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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Regard en images d'un homme en colère, Michel Hénocq, peintre, Paris, Angers

29 Juin 2009, 10:12am

Publié par Elisabeth Poulain

L’atelier

Il est à ce point fait pour Michel Hénocq qu’on se dit qu’il ne peut y avoir de hasard. Dans un quartier ancien d’Angers, La Doutre, son atelier est situé dans une petite rue, qui se finit en escalier, comme à Montmartre, entre un cloître bordé de très hauts murs d’un côté, et des petites maisons avec quelques ateliers, transformés en garage de l’autre.  Sauf un, c’est le seul à avoir une double porte peinte en un rouge profond. Quelques marches à descendre dans l’atelier et vous êtes dans l’antre du tigre.

 

 

 

C'était avant déjà celui d’un peintre, mais sur meuble. Cette petite rue du Tambourin débouche sur la Rue Lionnaise, avec un i comme lion, qui était une voie importante au Moyen-Age pour sortir et entrer dans la ville.

 
Le tigre

En ce moment, c’est un tigre de cirque qui occupe une partie de son atelier. Michel Hénocq l’a découvert sur une affiche, l’a croqué en dessin, puis transcrit sur une toile, en commençant d’ailleurs sa toile par lui dans le coin supérieur gauche. C’est dire son importance. C’est un tigre avec une gueule de tigre, du genre qui en aurait beaucoup vu, à aller de ville en ville, à voir des gens qui disent ‘Oh, c’est un tigre, ben oui, c’est moi le tigre’, un peu las, solide quand même, qui garde suffisamment de confiance pour continuer sa route,  avec la volonté de se tenir droit, fidèles à ses émotions.

 

« Ceux qui découvrent ma peinture peuvent en être étonnés, choqués même de ce qu’elle ne cadre pas avec la représentation que l’on a de l’art contemporain. Mais je ne vis pas en dehors de mon époque » Michel Hénocq.

 

Les images

Si on peut dire que Michel Hénocq chasse, c’est uniquement pour les images qu’il capture, emmagasine et enfouit au plus profond de lui, sans y être pour quelque chose. Ou plutôt sa sensibilité s’en nourrit pour pouvoir traduire en images ce qu’il sent et veut exprimer dans ses peintures. Ses rêves, la nuit, recréent des villes, des maisons en bois, qu’il  sait n’avoir jamais vues et qui sont pourtant là, si précises, si présentes. Il s’émerveille de ce que son esprit peut créer. Sa peinture ressemble un peu à ça, mais avec une volonté de contrôler ce qu’il fait, contrairement aux rêves, en particulier à ceux des surréalistes.  

 

 

Bien sûr, Michel Hénocq a été impressionné par les Surréalistes, en particulier Georges Limbour, philosophe et poète, qui faisait ses cours sans note. Un grand bonhomme, qui avait mis sa bibliothèque à la disposition de ses étudiants. Il est toujours sensible à leur vision du monde  mais repousse leur refus du contrôle. Sa recherche d’images est sa façon d’alimenter ce hasard contrôlé. Quand il voit une tâche sur un tableau, il y voit quelque chose, ne l’enlève pas, s’en sert et ne cherche pas à savoir pourquoi.

 

Les paysages, l’érotisme, la répétition

Mais pourquoi, fait-il ainsi,  comme ça, à la limite ça ne l’intéresse pas beaucoup. Il laisse cela aux autres.  Les paysages par exemple l’ennuient. Les Impressionnistes ne l’émeuvent pas  mais voir Goya et ses peintures noires au Prado le bouleverse pendant plusieurs jours. Les Expressionnistes allemands l’intéressent aussi, en particulier Hans Bellmer et sa vision de l’érotisme qui l’ont inspiré. 

 

Dessiner le corps a été pour lui une belle aventure. Mais très vite aussi, la préoccupation première s’efface devant la technique, le poil pubien devient une question de trait à aligner. Cela devient lassant. Cela a été une façon de comprendre qu’il ne veut pas être lié par ce qu’il a déjà fait. La répétition est un piège qui détruit petit à petit la sincérité du message.


La gourmandise

Michel Hénocq a poursuivi son chemin dans la peinture par une certaine idée de la gourmandise. C’est un visage boursouflé, gonflé à la limite du craquement, composé à la façon d’un Arcimboldo, mais sans  fruits, ni fleurs, ni poissons, uniquement avec des volumes

 

 

 

volumes en rondeur de couleur chair. Ses objectifs, exprimer la volupté, la sensualité réinterprétée au niveau érotique de façon à sortir de ce  thème en dessinant une vision très particulière de la gourmandise à l’encre de chine. A ce moment là de sa vie, un écrivain a été très important. C’est Elias Canetti, un juif de la diaspora espagnole, qui parlait 15 langues. Il était un homme inclassable, qui avait une culture encyclopédique ; il a vécu dans toute l’Europe. C’est lui qui a ouvert au peintre la porte des grosses dames.

 

Les grosses dames, la jouissance et le petit homme

Elles ont fait et font encore partie de la vie du peintre; elles sont au cœur de sa diaspora. A côté d’elles, il y a des petits hommes, comme dans l’histoire racontée par Canetti, une grosse dame  - du genre mangeuse d’homme -  suivi d’un petit homme appelé Fischerle (le petit poisson en allemand). Cette période a été très féconde pour le peintre. Il y avait un véritable boom sur l’art. Les gens achetaient trois-quatre tableaux d’un coup. C’était l’époque de la libération sexuelle, avec une explosion de jouissance, juste avant le boom pétrolier de 1991. Le peintre était jeune, il vivait à Paris. Tout était permis. 

 
 

 

L'inquiétude, le questionnement

Des grimaces, des grincements ont commencé à apparaître dans la société. Il y avait trop d’avidité de mauvais aloi. Michel Hénocq le sentait d’autant plus qu’il avait une position en retrait. Il a commencé à instiller ces vibrations, ces doutes en images. Il voyait la société courir de plus en plus vite. Il a d’ailleurs peint une toile où l’on voit courir des hommes dans le ravin et continuer à courir en tombant le long de la paroi. La situation devenait difficile, la guerre commençait en Yougoslavie, une guerre religieuse, ethnique en Europe, des charniers, qui annonçaient les prémisses de la 3è guerre mondiale. La suite, avec l’Irak, l’Iran, l’a fortement ébranlé.


Les hommes en noir

Ils ont commencé à peupler ses toiles, bien avant l’an 2000. Ils annoncent l’apocalypse, les Twin Towers ou les émeutes urbaines. Les villes sont noires, les hommes aussi, des corbeaux volent dans le ciel, des voitures noircies par le feu gisent dans les villes. Que disent ces hommes ? Que veut cette société ? Comment peut-on renouer volontairement avec la guerre, partir volontairement en exode en

 

fin de semaine, chacun dans sa voiture; au sein d’une nature, qui reste verte pour qu’on puisse encore y aller en voiture, avec des gens qui continuent à manger, toujours encore plus, alors que le monde croule autour d’eux ? C’est  à ces moments là que le peintre a réalisé Pique Nique à Hiroshima par exemple. 

 

«  En tant qu’artiste, je ne puis me contenter de faire de l’art pour l’art, une peinture qui se situerait hors du temps. Mais ni voyeur, ni témoin, ni moraliste, je tente par une figuration singulière, d’exprimer mes jubilations et mes colères, face aux désordres du monde présent »  Michel Hénocq

 

La Bête, la violence urbaine et les décombres

Chez Michel Hénocq, une image ne chasse pas l’autre. Certaines deviennent dominantes à un moment et repoussent les autres dans un coin, dans un fond ou peut être derrière. Les grosses dames reviennent sous forme de prostituées dont les seins sont aussi pointus que la pointe des obus. Elles ont des regards durs, comme des maquerelles usées. A côté d’elles, des hommes au regard vide.

 

 

De nouveaux acteurs viennent occuper les toiles. Le peintre vient de terminer par exemple une série de dix peintures ‘Conversations avec la Bête’. 10 pour être sûr de ne pas se répéter sur le thème du principe mâle et femelle, la Bête et l’Ange, dont on ne sait pas qui est qui. C’est une suite de ses visions érotiques du début. Une évolution et une rupture en même temps.  Les hommes en noir sont présents maintenant dans les violences urbaines et la série sur les voitures. Les carcasses de voitures, les décombres d’une façon générale sont une mine à utiliser pour Michel Hénocq qui les traduit dans les violences urbaines. Ce sont des dessins au fusain noir sur de grandes planches,  pour trouver le rythme puissant, l’imbrication des  corps entre eux, la force de cette violence en connexion qui couvre quasiment toute la surface des planches.                  

 

Le choc de la photo, le poids de la peinture

Actuellement tout le monde sait tout sur tout. On voit des gens mourir à l’écran. C’est comme au cinéma. Plus rien n’a d’importance. Ce n’est pas être tragique en disant cela. C’est un fait. Michel Hénocq est aussi un homme de son temps. Ses tableaux entrent en concurrence avec les photos. Jamais, affirme-t-il, il ne sera possible de reproduire la violence de l’avion qui s’est fracassé sur une des Twin Towers avec cette interpellation « Oh my God » ou ce sniper israélien qui vise un enfant palestinien qui se lève, attend qu’il se soit dressé et le tue.     

 
Sa diaspora

Ces hommes en noir sont toujours là, avec lui.  Ce sont chez le peintre des personnages récurrents, comme le petit enfant boursouflé, une femme bossue qui porte du bois, des femmes liées (avec des cordes ou autres liens), le diable avec son sexe turgescent…

 

 

Les animaux aussi ont leur importance, qui permettent au peintre de dire sa colère. Comme il le dit lui-même, il y a chez lui un côté Jérôme Bosch qui donne à sa peinture une dimension religieuse. C’est vrai que le peintre a commencé par faire des études de philo puis de droit. Parallèlement à son métier engagé dans la société, il a toujours dessiné les ambiguïtés de la nature humaine,  dans des décors à la fois ultra-réalistes, allégoriques et dénonciateurs, du mal,  de la guerre et de la violence. Pendant des années, ses œuvres ont été exposées chez Catherine Moisan à  la  Galerie satirique.


La couleur, les dimensions

Le noir est très présent chez lui . Toutes les toiles sont précédées par de nombreuses esquisses en noir. Des noirs qu’il obtient avec l’encre de chine, l’encre, le fusain, le crayon, le charbon…C’est pourtant la couleur qui l’attire. Pour ‘Un beau dimanche d’automne’, c’est l’orange qui apporte l’éclaircie. Montrer la violence urbaine sans couleur serait un non-sens.  Imaginez par exemple ‘Sacrifice urbain’ (2006) sans les couleurs chaudes (l’orange, le rouge, le jaune) et froides (le vert, le bleu…). Comment serait-il possible montrer le feu la nuit, la voiture qui brûle, la chair blême dans cette violence chromatique? 

 

« Je retourne ainsi tout naturellement aux sources des hantises, des interdits, de l’inconscient collectif par l’intermédiaire d’allégories obsessionnelles. Non sans délectation ! »   Michel Hénocq  

   

Michel Hénocq fait le choix d’utilise des grands formats parce qu’il a beaucoup à dire, fortement et en même temps. Ne montrer qu’un des aspects d’un sujet n’a pas beaucoup de sens pour lui. Son format type est le 1m x 1, le plus souvent avec une multitude de sujets, hommes, femmes, enfants et bêtes, peu d’objet, à part la voiture et l’immeuble. Mais ‘Conversations avec la bête’ (2006)  montre deux personnages. Il est rare qu’il n’y ait qu’une seule personne. Même ‘La sauterelle’, une femme tonique au grand nez et à la fesse ronde n‘est pas seule ; elle chevauche un puissant sanglier (2002). Une étude récente montre pour la première fois chez lui deux fillettes longilignes serrées l’une contre l’autre, sans volonté de les enlever leur aspect de brindilles solitaires. C’est une rupture avec ce que faisait le peintre jusqu’alors.   


Les titres des toiles

Les titres ont toujours une grande importance, surtout chez un lettré comme Michel Hénocq. En quelques mots, ils expriment le sens de ses peintures. Parfois, ils sont à prendre au premier degré comme dans La Mère Tourière’ qui serre deux bébés maigrelets sur son ventre noir rebondi ; parfois ils relèvent de la provocation pure comme ‘Osez la guerre’ ou annonce un  mystère qui renforce le sens du titre, comme un clin d’oeil de sa part à son intention. Dans cette catégorie, sont à ranger ‘Les barbaries, le héron du Nil’ ou ‘La pierre qui pense n’a pas d’état d’âme’.

 

Aujourd’hui, demain

La vie de Michel Hénocq est de montrer sa colère en images, avec beaucoup de réflexions préalables pour transformer ces images en allégorie. Depuis ces dernières années, il sait très clairement ce qu’il veut dire et ce que ses toiles veulent dire. Ce sont des messages adressés à ceux qui pourront les déchiffrer. Il se plait à imaginer des dialogues entre eux et ceux qui les verront sur leur mur pendant 30 ou 40 ans. Ses oeuvres ont tellement de choses à dire. L’important, à ce stade de la vie de Michel Hénocq  n’est plus là d’être classé dans une école, un style ou d’être rattaché à une galerie, c’est d’être encore plus pleinement lui. Il sait ce qu’il veut dire et le dit.

 

« A-t-on peur de l’image et de ce qu’elle peut dire ou veut dire, comme on a peur de la mort au point de la cacher ? Ou bien n’a-t-on plus d’imaginaire ? » Michel Hénocq

 

Pour suivre le chemin

. Michel Hénocq a un site sur lequel il exprime ses colères : 

www.michel-henocq.fr/ -

. Ce texte fait suite a une interview que j’ai réalisée le 9 juin 2009 dans l’atelier du peintre, rue du Tambourin à Angers.  Les photos que j’ai prises à ce moment l’ont été dans un tempo très serré, tout en notant les propos du peintre. Elles témoignent de la réalité d’un instant. voir l’œuvre de Michel Hénocq, il convient de se référer à des photos extraites de son site ou de ses expositions.

. Les citations sont extraites de la plaquette donnée par le peintre pour expliquer sa démarche.     

. Voir aussi certaines expositions récentes, la première à Châtillon et la seconde dans l’Ouest à Saffré

www.ville-chatillon.fr/.../archive_henocq.htm

www.hang-art.fr/...04/Fiche_Henocq.html

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