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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La culture, le changement et la contrebasse

12 Mars 2009, 19:02pm

Publié par Elisabeth Poulain

Les 3 C.

Evidemment vous avez tout de suite vu les 3 C, surtout que j’ai mis des majuscules partout. En France, on comprend tout de suite cette sublimation de la Culture, en insistant sur le C comme s’il était un K, impossible à employer pour une double raison. Kultur, ça ferait un tantinet allemand (pour une vision de la culture à la française, ce ne serait pas top-top) et en plus  ça ficherait en l’air mon titre. 

Le Ier piège, la définition de la culture

Je vais aussi éviter ce Ier piège qui consisterait à définir ce qu’est la culture. C’est une vaste question qui attire les foules et pas seulement les Cultureux de tout poil et de toutes obédiences. On adore parler de la culture, au point, vous le savez d’en avoir fait un ministère, au point qu’on a tous une opinion extrêmement tranchée sur la question. Il ressort  néanmoins toujours cette idée ou plutôt cette image d’un gros gâteau à se partager gratos, pour le bien individuel de chacun, dans une vision très consumériste. Du coup, on parle du droit à la culture, d’accès à la culture pour tous, de transmission de la culture ou de parcours individualisé à la culture, comme je l’ai entendu l’autre jour à Angers dans la salle de la Charte lors d’une séance de travail consacré à la culture prononcée par une formatrice  qui a travaillé en ce sens à Pontivy avec la municipalité.

 

Le 2è piège, le lien entre la culture et l’argent

Ce gros gâteau gulturel (je ne peux pas résister) doit être en plus le plus déconnecté possible de l’argent. Un des participants à la table rectangulaire a en effet fortement dénoncé « la marchandisation de la culture » comme une des menaces sociétales présentes et à venir. Mais là au contraire, je vais y aller avec mes gros sabots, des sabots tout court d’ailleurs. Cette volonté de bannir la dimension financière de la culture renforce cette vision de la consommation de loisirs culturels. C’est mon côté un peu provocateur; j’ai d’ailleurs été la seule au cours de la réunion à volontairement lier la culture à l’argent. Le raisonnement est direct et limpide : comment parler de la culture quand on n’a pas de travail, pas d’argent... Comment fait-on pour penser à la culture pour soi quand on travaille 14 heures par jour ?  Comme si, chômeur en fin de droits, vous vous disiez : « mais bien sûr suis-je bête, pourquoi ne vais-je pas me cultiver ? J’ai du temps disponible ». Blague à part, c’est pourtant ce qu’on entend.

    

 

Le 3è piège, la culture dominante

Certains auraient voulu, toujours ce jour là inclure une clause dénonçant la mainmise d’une culture dominante sur les autres. Ce ne sont pas les termes employés et pour cause puisque les rédacteurs n’ont pas pu s’entendre sur la formulation. Ils auraient bien aimé faire figurer une clause de ce type dans l’élaboration de l’Agenda 21 culturel d’Angers. La difficulté venait semble-t-il non pas de l’idée elle-même qui provenait des travaux précédents réunissant habitants et municipalité, que de sa formulation. Non, le problème c’est que personne n’était arrivé à trouver la bonne façon de le dire. C’est à ce moment là que j’ai repensé à "mon pote" Boileau, ce qui se conçoit bien s’énonce aisément et les mots pour le dire arrivent aisément. Mais attention personne ne l’a dit, dommage, une bonne occasion de montrer que la culture est utile. J’ai réussi à repousser la formulation de ce point qualifié de détail au regard du caractère copieux de l’ordre du jour, en montrant qu’il n’était pas logique de décider de ce « point de détail » puisque les grandes lignes du schéma culturel n’étaient ni déterminées ni choisies. 

Autant que je vous donne tout de suite, l’autre réponse que j’ai apportée pour m’opposer fortement à ce genre de clause. J’ai dit qu’il me semblait dangereux et totalement inefficace de vouloir réglementer la culture en voulant intervenir dans la sphère de rayonnement d’une culture ou la limiter. Ceci évidemment, même si aucun des mots n’a été prononcé, pour éviter des dérives (racistes ou autres...) J’ai rappelé que la seule façon de faire est d’utiliser si cela nécessaire l’arsenal juridique déjà très fourni en France pour sanctionner les abus. C’est la seule façon de faire. Toute ré-écriture de ces règles lourdes sur des soi-disant points de détail dans des textes préparatoires à l’Agenda 21 sans portée réglementaire ne peut que conduire qu’à des quiproquos ou à des confusions.

 

Le 4ème piège, la culture et le légalisme

C’est vraiment intéressant de voir combien la culture est en France un miroir immédiat de l’inconscient collectif. Il y a l’idée, on l’a vu, d’un gros gâteau copieux dont on peut se servir à sa guise, sans avoir à payer et qu’on doit protéger. Pourquoi est-il nécessaire de le protéger ? Parce que certains voudraient en faire de l’argent, parce qu’aussi certains pourraient en tirer avantage au détriment d’autres. Alors à qui et à quoi pense-t-on en ces cas là ? On pense à l’Etat et aux personnes publiques, comme garantes et pourvoyeuses de la culture. On pense tout de suite à écrire un texte pour restreindre et fermer la culture en agitant la menace du droit mais sans faire référence à des textes précis. Comme si c’était possible ou souhaitable d’avoir une action en ce sens.

 

Le 5ème piège, la culture et le changement

Ah, enfin on arrive au cœur du sujet. Oui c’est bien le cas. Mais pour ça, il en a fallu faire un tour et autre tour en prenant apparemment des détours. Pour beaucoup et c’était le cas samedi dernier à Angers, la culture est toujours à protéger comme un trésor national. Y toucher, c’est l’amputer et d’ailleurs certains habitants se sont alarmés des pertes du sens de notre société et de la culture. La dimension patrimoniale  de la culture n ‘est certes pas à nier surtout dans le pays des châteaux dont les paysages de Loire sont protégés au titre de trésor de l’humanité par l’Unesco. Il n’en demeure pas moins que la culture, c’est comme la vie ou la société, elle change tout le temps. Vouloir protéger et sauvegarder oui, mais bloquer certainement pas. "Tout change, tout le temps, à chaque moment, partout, pour tous, mais pas de la même façon." La culture comme le reste. Et c’est là que j’en arrive à la contrebasse.

 

Le 6ème piège, la culture et la contrebasse

C’est là où le raisonnement devient subtil. Au cours de cette réunion sur la culture, un des membres, devant mon incompréhension face à la clause négative sur la culture dominante, a voulu éclairer ma lanterne. Pour cela, il a pris l’exemple de la classe de contrebasse à l’Ecole de Musique d’Angers en disant : « il suffit de regarder les enfants pour voir de quel milieu ils viennent ». M’est venue à l’idée des questions dérangeantes : est-ce à dire qu’il faut empêcher  des parents d’assurer la transmission de leurs valeurs culturelles ou faudrait-il alors obliger tous les enfants –garçons et filles- à faire de la contrebasse ? Là j’arrête, ça me fait rire. C’est très contre-productif avec la contrebasse. Enfin j’imagine.     

Cet exemple m’a vraiment étonné. Oui, la culture signe une classe sociale, un groupe de personnes qui partagent les mêmes valeurs, des parents qui veulent transmettre leurs valeurs à leurs enfants pour leur bien…Oui, la culture réunit et participe du "vivre ensemble". Tout aussitôt, vient aussi à l’idée que si elle regroupe,  elle sépare tout autant d’autres qui recherchent autre chose ou rejettent ces valeurs. C’est bien pour cela, au nom de la liberté de choisir sa propre culture, qu’elle participe de l’épanouissement individuel et sociétal car elle permet de nouveaux regroupements et l’essor de nouvelles cultures.

 

Le 7ème piège, la culture et la femme

Promis, après j’arrête. On en arrive à un point vraiment paradoxal et crucial. Les 2/3 des participants étaient des femmes. Personne, à part votre serviteure, n’a parlé de l’incongruité de parler de la culture  ou de l’accès à la culture pour une très grande partie de la population, des femmes chefs de famille en sous-emploi, en chômage, disposant de budgets déjà insuffisants pour couvrir les besoins premiers d’alimentation et de santé des membres de la famille. Quand toute votre énergie est engagée dans la lutte pour la survie, comment pouvez-vous en plus penser en terme de "culture culturelle" ?

 

Pour suivre le chemin   

Cette réflexion sur la culture a été menée dans le cadre du développement durable qui a le mérite de lier toutes les grandes questions sociétales entre elles. Conceptuellement, il ne devrait plus être possible de parler de culture, qui relève du « vivre ensemble », sans connexion avec la dimension écologique et la dimension économique.   

Commenter cet article

LMC 07/02/2017 10:47

Très bel article, vraiment bien écrit et condensé efficacement pour un sujet tellement vaste... Votre avis est partagé ;)

Elisabeth Poulain 08/02/2017 17:06

D'abord merci pour votre commentaire. Grâce à vous, j'ai redécouvert ce billet que j'avais, je l'avoue, complètement oublié. Il est vrai aussi que je relis très rarement des articles de mon blog. J'ai du l'écrire tout de suite après tant j'avais été "étonnée" par le quasi-consensus du groupe, d'où le ton véhément. Ceci dit, sur le fond, je suis toujours d'accord avec ce que l'on peut lire. Aujourd'hui, je le dirais d'une façon plus policée, mais sur le fond sans changement...Que chacun puisse choisir sa culture...Voici mon 2è vœu de l'année ---) J'ai décidé en effet de faire mes vœux de bonne année, tout au long de 2017 et en particulier à vous, Lecteur...