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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Séquence de vie 9 (1) de vie, Eric Morgat - Marcel Hasquin

27 Mai 2007, 08:35am

Publié par Elisabeth Poulain

Séquences de vie 9 (1), Eric Morgat,Savennières, Marcel Hasquin, Abbaye de Mortains,

Les Trois Guerres, la lance, le sang, le rouge, le temps…

Tout commence, évidemment en ce moment, par du vin. Pas n’importe lequel bien sûr, pas du gros rouge qui tâche même s’il va y avoir effectivement du rouge qui tache et qui marque dans l’histoire. Commençons par le commencement. Ce serait déjà bien, moi qui viens d’écrire un livre circulaire (sur l’habillage de la bouteille de vin) , rond comme une orange qui aurait neuf quartiers. Le vin dont je parle est blanc, fin et puissant. Pour tout vous dire c’est un Savennières  d’Eric Morgat, certains diraient et lui le premier que c’est un Savennières de  L’Enclos. Moi je cite toujours le vigneron avant le lieu, fusse-t-il prestigieux. 

 

Bon, on a une base, le vin d’Eric qui nous amène à Marcel. Lui ne fait pas du vin, même si pour lui aussi le vin et le rouge sont toujours présents pour le premier et le rouge en ce moment surtout. C’est bien parce qu’il y a le vin et le rouge que je me suis retrouvée à la gare hier matin, pas du tout par hasard, j’ai horreur d’attendre, mais bien pour prendre un billet. Forcément attente ; je calcule trois guichets ouverts, 2 fois 3 personnes devant moi, je suis la 7è. Ca fait combien d’attente ? Pour attendre intelligemment, je regarde. Je vois bien quelque chose, bouger là bas dans le fond à gauche. On dirait un petit train qui tourne sur un comptoir. Une gare, un train, personne ne s’étonne et personne ne regarde. 

Arrive d’une dame d’un âge certain, droite, grande et vive. Elle se place à ma droite et attends. Puis se lève tout à coup et passe devant moi, se retourne, me dit : c’est juste pour aller voir le petit train. Elle revient tout aussi vivement et m’annonce d’un air entendu : c’est bien ce que je pensais, des lego ; le train est en lego. Ah, vous devez être une grand-mère pour dire ça. Rire et fierté : oui j’en ai 10, non en fait 9 et 1 arrière petit fils.  Je lui raconte qu’il y a en France 2500 familles qui comptent 5 générations. Je le sais par une de mes filles qui loue un logement à des personnes qui ont la fierté de faire partie de ce club très sélectif. 

Comptez bien, ça fait des arrière grands parents + grands parents + parents + des enfants + des petits enfants. Chez  elle, il n’y a que 4 générations ! Elle fronce le sourcil et ajoute : c’est dommage à 3 mois près, ma grand-mère aurait pu devenir arrière grand-mère. Elle est morte en juin 46 trois mois avant la naissance de l’enfant  fin août  46. Elle a connu trois guerres. Vous vous rendez compte. Elle avait une peur bleue des Boches avec leur casque à pointe. Elle disait à sa famille :’oui, j’ai peur,  vous ne savez pas le mal que les soldats allemands ont en eux. Ces soldats qui ont pris un bébé pour le clouer de leur lance sur le porche de l’église’. Quand on a vu ça, reprend ma voisine,  on sait que cette violence existe. On ne peut pas oublier ça. 

Oui, la violence, la lance, je lui ai demandé si elle ne voulait pas dire une baïonnette, non non c’était une lance avec le sang qui coule et le bébé… Une vision si horrible, à la gare en attendant mon tour, sachant que je venais chercher un billet pour aller à Mortains à l’Abbaye, pour aller voir la nouvelle grande expo de Marcel Hasquin, un grand peintre belge vivant en Anjou qui présente ses dernières œuvres. Un homme sur de grandes toiles rectangulaires hautes, rouges d’un rouge éclatant, dont ne ressort que le tracé d’un bourrelet de peinture, coulée le long d’un roseau (un calanne), pour figurer un homme lumineux. Un rouge d’une spiritualité si intense qu’on comprend que ces peintures trouvent leur place quasi naturelle dans une abbaye. La précédente expo de Marcel  Hasquin a eu lieu dans une église, c’était celle de la Madeleine à Paris.  Elle représentait La Passion. 

Arrive mon tour. Dame charmante ; elle a un badge autour du cou qui proclame « plus que 14 jours ». Je fonds de curiosité et je lui demande ce que ça veut dire. Tout bas, en se penchant vers moi, ouvrant grand les yeux et la bouche: la re-trai-te ! Ah ! Je lui demande si elle est contente. Froncement de sourcils : non. 

Bilan de cette séquence SNCF : 9 minutes d’attente + plusieurs milliers d’années en arrière pour une autre histoire de lance, un  millier d’années pour Savennières dont le vignoble de la Roche aux Moines était rattachée à l’Abbaye Saint Nicolas à Angers, qui possède le dernier vignoble d’Angers, 5 générations (soit 100 ans environ), 70 + 14 + 40, 14 jours, une semaine d’attente pour l’expo.  Et le lien entre le vin d’Eric Morgat et l’oeuvre de Marcel Hasquin tient en une petite étiquette blanche faite par le second pour le premier, de toute beauté, pour un instant d’enchantement, le temps d'un battement d'aile de papillon.  

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