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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Regard d'un peintre d'images, Michel Hénocq, Paris, Angers, Doutre

7 Juillet 2009, 16:37pm

Publié par Elisabeth Poulain

L’atelier

Il est à ce point fait pour Michel Hénocq qu’on se dit qu’il ne saurait y avoir de hasard. Dans la Doutre, un quartier ancien d’Angers, son atelier est situé dans une petite rue, qui se finit en escalier, comme à Montmartre, entre un cloître bordé de très hauts murs d’un côté, et des petites maisons avec quelques ateliers, transformés en garage de l’autre.  Sauf un, c’est le seul à avoir une double porte peinte en un orange profond. C’est là, quelques marches à descendre dans l’atelier, vous vous sentez bien, vous êtes dans l’antre du tigre. L’amusant est que cet atelier était avant celui d’un peintre sur meuble et que cette petite rue du Tambourin débouche sur la Rue Lionnaise, avec un i comme lion, qui était une voie importante au Moyen-Age pour entrer dans la ville close.

 

Le tigre

« En ce moment, c’est un tigre de cirque qui occupe une partie de mon atelier. Je l’ai rencontré sur une affiche ; je l’ai croqué en dessin, puis transcrit sur une toile, en commençant d’ailleurs ma toile par lui dans le coin supérieur gauche. C’est dire son importance. C’est un tigre avec une gueule de tigre, du genre qui en aurait beaucoup vu, à aller de ville en ville, à voir des gens qui disent « Oh, c’est un tigre, ben oui, c’est moi le tigre », un peu fatigué, solide quand même, qui garde suffisamment de confiance pour continuer  avec la volonté de se tenir droit ».

 
Les images

« Si on peut dire que je chasse, c’est uniquement pour les images que je capture, j’emmagasine et j’enfouis au plus profond de moi, sans y être pour quelque chose. Ou plutôt je m’en nourris pour pouvoir traduire en images ce que je sens et veux exprimer dans mes peintures. Mes rêves, la nuit, recréent des villes, des maisons en bois, que je sais n’avoir jamais vues et qui sont pourtant là, si précises. Je m’émerveille de ce que mon esprit peut créer. Ma peinture est un peu ça, mais avec une volonté de contrôler ce que je fais, contrairement aux rêves et aux surréalistes ».     

 
L’influence des Surréalistes

« Bien sûr, j’ai été impressionné par les Surréalistes, en particulier Georges Limbour, mon professeur de philosophie, écrivain et critique d’art , qui faisait ses cours sans note. Un grand bonhomme, qui avait mis sa bibliothèque à la disposition de nous, ses élèves : Sartre et Camus mais également Dostoïevski, Jarry surtout. Je  suis toujours sensible à leur vision du monde mais je repousse leur refus du contrôle. Je trouve les images que je  cherche pour exprimer ce que je sens ; c’est ma façon d’alimenter ‘le hasard’. Quand j’ai une tache sur un tableau, si j’y vois quelque chose, je ne l’enlève pas, je m’en sers et je ne cherche pas à savoir pourquoi ».


Les paysages, l’érotisme, la répétition

« Mais pourquoi, je fais comme ça, à la limite ça ne m’intéresse pas beaucoup. Je laisse ça aux autres.  Les paysages par exemple m’ennuient. Ansi les Impressionnistes ne m’émeuvent pas  mais après avoir vu Goya, ses peintures noires et ses majas, je suis sorti bouleversé du Prado, mais pas seulement Goya, Jérôme Bosch, Breughel, Zurbaran. Je reviens de Madrid, quel choc ! Les Expressionnistes allemands me parlent aussi intimement, Otto Dix, George Grosz, Karl Hubbuch, surtout pour leur côté critique sociale. 


Hésitant entre l’écriture et la peinture, je me suis mis, sous l’influence de Hans Belmer (et de Georges Bataille qu’il avait illustré) à dessiner des scènes érotiques sur de grandes feuilles de papier blanc et à l’encre de Chine. C’était un travail plein de risque car la main ne doit pas trembler, aucun  retour en arrière n’étant possible. Très vite aussi, la préoccupation première, l’enjeu pimenté de l’érotisme, s’est effacé devant la technique ; le poil pubien devint une question de quelques traits à aligner. Cela devenait lassant. Ce fut pour moi une façon de comprendre que je ne voulais pas être lié par ce que j’avais déjà fait, ce que je savais faire. La répétition est un piège qui détruit petit à petit la sincérité du message ».

 
La gourmandise

C’est alors que sont apparus sans me prévenir les
«Ogres », images ironiques de la gourmandise, de la voracité, de la volupté. De gros hommes un peu bêtes (bestiaux ?)  qui dévorent de petites femmes, des matrones obèses qui bouffent des pâtisseries dégoulinantes de crème. Puis, comme ce fut souvent le cas avec ma peinture, la rencontre avec un écrivain la fit évoluer. Cette fois ce fut Elias Canetti, un Autrichien, d’origine juive de la diaspora espagnole, qui parlait 15 langues, et son roman Autodafé.  Quelque temps plus tard, ce fut le tour de Bohumil Hrabal ».


Les grosses dames, la jouissance et le petit homme

« Elles ont fait et font encore parfois partie de ma vie ; elles sont au cœur de ma diaspora à moi. A côté d’elles, il y a des petits hommes, comme dans l’histoire racontée par Canetti, celle d’une une grosse dame qui engloutit littéralement son professeur de patron, toujours accompagnée d’un petit homme maquereau enfantin du nom de Fischerle, (petit poisson). Ces personnages débordant de vie, formaient des couples, dansaient, s’agitaient sur la toile. Cette période a été très féconde pour moi. Il y avait un véritable boom sur l’art. Les gens achetaient 3-4 tableaux d’un coup. La libération sexuelle était là , la vie facile aussi. Cela a été une explosion de liberté, juste avant le boom pétrolier de 1991. J’étais jeune. J’étais à Paris. Tout était permis. Tout ceci n’est pas innocent ».


L’inquiétude, le questionnement

« Puis progressivement, sournoisement, des grimaces, des grincements ont commencé à apparaître dans la société. Il y avait trop d’avidité de mauvais aloi. Je le sentais d’autant plus que j’avais une position en retrait. Ma peinture n’est pas une critique, pas davantage une caricature ; je cherche plutôt par l’intermédiaire d’ images à exprimer  ce que j’éprouve tout en me réservant le droit à un humour parfois grinçant.. J’ai commencé à instiller ces vibrations, ces doutes, ces questionnements au travers de mes peintures. Je voyais la société courir de plus en plus vite, la situation devenir difficile, la guerre en Yougoslavie a été une première alerte, une guerre religieuse, ethnique en Europe, là où nous allions en vacances, l’épuration ethniques, les massacres de population, les charniers ; elle annonçait les prémisses de la 3è guerre mondiale. La suite, avec l’Afghanistan,  l’Irak, les attentats un peu partout, m’a fortement ébranlé. Je ne juge pas, je me pose des questions auxquelles je n’ai pas de réponse. Je réagis. Je m’interroge. Quoi, chacune des trois religions monothéistes professe la paix et fait la guerre au nom de Dieu ? Comme au temps des Croisades. Et George Bush, avec ça, ça a été le comble du comble ».


Les hommes en noir

« Ils ont commencé à peupler mes toiles, bien avant l’an 2000. Ils annoncent l’Apocalypse, la chasse à l’homme, l’asservissement de la femme, les Twin Towers. Les villes sont noires, les hommes aussi, des corbeaux noirs volent dans le ciel, des voitures noires bloquent les routes pour partir en week-end quoi qu’il arrive. Que disent ces hommes ? Que veut cette société ? Comment peut-on renouer avec la violence extrême de la guerre, en partant en exode en fin de semaine, chacun dans sa voiture, au sein d’une nature, qui reste verte pour qu’on puisse encore y aller en voiture, avec des gens qui continuent à manger, toujours encore plus, alors que le monde croule autour d’eux ? C’est ainsi qu’aujourd’hui (2009), après bien des détours, des coups de pinceaux à droite, à gauche, des histoires pas toujours claires, des fables sans morale, je suis arrivé aux ‘Pique-Nique à Gaza’, et même un  ‘Pique Nique à Hiroshima’ ».

 
La Bête, la violence urbaine et les décombres

« Dans ma peinture, il n’y a pas de suppression, une image ne chasse pas l’autre, au contraire elle en entraîne une autre, et ainsi de suite, mais certaines deviennent dominantes à un moment et repoussent les autres dans un coin, dans le fond de ma mémoire ou peut être derrière. Début 2008, j’ai exécuté par exemple une série de dix peintures que j’ai appelée ‘Conversations avec la Bête’. 10 toiles pour être sûr de ne pas me répéter sur le thème du principe mâle et femelle, la Bête et l’Ange. C’est un rappel de mes visions érotiques du début,  une évolution et une rupture en même temps. 

De même, les hommes en noir ne m’ont pas quitté. J’ai enchaîné avec les ‘Violences urbaines’, les incendies de voitures, les attentats, les carcasses calcinées de voitures qui s’empilent; les décombres, les ruines sont pour moi actuellement une extraordinaire source d’inspiration pour exprimer mes colères devant l’incohérence du monde. Et tout naturellement les mères éplorées des kamikazes deviennent des mater dolorosa, des piétas. J’ai beaucoup travaillé sur ces thèmes notamment en réalisant des dessins au fusain noir sur des feuilles blanches (format 65x50), répétant de nombreuses fois le même sujet pour trouver le rythme, affermir les liens des corps, donner plus de la force à l’expression de la violence ».           

 

Le choc de la photo face au poids de la peinture,

« Actuellement tout le monde sait tout sur tout. Les images disent tout jusqu’à la saturation et l’indifférence. On voit des gens mourir à l’écran. C’est comme au cinéma. Plus rien n’a d’importance. Je ne suis pas tragique en disant cela. J’énonce un fait. Je suis aussi un homme de mon temps. Comment oser encore faire une peinture figurative, une peinture narrative ? Mes tableaux entrent en concurrence avec les photos. Je sais aussi que jamais je ne pourrai reproduire la vigueur expressive de l’avion se fracassant contre une des Twin Towers avec le cri de cette femme, témoin du drame « Oh my God !» ou de cet enfant palestinien frappé à mort sur nos écrans de télévision par la balle d’un sniper israélien. Quel artiste est de taille à rivaliser ? Il ne reste plus qu’à pulvériser l’image (faire de la peinture dite abstraite, de l’art conceptuel – qu’est-ce que c’est que ça !) ou trouver d’autres images. Pour ma part, je cherche à retourner aux sources des hantises, des interdits, de l’inconscient collectif par l’intermédiaire d’allégories obsessionnelles. Non sans délectation. »   


Le Monde de Michel Hénocq

Sur les toiles de Michel Hénocq, depuis plus de trente cinq ans, défilent dans le désordre, des ogres grotesques, des dames bouffies, des hommes à tête de chien, de porc, de taureau, d’âne, des évêques, des oies, des petits garçons à culottes courtes (l’artiste ?). Les hommes en noir sont toujours là, dénonçant l’incohérence du monde, mais aussi des sorcières se préparant pour le sabbat, des jongleurs, des femmes chargées de lourds fardeaux, des femmes voilées, des femmes ligotées (assujetties, persécutées ?), des rappeurs de banlieue jetant des cocktails Molotov, des mères douloureuses pleurant la mort de leur fils, des soldats harnachés, des familles du dimanche, des arbres ressemblant à des démons, des voitures pareilles à des dragons. Ici c’est une femme qui porte du bois, là des fuyards portant des moulins à café sur leur dos ou des pendules, souvent apparaît le diable (qui est en nous) sous de nombreuses formes (mais n’a-t-il pas de nombreux avatars ?) ; les animaux aussi ont leur importance : bestialité ou masques de carnaval ? C’est avec ces personnages récurrents qu’il raconte ses histoires. Des fables sans morales, a dit de ces peintures un critique. Il y a ici du Jérôme Bosch (en toute modestie, ajoute-t-il, flatté tout de même du parallèle) qui donne à sa peinture une dimension métaphysique.


La couleur, les dimensions

Après une palette chatoyante mélangeant allégrement les couleurs chaudes et les couleurs froides, à partir de l’an 2000 (tournant voulu dans sa peinture), alors que les sujets devenaient moins allégoriques et plus soutenus par un discours que l’on pourrait qualifier d’engagé ( ‘Les hommes en noirs’ , ‘Les violences urbaines’, ‘Osez la guerre’…) , les gammes de couleurs se sont réduites : des harmonies de gris, du noir et rouge, des bruns et des ocres, afin de se tenir plus près du sujet. Parfois les couleurs reprennent de l’intensité (couleurs primaires : rouge, bleu, jaune) pour exprimer l’ardeur des violences dans les banlieues, montrées comme une fête foraine.

 

Les formats sont constants : carrés de 120x120, grands rectangles de 120x89, 100x80. Il aimerait peindre plus grand, mais les toiles ne tiendraient pas dans le coffre de la voiture. Il rêve aussi de grandes fresques ; qu’on lui confie le mur d’une église ou le plafond d’un théâtre. Il peint également de petites œuvres précieuses sur bois qui rappellent ses premières peintures. A côté, il pratique le dessin au fusain ou au crayon noir dont il aime la rigueur et la clarté. Il peint essentiellement à l’huile et n’utilise qu’exceptionnellement l’acrylique pour des œuvres sur papier.  

Les titres

Les titres ont une grande importance. En quelques mots, ils soulignent, intensifient et parfois pervertissent le sens de la peinture. Parfois, ils sont à prendre au premier degré comme ‘La Mère Tourière’ qui serre deux bébés sur son ventre, la série des Barbaries (tirée de l’Apocalypse : ‘Il est tombé du ciel une grande étoile ardente’),  même s’ils relèvent de la provocation comme ‘Osez la guerre’ ( une série de plusieurs toiles). Parfois une sorte de mystère renforce le sens de ce qu’il veut dire, comme un clin d’oeil de sa part à l’intention du spectateur. Ainsi ‘La pierre qui pense n’a pas d’état d’âme’,  La voleuse poursuivie par le vent’. Plus rarement une œuvre fait référence à un événement, ainsi ‘La vierge de Bhopal’ (2000). Qui se souvient aujourd’hui de Bhopal, la plus grande catastrophe chimique de notre courte histoire contemporaine ? Ou bien encore la série réalisée après avoir vu un opéra contemporain dont le sujet était les amours tragiques d’Héloïse et Abélard, sur un texte poétique de Bernard Noël et dont les titres sont tirés du livret.  

Aujourd’hui, demain

« Ma vie, c’est de créer des images qui étonnent, perturbent, interrogent, font rêver, excitent l’imaginaire de celui qui accepte de se livrer à elles. Depuis ces dernières années, je sais très clairement ce que je veux dire et ce que ma toile veut dire. Mes peintures sont des messages que j’envoie à ceux qui prendront le temps de les déchiffrer. Elles sont un peu comme le tigre des dernières œuvres, il faut savoir les apprivoiser. Mes peintures sont tout sauf décoratives, elles ne sont pas faites pour être accrochées sur un mur entre une assiette de faïence de Quimper et une broderie miao rapportée du dernier voyage en Chine. Non ! Elle réclame l’attention. Il faut les regarder, les regarder, les regarder encore afin qu’elle vous livre ses secrets. Et là vous en aurez pour longtemps ! J’ai tellement de choses à dire. Et ce n’est pas fini ! »  

Pour suivre le chemin

. Michel Hénocq a un site sur lequel le peintre exprime ses colères, avec des commentaires percutants :

www.michel-henocq.fr/ -

 

. Voir aussi certaines expositions récentes, la première à Chatillon et la seconde dans l’Ouest à Saffré

www.ville-chatillon.fr/.../archive_henocq.htm

www.hang-art.fr/...04/Fiche_Henocq.html


. Ce second billet consacré à Michel Hénocq est une oeuvre mixte, comme on le dit en peinture. J'ai conçu un texte à partir de mes 10 pages de notes saisies au cours de l'entretien, puis  Michel  Hénocq a retravaillé le texte en l'enrichissant et je le publie en tant que texte commun.   

 

 

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