Les wagons-lit 2ème classe 1930 ou La Grande quinzaine internationale de lawn-tennis 1932).

 

On y trouve aussi d’autres  affiches de couples bouteille/verre, cette fois-ci avec un homme assis à une table de bistrot. Une série de trois dessins pour Dubonnet est vraiment amusante, avec toujours une scénographie (= 1, 2, 3, partez). En DUBO, cet homme tend son verre plein et le regarde avec intensité, en DUBON, il boit concentré et en DUBONNET, il verse avec force les dernières gouttes de la bouteille, qu’on ne voyait pas jusqu’alors,  dans son verre.

 

. Sur ce blog, voir aussi : 

-        Bouteille et verre dans l’art publicitaire à l’Hôtel des Salorges à Nantes

-        La plus belle bouteille caligramme

-        Les plus belles bouteilles droites et fortes
La plus belle bouteille d'absinthe  


. Photo EP, à partir du livre fait pour Nicolas. Sur l'ouvrage, le rouge ne contamine pas l'espace du fond de l'affiche en dehors du verre à boire.   

 

 

        

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