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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le monde selon Didier Dagueneau & Co, Saint Anderlain, Aubertin, France

2 Juillet 2007, 11:20am

Publié par Elisabeth Poulain

DSC01054.jpgC’est l’histoire d’un tour qui me transporte loin de mes terres angevines dans un lieu magnifique déjà reconnu et célébré par les Romains. Ils avaient déjà l’œil, les diables. Du haut de la colline, on voit un paysage à 180 ° de vallées et collines. Non, je ne dirais pas qui est en face, ceux du Berry, qui lorsqu’ils voient celui qui m’accueille, disent de lui aux autres « tu sais, c’est le gars de la Nièvre ».

Je ne suis pas venue ici à Saint Andelain par hasard ; si je sais qui je viens voir, je ne sais pas trop où. Mais cela ne devrait pas être trop difficile. Cibler l’église, le temple, la mairie toute pimpante. Entre l’école d’un coté et le terrain de basket de l’autre, il y a un petit chemin qui a un nom sans un avoir un. Le premier bâtiment à venir sur la droite est un chai semi-enterré, contruit à coté d’une maison « Bellevue » aux volets bleus qui forme les bureaux et enfin la maison d’habitation. C’est là. Après le chemin se transforme en sentier qui descend vers la vallée et la Loire, parmi les plus beaux paysages de Loire qui soient.

Bellevue est le QG de la ruelle « Ernesto Gue Chevarra », au temps de sa célèbre photo qui a fait le tour du monde où le Che pris de coté sourit à quelqu’un qui est à coté du photographe. Il est éclatant de vie, ce rebelle qui a fait rêver des générations. La plaque est apposée sur le chai. C’est un Ier indice. Sur le chai, il y en a un autre, un bras d’honneur en bois, bras coudé à 90° tourné vers la vallée, qu’on suppose être le symbole du vigneron. Devant Bellevue, il y a des roses roses, rouges, jaunes, un prunus florissant et un pécher, plein de pêches, si le vent ne fait pas tout tomber.

Parce qu’ici, le point le plus haut de Saint Andelain en avancée vers la vallée, c’est aussi la tour météo. Le matin, à 8h à l’embauche, les prévisions de temps passent de l’un à l’autre, de Didier qui s’est déjà renseigné aux autres, que je vois et dont je ne connais pas le nom. Ils ont des cheveux longs qui ne voient pas souvent les brosses et les peignes. Ce sont ceux qui travaillent la vigne. Oui, c’est un drôle de temps. Tout à la fois, chaud par moment mais pas là, froid carrément pour une fin juin. On se caille carrément, moi qui suis une petite chose fragile. Des nuages qui passent vite au dessus de nos têtes, du vent froid et fort mais moins qu’en face. En tout cas, c’est ce que nous dit Héléna, la jeune femme, qui fait la visite et assure la dégustation. Il a plu pendant la nuit. Et la vigilance s’impose. La vigne est soumise à de fortes tensions actuellement. Il faut la surveiller et voir si des petites taches brunes n’apparaissent pas. Le mildiou attaque. On n’a jamais vu ça depuis 30 ans en France. 

Au cours de la visite du chai, ce sont les membres du groupe que j’ai le plus regardés. Il y avait un jeune vigneron israélien du Golan qui, pour me situer le Golan, m’a dit c’est « la même size que Châteauneuf du Pape ». On arrivait à se comprendre, lui avec des mots techniques vin en français et un anglais moins approximatif que le mien. Uri Hetz, tel est son nom, possède 5 hectares de vignes et visiblement, il n’était pas là par hasard. Visiblement aussi le parcours du raisin par gravité, il connaît. D’autres étaient plus difficiles à cerner, comme cet américain qui s’est prétendu espagnol avec sa femme et leur fille. Mais dans ce village si tranquille, si « français », sans que rien ne soit « étranger » à l’oeil, en quelques minutes, on s’est retrouvé à 4 nationalités, chez Didier Dagueneau. Pas par hasard, pour les vins de Didier Dagueneau.

Ses vins parlent autant que lui mais à leur façon évidemment. Leurs noms : Silex, connu dans le monde entier, Pur Sang, Astéroïde… tous des Sauvignon produit par une terre à silex, sans une goutte de calcaire dans les veines. Le premier, qui le dit, va avoir des problèmes. Didier a besoin de s’exprimer. Par ses vins, c’est une évidence. Par l’expression de ses habillages de bouteille aussi. Il aime la matière, la couleur, la sensualité d’une peau de bête sous laquelle bât une veine gorgée de sang. Il est un des rares vignerons qui a plusieurs habillages successifs pour un même vin. Pur Sang par exemple est aussi représenté par un dessin d’art pariétal. Un cheval a gros ventre tracé sur la paroi d’un mur, là sur la rotondité d’une bouteille.

Sur les murs blancs du chai, dans le coin à dégustation, Didier Dagueneau a collé ses étiquettes sur le mur. Il a aussi fait écrire en grand des citations de Gérard Oberlé, un ami :
- « Plus besoin de conquérir, quand tout est à vendre », « L’avenir appartient aux roublards et aux tricheurs »,
qui font face à sa préférée, du Che évidemment
- « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ».

Parce que Didier est un homme de cœur qui a le goût de l’aventure et du défi. Pour le vin, il a voulu connaître autre chose, sans quitter ses racines de Saint Andelain. Après le Sauvignon, il s’est attaqué au Petit Manseng. Pour cela, il a un petit domaine de 2, 5 hectares dans le Jurançon, presque l’endroit le plus éloigné de Pouilly sur Loire, en traçant une diagonale vers le Sud-Ouest, vers l’Atlantique. Là en Béarn, il produit un vin que les visiteurs dont je parlais au début jamais ne recrachent : c’est Les Jardins de Babylone à Aubertin (64290). Personne, même parmi les professionnels, n’a été capable de trouver le taux de sucre. C’est la question favorite de Didier. La bonne réponse est 110 grammes et ça se goûte, se regoûte sans souci à cause de l’acidité élevée qui équilibre le tout.

Mais notre tour n’est pas terminé. Il suffit pour cela de dépasser la maison vers la vallée. Au fur et à mesure, s’élèvent des aboiements doux, mais vifs quand même, de chiens, qui s’expriment en vous voyant ; ils sont 30 à vous regarder passer. Vous, vous tournez la tâte de l’autre coté. C’est ce que j’ai appris, ne pas regarder un chien qui aboie en face. Là ce serait difficile avec le nombre et surtout, ils ne sont pas agressifs. Ces huskies, dont le nom vient de l’esquimo, ces chiens de traîneaux aux yeux bleus, vous ont à l’œil mais calmement, sans aucune agressivité. Ce sont des sportifs qui se reposent en attendant de travailler.

Il y a là trois attelages, celui de Susie, la femme de Didier, celui de Didier et bientôt celui de Aaron (7 ans) leur fils aîné, dés qu’il pourra les maîtriser. Léon (5ans) est encore un peu tendre pour penser attelage. En attendant, il faut s’en occuper, en plus du petit chien blanc et d’une vieille chienne husky qui ont le droit de dormir à la maison. Les courses d’attelage surprennent un peu sur cette douce colline de vignes. Il est vrai que c’est plutôt un sport d’Europe du Nord. Susie est originaire d’Hanovre. En grande sportive, elle adore la course d’attelage. Elle entraîne les chiens par groupe de 8, qu’elle attelle à un quad, dont elle ne démarre pas le moteur. Quand ces 8 premiers ont fait leur aller-retour en descendant et remontant la colline, elle en prend une seconde équipe et recommence.

Ca dépote à Saint Andelain, avec le contraste entre le coté un peu endormi du village en semaine, la notoriété bien réelle des vins de Didier qui sont connus dans le monde entier par leur rigueur et leur profondeur, la profonde gentillesse de ce vigneron humain et chaleureux, Susie, une femme qui a une énergie étonnante, et qui par exemple, a son arrivée au village, a développé d’entrée de jeu une affaire d’importation de calèche en provenance d’Allemagne. Comme il y a maintenant une concurrence polonaise, elle vient d’acheter, « avec ma copine Jacqueline, une rodéo machine », qu’elles louent à la journée pour des manifestations. 

Et le tour se termine par la visite du Temple (1890) que Didier a racheté et rénové entièrement à ses frais en plein coeur du village, à coté de la mairie, sur la rue principale. C’est émouvant parce que c’est petit au sol et grand en même temps quand on lève la tête. Le Temple vient d’accueillir sa première exposition de peinture avec 40 toiles de Jacques Oussou, un peintre régional de Loire. Il y a même un balcon intérieur qui a conservé son escalier d’origine pour accueillir des musiciens.

C’est ça le monde de Didier Dagueneau de Saint Andelain et d’Aubertin, un des maîtres mondiaux du Sauvignon, qui adore aussi la blague. Sur les murs intérieurs de la maison d’habitation, il a disposé des peintures de flibustiers qui savent lever le coude, en l’honneur du vin, cette fois-ci. Il y aussi des tas de livres sur le vin. Les deux derniers: Le terroir et le vigneron, Jacky Rigaux chez Terres en vue et Vignerons et Crus du Berry de Denis Herdier, Berger Editions, dans le premier Didier rend hommage aux hommes qui lui ont "montré l'exemple", comme Charles Joguet, et dans le second on parle de lui comme d'Agamemnon. Excusez du peu. Et comme il ne sait pas résister à une bonne blague, il m’a offert une bouteille très spéciale, un Blanc Fumé de Pouilly numéroté Cuvée Quintessence de mes Roustons, pour bien marquer l’origine bien virile du vin, à moi l’auteur du Vin aussi est affaire de Femmes. Et c’est ainsi que, grâce à Didier, j’ai découvert qu’il existait un portail Wikipedia, spécial Sexe. J’ai ainsi pu réviser un tas de mots classiques que mes frères utilisaient avec délectation dans leur jeunesse.

 

Et tout ça pour faire connaissance avec Didier Dagueneau dont les étiquettes très expressives figurent en bonne place dans "Le monde à travers la bouteille de vin, The World through the Bottle of Wine", ma nouvelle recherche sur l'habillage de la bouteille de vin à paraître prochainement. Je vous en parlais jusqu'ici sous le nom des Habits du Vin. 

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