Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Blog d'Elisabeth Poulain

Les mystères du 'Petit déjeuner sous le bouleau' de Carl Larsson 1896

30 Avril 2009, 14:19pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

C'est certainement une des plus célèbres aquarelles du monde. Elle était déjà diffusée en impression couleur à la fin du XIXè siècle en Suède et tirée à 40 000 exemplaires en Ier tirage en Allemagne en 1909. Il est vrai que la notoriété de ce peintre suédois, Carl Larsson, a grandement participé à l’explosion de la vie et de l’amour de la nature qui eut lieu en Europe du Nord à cette époque de rupture et de renouveau.  

Le cadre

La France  elle aussi, connaissait une appétence forte pour de nouvelles façons d’être et de vivre proche de la nature, loin d’un décorum qui nous coupe des autres. Elle savait accueillir des artistes venus d’ailleurs en quête de douceur de vivre et de renouveau, incarné en particulier par les impressionnistes, avec à leur tête, Jean-Baptiste Corot, un homme du XIXè siècle (1796-1875) et un peintre d’une contemporanéité encore actuellement bouleversante.

 

La Normandie et la Région parisienne avaient la préférence d’une partie des peintres nordiques. Parmi eux, Carl Larsson qui s’installa à Paris en 1877, puis quatre ans après à Grez-sur-Loing, un village où se trouvait une colonie d’artistes suédois. C’est là qu’il se consacra essentiellement à l’aquarelle qui le fit connaître. C’est là aussi qu’il fit connaissance de Karin Bergöö, une artiste suédoise, peintre comme lui. Ils tombèrent amoureux, se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

 

La Suède

L’histoire pourrait en rester là ; ce serait sans compter sans les bonnes fées qui peuplent les contes pour enfants suédois. Les fées et le père de Karin leur firent don d’un chalet en bois, Lilla Hyttnas, à Sundborn. La famille et la maison furent dés lors les principaux thèmes de travail pour Carl, qui réalisa de très nombreuses aquarelles sur leurs enfants, la maison et le jardin. Quant à Karin, elle cessa de peindre pour devenir designer, architecte, créatrice de meubles, tisserande, brodeuse, couturière, au point de devenir un grand nom en matière d’art textile et de design. Carl et Karin se sont rencontrés au moment où la puritaine Suède avait soif de soleil et de plaisir de vivre. Ils ont su, chacun à sa façon et ensemble, être un reflet charmant et valorisant des valeurs suédoises de sérieux et d’amour de la famille et de la nature. L’art de vivre suédois existe, voyez Carl et Karin.  

 

Le petit déjeuner sous le bouleau 

Que voit-on ? Une scène intimiste qui sent bon le début de l’été. C’est tout juste si on n’entend pas les abeilles butiner les fleurs. Mais il n’y a pas de fleurs. Le jardin a des allures de prairie. La maison en bois peint en rouge , qui se situe à gauche, possède une bordure plantée de feuillages qui retombent doucement. C’est la seule trace de la volonté de jardiner. Dans le fond gauche, une échelle permet d’accéder au grenier. En avant-plan gauche, on voit un gros tronc d’arbre, le fameux bouleau.

 

Dans le fond à droite, une clôture de planches verticales  en bois sépare la maison de celle d’à côté. Elle est importante pour montrer que le cadre de ce petit déjeuner n’a rien d’une scène idéalisée. Le peintre d’ailleurs souvent travaillait ses aquarelles d’après photos, d’où l’extraordinaire sensation de vérité, de vie et de fraîcheur. Cette proximité, déjà conférée par l’aquarelle, est renforcée par la sensibilité toute en finesse du peintre.

 

Devant, au premier plan au sol, court une herbe jaune vert pâle qui n’a jamais porté le nom de pelouse. Ce serait plutôt celle d’un pré déjà jauni par le soleil. Le travail du peintre est rapide ; on sent que l’important est ailleurs.

 

La tablée   

L’important est justement cette tablée. La table elle-même est inclinée vers la droite. Personne n’a  pris le temps de trouver un endroit bien plat. Des bancs de bois grisé figurent de part et d’autre  de la table. Notre regard accroche quatre enfants  vus de dos, deux garçons dont l’un à une fourchette à la bouche et deux petites filles plus jeunes ; seule la plus jeune se tourne vers nous, avec une cuillère à la main droite et une fourchette à la main gauche. On voit son assiette. Elle a un bonnet rouge, du même rouge que la robe rouge de sa sœur à coté d’elle. Elle nous regarde, interrogative, avec des yeux ronds d’enfant.

 

A côté de cette petite fille, présidant la table, une belle dame avec robe longue, manches gigot, parures  contrastés sur le corsage et capelle d’été qui étonne dans une telle simplicité rustique. Assise sur une chaise, on ne voit que son profil. A sa droite, à la place d’honneur, un gros chien assis sur le banc  surveille attentivement ce qui se passe sur la table. Au milieu, une jeune fille,  au chapeau de paille orné d’un nœud  noir, mange. A sa droite, une fillette rieuse à la capeline blanche plus jeune porte sa fourchette à la bouche. Elle est inclinée vers la gauche, comme sa petite sœur d’ailleurs, qui a d’ailleurs posé sa poupée sur ses genoux. Ce sont les seules qui aient une attitude animée et un corps souple, l’une souriante, l’autre interrogative. 

 

Le petit déjeuner

Il est présent par la nappe blanche posée en diagonale sur la table, un grand pichet gris à couvercle  (en étain ?), l’assiette de la plus jeune enfant, trois fourchettes, la cuillère de la petite et le regard attentif du gros chien bien élevé qui surveille attentivement ce qui se passe sur la table. Des fois qu’il y aurait quelque chose pour lui… On ne voit nul verre ou tasse, ni surtout aucun aliment ou plat. On découvre alors dans l’herbe au pied de l’arbre deux bouteilles, comme si le bouleau n’avait pour fonction dans cette scène champêtre que de protéger la tablée du soleil et de bercer des bouteilles, dont on voit l’étiquette rouge de la bouteille ventrue, l’autre étant une bouteille droite. Elles se touchent par le col. 

 

Les cinq mystères

Et c’est à ce moment là que se posent plusieurs questions :

-  Pourquoi des bouteilles (de bière, de liqueur ou de vin ?) jetées dans l’herbe ?

-  Pourquoi une chaise vide un peu éloignée de la table, en face de la dame ?

-  Qu’y a t’il de gravé sur l’arbre ?  

-  Qui a pris ce petit déjeuner ?

-  Pourquoi ce coq ?

-  Pourquoi un bouleau ?

 

Les bouteilles

La seule explication que je trouve au mystère des bouteilles jetées à terre au petit déjeuner est le signe que c’est au pied de l’arbre que se déguste une ou deux bonnes bouteilles, peut être la veille. Franchement, c’est bizarre. Cela détonne dans une telle recherche de simplicité ‘naturelle’ dont seule est gardée la dimension aimable renforcée par un tel codage vestimentaire de la part des participants :

-  le noir, le gris et le blanc pour la femme et la jeune fille, 

-  le bleu foncé pour le pantalon des garçons, leur chemise rayée bleue et blanc, leur casquette, foncée pour le plus grand, bicolore pour le plus jeune,

-  le rouge-brun rayé pour la petite, le rouge pour la fillette, le rose rayé blanc pour la jeune fille,

- le goût pour les rayures bleues et blanches des tabliers que tous portent (voir aussi les chaussettes), à l’exception de la dame qui en porte un aussi, mais blanc,

            - toutes les têtes sont couvertes, à l’exception de celle du chien de la famille.

 

La chaise vide

C’est celle de celui qui s’est levé pour prendre la photo du petit déjeuner. Quand vous savez que Carl peignait souvent d’après photo, vous vous doutez que c’est lui qui est assis face à sa femme, Karin, à l’autre bout. On se demande si c’est lui qui a bu du vin. 

 

Les entailles sur l’arbre

Le dernier mystère n’en est pas un. Il suffit de lire ce qui est gravé sur l’écorce. On y voit un K et un C, avec une date 1894. Cette année là, leur 6ème enfant, Mats, est mort à 2 mois. Le tableau date de 1896. A cette date là, Karin venait de mettre au monde son 7ème enfant. Leur aînée, Suzanne, au prénom français en souvenir de la rencontre de leurs parents en France,  avait alors 14 ans, Ulf 9 ans, Pontus 8 ans, Lisbeth 5 ans, Brita 3 ans, et Kersti, le bébé de l’année, qui ne figure pas sur la photo.                

 

On peut alors savoir qui a participé au petit déjeuner. De gauche à droite, on aperçoit le dos de Pontus, celui d’Ulf, Lisbeth et Brita. Karin est assise à droite, puis de l’autre coté de la table, il y a le chien, une jeune fille qui vraisemblablement s’occupe des enfants. Elle est au centre de la nichée des ‘grands’. Brita reste près de sa mère. Enfin Suzanne la charmante et le papa au bout de la table.

 

Les entailles disent beaucoup. Elles ont vraisemblablement été dessinées par Karin, avec un K entrelacé d’un C, dont le bout du C a des allures de flèches. Au-dessus figurent deux cœurs percés  d’une flèche pointée vers la gauche. Si vous tracez une ligne entre l’extrémité de la flèche, la partie extérieure du C, le jambage du K et le 4 de 1894, vous arrivez aux deux bouteilles, l’une droite et l’autre ventrue inclinée vers la première. Comme un lien entre l’amour d’un homme, d’une femme, la vie, la mort. Remarquez que la date ne figure que sous l’initiale de Karin.        

 

Le coq

Ce n’est certainement pas par désir de mettre un peu de jaune à un endroit vide du fait de l’absence de

Carl assis sur la chaise ou pour faire de l’humour comme pour le chien. Ce coq signe le retour du soleil, qui chasse les sombres humeurs de la nuit. Il est symbole du jour qui renaît. Dans la symbolique grecque et germanique, il accompagne celui qui vient de partir dans l’autre monde. Il est aussi le gardien de la vie dans les pays nordiques.

 

On comprend que cette scène familiale est aussi un hommage à ce petit garçon, Mats, qui aurait eu deux ans cet été là et qui aurait grandi au coté de Kersti, le nouveau petit frère. C’est aussi une déclaration d’amour à celle qui donne la vie à leurs enfants, les élève et travaille avec lui. 

 

Le bouleau

Ce n’est pas seulement parce que le bouleau est très fréquent en Suède. Le bouleau est résistant et s’adapte à tout. Carl aurait pu certainement trouver un autre arbre dans son jardin.. En pays nordiques, cet arbre est aussi bien associé au soleil, comme le coq, mais aussi à la lune. Avec cette double essence, masculine et féminine, il est le transmetteur de l’unité qui lie l’homme au ciel et au cosmos.

 

Pour suivre le chemin

. La maison est certainement la résidence d’artiste la plus visitée au monde. Elle est toujours restée dans la famille. On peut la visiter. Les informations que j’ai utilisées viennent en grande partie du site consacrée à Carl Larsson, Karin Larsson et Lilla Hyttnäs. Le site est géré par l’Association de la famille de Carl et Karin Larsson :       http://www.clg.se/enstart.aspx

. Voir aussi   http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_Larsson   et fr.wikipedia.org/wiki/Grez-sur-Loing 

. Photos en provenance du site 

. Toute l'interprétation en dernière partie est purement personnelle.

Commenter cet article