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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Des dangers de l'oeno-tourisme pour le petit vigneron (1)

19 Août 2009, 14:37pm

Publié par Elisabeth Poulain














Des questions à se poser

A trop vanter les bienfaits de l’oeno-tourisme pour les professionnels du vin et des délices de l’OT pour les amateurs de vin, la question de savoir si l’OT n’est pas dangereux pour le vigneron ne peut être occultée. A l’exception de petits vignerons qui testent la formule, je n’entends pas grand monde parler de l’autre facette de ce tourisme dans les vignes joliment qualifié d’oeno-tourisme. Un tourisme un peu spécial, mais du tourisme quand même,  fait de vagabondage sans obligation particulière pour le touriste  pour ce qui est au fond, quand les grands mots sont partis, de la vente directe au public.  Ce consensus quasi général en faveur de l’OT me paraît d’autant plus préoccupant que le différentiel entre les attentes des deux partenaires va en croissant.

 

« L’exçès d’oeno-tourisme me saoule ».

C’est le joli titre que Jacques Berthommeau a trouvé sur ce sujet Sa position est plus que vraie. Il cite de belles réussites fondées sur la dimension touristique de l’offre par de grands noms, Hennessy, le Château de Jau, Miren et Nicolas de Lorgeril à Pennautier en Languedoc, le Cassisium de Nuits Saint-George… Il distingue bien cette offre touristique de la possibilité d’acheter les vins ou les spiritueux à la boutique après la visite. Ce que savent très bien faire, ici en Val de Loire, les grandes maisons comme Bouvet-Ladubay et Ackermann Rémy-Pannier à Saumur,  Couly-Dutheil à Chinon ou Paul Buisse   à Montrichard par exemple.

 

Les petits vignerons

Quant à moi, comme toujours, je suis beaucoup plus terrain et terrain de base. Je ne me préoccupe guère de la conversion à l’OT par les Bordelais, ni de la maîtrise de la visite des caves en Champagne et à Saumur pour qui n’a jamais mis le nez sous terre; je pense plutôt aux petits vignerons qui voient un acheteur en chaque visiteur ou dégustateur qui ouvre leur porte.

 

Ces petits vignerons se sont endettés et parfois lourdement pour installer des salles d’accueil et de dégustation, sur les conseils de leurs syndicats, tentés il est vrai par des subventions européennes.

Qui aurait le courage de refuser de l’argent qu’on vous donne, même si et surtout si malheureusement vous n’en avez pas (d’argent). Il y a toujours ce raisonnement clairement exprimé ou pas que c’est déjà ça de pris ; ce sont des dépenses qui auraient du être faites un jour dans l’avenir.

L’origine européenne agit également comme un aimant, comme si elle vous devait bien ça. Le collègue en plus l’a déjà obtenu et construit sa salle. A chaque fois qu’il vous voit, il vous parle de tous ses clients qui viennent chez lui, alors que vous…Et comme vous ne pouvez rien vérifier, vous le croyez un peu, un peu plus... Jusqu’au jour, où vous cédez aux pressions de toutes sortes qui vous agressent comme autant de fléchettes. 

 

La fascination de la belle salle d’accueil

Et, comme dans les chansons de Brel, il y a la femme, votre femme qui travaille avec vous, et beaucoup, comme vous ; elle se voit bien accueillir les clients dans une belle salle refaite à neuf ou construite pour l’occasion, avec un beau parking par devant pour accueillir les cars, nombreux et bourrés de clients descendre déguster et acheter en masse. Difficile dans ces conditions de savoir dire non quand on est un petit vigneron, non à cette alléchante suggestion de développer l’oeno-tourisme et de devenir des vrais pros de l’accueil à de futurs clients qui ne demandent que ça.

 

L’envers du décor

C’est simple comme un sourire ; il suffit d’aménager joliment un lieu d’accueil avec des toilettes, le fameux parking, de signaler et de faire connaître sa présence et les clients arrivent. Seulement, ce n’est pas vrai. Pour connaître la réalité, il faut aller écouter les femmes, celles qui vont accueillir les fameux clients. Voici ce qu’elles racontent :

. Bien sûr, il faut distinguer les clients fidèles des gens de passage.

. Parmi ceux-là, il y en a de formidables ; certains rejoindront le groupe des clients fidèles. Ils sont polis, souriants ; ils viennent aux bonnes heures et achètent bien (beaucoup), heureux de découvrir le nouveau millésime en amenant des amis. Ils forment la crème en un mot. 

. Il y a aussi les clients de ‘passage’ qui achètent peu et à qui il faudra expliquer beaucoup, sans grand espoir de les revoir. Les touristes étrangers forment une catégorie particulière. La réglementation européenne de TVA n’est pas des plus faciles à saisir pour qui ne fait que des ventes ponctuelles.   

. Dans ces ‘passages’, il y a aussi de véritables profiteurs-exploiteurs, qui arrivent chez le vigneron peu avant la fermeture de midi ou du soir pour prendre l’apéro en toute convivialité et gratuité: « l’accueil est bien au cœur de la culture du vin, n’est-ce pas ».  Ceux-là sont capables de goûter tous les vins sans acheter une seule bouteille, sachant que la première dégustation ne permet jamais, sauf miracle, de rentabiliser la dégustation. Quant à penser que la vente d’un carton de 6 couvre les frais, autant rêver, le pire étant évidemment de devoir tenir ouverte la salle de dégustation sans qu’il y ait un seul client.

 

Le vigneron, ce nouvel acteur du tourisme

Les horaires et la quantité à acheter sont parmi les plus grandes sources de difficultés. Que faire par exemple quand il faut aller chercher les enfants à l’école ? Mais il y a aussi tous ces investissements à faire en temps, démarches et argent pour espérer faire venir ces fameux touristes et se constituer un réseau qui permet de devenir enfin visible: mailing, brochures, site, panneaux indicateurs, référencement dans les guides et les magazines, contacts presse, accords avec les auto-caristes…Or ceci ne constitue que la première phase de la transformation d’un vigneron en un acteur et un promoteur du tourisme viti-vinicole dans sa région.

 

La grande ambiguïté de cette situation

C’est bien là où se situe l’ambiguïté de cet OE pour l’un et cette VD (vente directe) pour l’autre. En situation d’hyper concurrence entre vignerons d’un même lieu, tout cela ne suffit pas. Présenter ses vins et les faire  déguster ne constituent en aucun cas une offre touristique, même s’il est ajouté une ballade à pied ou en carriole dans les vignes ou la visite du chai. Il faut faire beaucoup plus et mettre encore d’autres compétences à son arc. On peut citer, lors de journées ‘Portes ouvertes’, la participation gratuite à un buffet ou repas, l’organisation d’expositions de peinture, de concert, un bal le soir, la présence de vignerons d’autres régions…Toutes ces opérations découlent de la politique de relations publiques de l’entreprise, qui est toujours coûteuse sans certitude aucune de rentrer dans ses fonds.

 

Savoir attirer, accueillir  et retenir les touristes pour leur faire acheter les vins du domaine ne s’improvise pas. C’est un métier de communication qui s’apprend et pour lequel il faut des compétences spécifiques, comme celui de vigneron, de vinificateur, de distributeur de vins ou de gestionnaire de l’entreprise.  La question se pose nécessairement de savoir si le petit vigneron a les capacités techniques et financières d’assumer cette charge en plus de ses autres métiers.

 

Pour un vigneron qui a des atouts particuliers dans sa manche,  combien sont-ils à ne pouvoir que dire qu’ils font un honnête travail du mieux qu’ils peuvent ? Je pense que le terme de danger n’est alors pas trop fort.  

 

Pour suivre le chemin

. Du côté des amateurs de vins, procurez les brochures spécialisées sur les routes des vins et les chais ouverts, en respectant les horaires et en achetant en fonction de temps passé et des dégustations que vous avez faites. Evitez de faire ouvrir des bouteilles chères, surtout si vous n’avez pas l’intention d’acheter. Les vignerons ne sont pas des distributeurs de vins gratuits.

. Du côté des professionnels du vin, c’est évidemment à vous de voir. Réfléchissez en terme d’atouts concurrentiels, de réseaux et d’échanges de bons procédés. 
. Voir l'article de Jacques B. sur http://www.berthomeau.com/article-34433910.html
. Photos EP, bouteilles et présentoir Salon des Vins d'Angers, cabane de vignes à Sancerre, bouteille ancienne 

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André Deyrieux 05/09/2010 19:51



 


L'oenotourisme est certes un concept encore "émergent", mais on ne doit plus entretenir - dans l'esprit des acteurs concernés - la confusion avec la vente
directe.


Qu'elle soit le fait de valeureux caveaux indépendants, ou de wineries avec vastes parkings, lieux de pique-nique ombragés, "signal architectural" et boutiques d'accessoires plus ou moins vineux,
la vente directe reste de la vente directe.


Elle ne répond pas - et de loin - aux ambitions de l'oenotourisme.


Les patrimoines, les héritages de notre civilisation du vin sont d'une richesse formidable : ce sont eux qui doivent devenir les objets vivants de l'oenotourisme. Ne serait-ce
que parce qu'au plan économique, cette richesse française constitue un avantage concurrentiel sur la planète vin.


(voir notre article
sur les patrimoines du vin)


Et à l'échelle de territoires cohérents, les gens du vin, ceux du tourisme, ceux de la culture et des patrimoines, tous ensemble, doivent inventer et mettre en oeuvre
l'oenotourisme de demain.


Les seules bonnes volontés des "petits vignerons" n'y peuvent suffire...


 



Elisabeth Poulain 06/09/2010 08:48



On est bien d'accord, ce sont bien des métiers différents, avec toujours cette question lancinante "Qui paie"? 


A priori, demander à ceux qui n'ont ni le temps, ni les compétences ni l'argent me semble vraiment gonflé. Quant aux locomotives, elles agissent, c'est vrai, en ce sens mais il faut du temps. Et
l'union sacrée n'est pas encore pour demain...



Iris 21/08/2009 09:39

Très bien vu, Elisabeth! Autant que j'adore l'échange avec des visiteurs au domaine (déjà un peu protégé par le fait, que je reçois uniquement sur rendez-vous et qu'il faut se tapper 3 km de mauvais chemin, pour arriver dans ma petite vallée), que je prends mon temps, pour faire faire le tours des vignes, tellement plus parlant sur mes méthodes de culture, qu'un simple logo d'un organisme certificateur, que j'adore rependre aux questions et faire ensuite découvrir le vin au calme et à la fraicheur de la cave voutée à des amateurs - autant je me sens parfois un peu triste, si je me rends compte, que je n'avais affaire qu'à des touristes de passages, qui m'ont confondu avec un gentil animateur, guide de nature, qui leur a fournit une après-midi  de programme de vacances gratuite, duquel ils passent à autre chose le lendemain.Si je passe 3 heures avec des gens de cette cathégorie, que j'ourvre plusiers cuvées, pour donner une idée des différents cépages et millésimes pour en vendre une ou deux à la sortie, je me console avec l'idée, que j'ai fait œuvre pédagogique pour l'apprentissage du métier du vigneron et la découverte du vin naturel, mais je sais aussi, que sur le bilan économique, j'ai investi beaucoup plus que je n'en retire...que j'ai perdu quelques heures précieuses de mon temps de travail et que les bouteilles ouvertes seront trop nombreux, pour les vider à ma table, où on ne bois que modérément...Heureusement, que la majorité des visiteurs n'appartient pas a cette cathégorie, se constitue plutôt d'amateurs à la recherche de la découverte, qui me contactent grâce à une rencontre avec un de mes vins ailleurs ou par curiousité grâce au bouche à l'oreille du Web ou d'un article de journal. Et souvent, ils deviennent des visiteurs réguliers, qu'on attende comme des amis chaque année.L'oeno-tourisme me semble plus une n-nième attraction sur la route des vacances, pose le problème en plus, que les groupes sont peut homogènes (les enfants préféraient être à la plage et s'ennuient, les femmes viennent en manolos peu adaptés à une balade dans les coteaux et les hommes ignorent le crachoir - sans parler de l'incompréhension, si je refuse gentiment les chiens dans la cave...).Je caricature un peu, mais pas trop

Elisabeth Poulain 21/08/2009 14:46


Je sais bien, iris, que je n'invente rien. J'ai des situations tellement incroyables, avec des 'touristes' innomables que je n'en parle même pas. Les vignerons n''ont plus n'aiment pas trop en
parler. C'est la vilaine facette du métier, celle que toute la société ne veut pas voir et celle que la profession doit supporter au nom de la tradition d'accueil à la française! Mon souhait pour
Lisson: de bons touristes, pas les autres!