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Le Blog d'Elisabeth Poulain

WBW13 > Les Habits des Vins de Tradition > L'Elévation > Les Châteaux

3 Avril 2009, 18:28pm

Publié par Elisabeth Poulain

 Nous venons d’entrer dans un nouveau CYCLE, celui des Vins de Tradition, qui fait suite au CYCLE des vins d’expression, par lequel j’ai débuté ma recherche sur le monde à travers la bouteille de vin. En premier, nous allons découvrir pourquoi les châteaux ont un tel pouvoir symbolique. Ils témoignent de la volonté d’élévation dans la représentation de la société au cours des siècles et tout autant maintenant. Tout de suite se pose la question de savoir pourquoi il convient de distinguer la pierre de la terre et en faire un signe spécial ?  

De la terre à la pierre

Parce que c’est avec la pierre extraite de la terre que sont élevés les châteaux ancrés dans le sol. Ce Signe de la Pierre marque une rupture avec les deux Signes précédents de l’Homme et de la Terre par lesquels commence Le Monde à travers la bouteille de Vin. Ce Signe nouveau est la pierre angulaire d’une trilogie qui va du château à la carte de visite (prochain Signe de Papier) à la légitimité de l’histoire (Signe du Temps qui suit). Ces trois Signes, la pierre, le papier et le temps,  forment le cycle classique des vins de tradition en France.

 

Les trois monuments à visiter en France                                                            

Il y a trois monuments historiques que les touristes étrangers cherchent à visiter quand ils passent 48 heures en France : Paris avec la Tour Eiffel, Versailles et les Châteaux de la Loire, le château est cité deux fois sur trois. Quant à la Loire, le château y est toujours  associé. Le lien entre le vin et le château est si fort qu’il domine toute cette recherche. Ce n’est pas l’ancrage par la vigne et le vin dans les éléments naturels qui nous donne la clé de la compréhension du système de communication traditionnelle qui caractérise de façon simplifiée l’imaginaire français du vin, mais bien le château.  


Le vin, le château et le roi

L’histoire montre que nous sommes ce que nous mangeons et buvons. Ce principe d’application universelle est aussi bien valable dans la civilisation bantoue que dans la nôtre, aussi bien au plan matériel que spirituel. Le pain et le vin ont tous deux une dimension sacrée. Puisque nous sommes ce que nous ingérons, l’une de nos exigences, au fur et à mesure que la prospérité devient un dû, est de consommer le meilleur. On ne mange pas plus, mais plus cher, plus raffiné, plus sélectif. Il en va de même avec le vin. On veut déguster le meilleur, comme les membres de l’aristocratie et le Haut Clergé dans les siècles passés, la bourgeoisie au 19ème siècle et dans la première moitié du 20ème siècle.

 

L’allégeance au Roi

D’ailleurs certains domaines continuent à se référer directement à un roi,

- comme le Domaine du Roi René pour un Coteaux du Layon d’Antoine Chéreau. Le Roi René, surnommé le Bon Roi, fut duc d’Anjou, comte de Provence et Roi de Naples de 1438 à 1442. Epris des arts et des lettres, il est enterré à la cathédrale d’Angers.

 

Le château d’Amboise

Il continue à évoquer les fêtes somptueuses organisées par François Ier au début du 16ème siècle pour ses fiançailles, son départ pour l’Italie, la naissance du dauphin… Pour valoriser leurs vins d’AOC Touraine Amboise, de nombreux vignerons ont choisi de placer le roi et le château d’Amboise à l’honneur sur leurs étiquettes :

 

301. C’est ainsi qu’on peut admirer, le portrait du roi François Ier (1494-1547) avec Serge et Pascal Bonnigal du Domaine de la Prévôté sur la contre-étiquette de leur Touraine Amboise, à étiquette ovale, avec la citation suivante : « Bien que je n’y naquis point, je fus élevé à Amboise et ma vie durant eu toujours souvenance du divin breuvage de cette belle cité de Touraine, si chère à mon cœur ». 

 

- Pour son Touraine Amboise (rouge), Cuvée François Ier, Damien Delecheneau du  Domaine la  Grange Tiphaine, poursuit la tradition avec le roi, profil droit, sur fond du  château. 

Les autres titres

Outre le roi, les étiquettes portent d’autres titres nobiliaires : duc, marquis, comte… 


302. L’Anjou-Villages Brissac du Château de Brissac, mis en bouteille par les Caves de la Loire, met l’accent sur la durée « depuis 1502 vignobles des ducs de Brissac » signé « Le Président » qui ne décline pas son titre de duc.

 





303. Le Marquis de Carabas, le séduisant héros du Chat Botté dans le conte de Perrault,  est un Chenin de François Plouzeau des Vins de la Garrelière, dressé en aquarelle par Bataille.

 

304. Le Coteaux de Saumur du Château de Brézé porte le nom du propriétaire, le Comte de Colbert, sur une étiquette ancienne qui fait bien ressortir les douves profondes qui entourent le château.

 

Notre relation aux châteaux

Walt Disney a su merveilleusement illustrer l’éblouissement que fait naître la vue d’un château, haut perché au sommet d’une colline, qui se voit alentour à des kilomètres à la ronde. Comme un phare au-dessus de l’océan  guide les marins, comme un repère bien visible aux yeux des voyageurs fatigués. Ceux-ci n’ont qu’une hâte, c’est d’arriver au château, avant la fermeture des portes, pour bénéficier de l’hospitalité légendaire du châtelain et se protéger des frayeurs de la nuit. Le château est si protecteur qu’il attire au point d’en faire l’objectif d’une vie. Notons que Walt Disney était très imprégné de la culture européenne des contes et légendes et avait donné instruction à son équipe de travailler sur la base de ces récits à très haute teneur symbolique.

- Pour le Touraine Primeur de Paul Buisse, la silhouette des ruines du château féodal de Montrichard sert d’emblème visuel au négociant-vigneron.

- Pour son Touraine-Azay le Rideau, Chenin, du Château de la Roche, Cuvée Joséphine,  Louis-Jean Sylvos, son propriétaire, a choisi une forme arrondie pour l’étiquette de façon à suggérer la douceur du vin, du lieu et le cocon protecteur que forme le château.

 

La tradition d’accueil, l’abondance et la volupté  

Elle était inscrite dans les devoirs de l’aristocratie qui se déplaçait beaucoup. Le roi de France et les princes de sang allaient de châteaux en châteaux avec leurs serviteurs, leurs mobiliers et leurs vaisselles. Les récits ont fait de ces déplacements de la noblesse et de leurs serviteurs un joyeux cortège de danse, de musique et de plaisirs de toutes sortes. Ainsi est née dans l’imaginaire collectif la vision très réelle d’une vie d’abondance et de richesse, de bonne chair et de bons vins, de raffinement et d’élégance où tout n’était que jouissance et volupté pour ceux qui en bénéficiaient. Tous les hôtes pouvaient se restaurer et goûter à une cuisine abondante et riche, le meilleur étant gardé pour le roi et sa suite.

 
La table des nobles

Au 17ème siècle, les convives invités à la table se voyaient proposer de manger les plats qui étaient devant eux . La place du roi était située au milieu de la table allongée. Il avait devant lui les plats les plus raffinés, en bout de table des mets plus communs permettaient de remplir les estomacs moins délicats des personnes de plus petite naissance. En conséquence, plus il y avait de convives et plus il y avait de plats. Le château qui accueillait le roi et ses invités se devait de pourvoir à sa subsistance et à la satisfaction de leurs plaisirs, quelque fût l’état de ses finances. Comme dans les monastères, la fonction logistique de l’approvisionnement était une préoccupation majeure des intendants. Plus la source était proche, plus aisé et plus sûr était l’approvisionnement.

 

Le vin faisait partie intégrante du bien vivre, du bien manger et du bien boire ‘à la française’. C’est pourquoi bien souvent un vignoble était planté dans ou aux abords proches du château. C’est à nouveau le cas à Saumur par exemple par décision de la municipalité. C’est encore le cas quelques arpents de terre au sud de Saumur sur des terres anciennement monastiques.  

 

305. Le Saumur du Domaine du Château d’Eternes à Saix témoigne de la reconstitution du vignoble de l’Abbaye de Fontevraud par les Martelling, les actuels propriétaires. Le château est nommé en 889 pour la première fois dans un texte du Roi Eudes confirmant le partage des terres au profit des chanoines de Saint-Hilaire, puis au fil des siècles à l’abbaye de Fontevraud proche.

 

La Loire, les châteaux, le vin et la réussite

La Loire offre la particularité d’être une terre accueillante et un terroir à châteaux. Certes il existe des châteaux partout en France mais leur concentration, leur diversité et leur rayonnement sont particulièrement riches en Loire. Au-delà de l’histoire, une des raisons tient en effet à la position centrale de la Loire, entre l’Ouest tournée vers la mer et l’Est axé vers la Bourgogne, entre le Sud et le Nord, avec un lien très fort pour et avec Paris qui demeure encore actuellement. Les vins de Loire sont toujours en première position des vins les plus vendus en restauration à Paris, en raison de leur grande diversité et d’un très bon ratio qualité-prix.

 

Ces images mentales sont si fortes en France qu’elles réussissent la prouesse de traverser les siècles sans perdre de leur fascination. L’élévation dans la hiérarchie sociale passe souvent par la possession d’un château au point qu’on appelle ‘château’ toute construction dont l’ampleur montre la volonté de son fondateur de porter témoignage de sa réussite pour les générations à venir. La famille  est en effet une autre dimension importante de la fascination qu’exerce le château dans notre imagerie mentale. Le château a une durée de vie longue qui se poursuit au-delà des siècles. Les générations qui s’y succèdent sont la preuve d’une quasi-transcendance familiale. Certains châteaux, c’est le cas à Brissac-Quincé en Anjou, offrent visuellement la preuve de l’existence de nombreuses générations qui, toutes, ont ajouté quelque chose au bâtiment, qui une aile, qui une tour… Le château, comme la vigne, possède la capacité à défier le temps, à supporter les aléas de la vie et à se renouveler.

 

Le château est alors un double indicateur visuel de réussite, familiale d’abord et sociale ensuite. Sa possession permet d’intégrer un nouveau cercle de relations, nécessaire pour distinguer ceux qui sont ‘dedans’ de ceux qui sont ‘en dehors’. Cette notion du dedans/dehors va toujours être présente dès lors qu’on parle du vin et, comme on le verra plus avant, de la bouteille.

 

Le vin et la force des liens choisis

Visiter un château, c’est devenir châtelain le temps de la visite. En vertu du principe d’incorporation, on est ce qu’on mange et ce qu’on boit. Ce principe a été mis en exergue par Claude Fischler (L’Homnivore, Points). Le principe d’incorporation date des débuts de la chrétienté et est directement relié au dogme « ceci est mon corps, ceci est mon sang » sur lequel est fondé le rite de la communion dans la religion catholique. Quand on mange comme un roi et qu’on déguste les (bons) vins du château, on devient roi soi-même, non seulement le temps du repas, mais plus tard grâce aux souvenirs et aux réseaux auxquels on adhère pour partager sa passion avec d’autres. Le vin peut alors s’intégrer dans un style de vie ouvert vers ceux qui pratiquent la même démarche de rechercher les vignerons qui les intéressent. Le vin forme alors un lien non seulement entre les membres d’une même famille ou avec les amis mais aussi avec d’autres amateurs, sous la forme très contemporaine de réseau.

 

Cette chasse au trésor, que constitue la découverte d’un vigneron, d’un terroir et d’un vin,  fait partie des activités culturelles les plus enrichissantes et valorisantes qui soient dans notre société et pas seulement en France. Trouver l’esprit derrière la matière et rencontrer le créateur du vin constituent un voyage sans limite. C’est une des significations de l’expression « vin culturel. »

 

Le vin et l’histoire

Le vin culturel est aussi une jolie façon aussi d’alimenter le lien entre le vin et l’histoire en passant par les châteaux, surtout quand, par un raccourci admirable de notre langue, le château devient vin à son tour. D’où certainement l’inflation de châteaux qui existe dans notre région, mais pas seulement. L’attractivité du château est telle que ce terme s’impose au vigneron ou au négociant, quand c’est le village lui-même qui l’inclut : Chateauvieux, Château Gaillard, Châteauneuf-sur-Loire… Quelle admirable phrase que ce « donnez-moi un château Moncontour » dite à un caviste ou à un sommelier. Il faut vraiment être Français pour faire tenir tout un château dans une bouteille !

 

306. Honoré de Balzac tomba tellement amoureux du Château de Moncontour à Vouvray qu’il écrivit « Moncontour est ma prédilection » dans une lettre à Madame Hanska, mais faute d’argent il ne pût l’acquérir. Sur l’étiquette, le dessin de grandes dimensions du château domine le Vouvray sec du Vignoble du Château.

                       

Parfois également, le château est le nom d’un des associés de la société ou devient célèbre quand une star en devient propriétaire :

- pour le premier cas, citons la Maison Langlois-Château pour un Saumur parce que Mme Château était l’associée de son mari M. Langlois.

 

307. Pour le second, le Château de Tigné, un domaine de grande superficie de vins d’Anjou, constitue un bon exemple. Son Rosé d’Anjou porte une double figuration, celle du château avec un dessin ancien et un croquis récent de Gérard Depardieu, son propriétaire, avec sa signature.

 

Pour suivre le chemin

-        voir les autres billets sur ce blog,

à suivre le prochain billet sur les châteaux des étiquettes ou le

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