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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Aurel > La force du dessin > Les rapports parents-fils, avec le temps

7 Décembre 2014, 10:56am

Publié par Elisabeth Poulain

Aurel d’abord, à lui l’honneur. Normal, il est le créateur, celui qui donne vie à ses personnages, qu’on pourrait presque voir en chair et en os, tant ils ont l’air vrai, au point qu’on pourrait leur taper dans le dos, en disant d’une voix bourrue « allez, ça va allez mieux, respire un grand coup. » Mais pour certains seulement, car tous ne  sont pas forcément sympathiques. Il y en a « des qui …»  sont à éviter absolument de croiser « pour de vrai » comme disent les enfants, tant ils suent la méchanceté aigrie. Oui vraiment.   

Le décor d’abord. Il s’agit d’une cuisine comme on les imagine dans la fin des années 50 revues et corrigées. La cuisine est déjà dotée d’un évier à double bac avec des placards en hauts et en bas sur le côté droit du dessin. La petite table où le couple des vieux parents est attablé pour dîner est placée sous l’unique ampoule qui éclaire toute la scène dans un espace entre cuisine et salle-à-manger.

Aurel-dessin-Boomerang-Kids-LeMonde20140131

Les couleurs & les formes. Elles marchent à l’amble, c’est dire qu’elles vont ensemble, comme si une forme donnait vie à une couleur et l’inverse qui pourrait être aussi vrai. Les couleurs s’inscrivent franchement dans des variantes de marron, marron clair, plus ou moins, enrichi de rose éteint, d’ocre, de vert, de gris. Quant aux formes, elles modifient la couleur avec ces rayures, ces plis dans les tissus, ces lignes dans le carrelage ; sans oublier toutes les structures composées par les horizontales pour les meubles, le plafond, la chaise, le plateau de la table…qui se croisent avec des verticales forcément pour les meubles, le fils entortillé de la lampe…Dans cette structure très composée en dehors du marron, seules deux couleurs ressortent franchement, le rouge du dosseret et du siège de la chaise à gauche et le vert turquoise de la robe de chambre.  De qui, de qui ? Un peu de patience, les voilà.

Les « héros », ceux qui « animent » la scène. C’est franchement une façon de parler pour ceux situés à gauche du dessin. Ce sont les vieux parents assis en train de finir leur dîner. Ils sont comme ancrés  à la table, en faisant partie intégrante du décor, au point d’être comme fossilisés par le temps dans un positionnement des corps relevant de jeux de rôles tenus depuis des décades.

. Le père est devenu meuble parmi des meubles. Les preuves, chez lui tout est maintenant marron, un marron couleur terre avec quelques nuances, des chaussons, au pantalon, au pull, ou presque. L’arrière de sa tête commence d’ailleurs à brunir près des plis de son cou.

. La mère. Elle est la méchante, celle qui reste vivante par ses paroles qui tuent, aussi bien que des flèches lancées plein cœur. Son visage est déformé par l’âge, elle n’a plus d’yeux, mangés par d’énormes lunettes qui lui donnent l’air d’une aveugle, ce qu’elle est aussi. Elle a gardé ses cheveux frisés grâce à une permanente qu’elle doit faire faire une fois l’an. Littéralement, elle ne voit plus; elle regarde devant elle. Clairement, pour elle, le temps s’est arrêté. C’est elle qui est au centre, comme la méchanceté domine toujours la bonté, l’altruisme…dans les rapports aux autres.

Devant elle, passe un homme fatigué, déjà chauve. C’est leur fils. Comme elle, il a des lunettes. Comme son père, il est déjà chauve, lui a gardé une petite touffe près des oreilles pour trois cheveux sur la tête de son père. Il en a aussi les couleurs, marron pour le manteau, le pantalon, ocre pour son écharpe, du même ocre que le pull-over de son papa. Le rouge – seul lien avec le père - arrive aussi en marqueur identitaire, cette fois d’un rouge acajou plus foncé pour l’élégante serviette qu’il tient à sa main gauche, assortie à ses chaussures.

Un peu de blanc, une non-couleur qui va de pair avec le noir, c’est ce que ce quadra ou quinqua a en commun avec sa mère. Dire qu’ils partagent le blanc serait fallacieux. Chez lui, les lunettes sont blanches. Il voit et ne dit rien à haute voix. Il pense et ne dit rien. Sa mère au contraire, elle, ne voit plus – et c’est elle qui prononce des mots qui tuent. Ses paroles assassines s’inscrivent en noir écrits en blanc sur un gros nuage blanc en forme de quadrilatère, au- dessus de la tête du père. Au-dessus de sa tête à elle, la sorcière, il y a l’ampoule de la lumière !   

Aurel-dessin-Boomerang-Kids-LeMonde20140131

Non-dialogue d’elle à lui. Pour elle en gros caractères d’imprimerie                                = C’EST A CET AGE-LA QUE TU RENTRES ?, ce qui donne avec les accents « C’est à cet âge-là que tu rentres ? »Et lui de ne pas répondre en le pensant mais en disant rien= GNA, GNA, GNA.  Et c’est ça qui est terrible, il n’ose pas lui dire qu’elle n’a pas le droit de lui parler ainsi comme s’il avait encore 15 ans, quand elle guettait l’heure à laquelle il rentrait après une soirée chez des copains et qu’à chaque fois, il s’entendait dire « C’est à cette heure que tu rentres ! », comme s’il avait commis un crime, en arrivant 3 minutes après l’heure de rentrée fixée.

Le temps. A l’époque de ses 15 ans, il habitait encore chez ses parents. Maintenant à 40 ou 50 ans, il est à nouveau obligé d’entendre cette méchanceté qui tue, tout autant que le fait de devoir habiter à nouveau  chez ses parents, par manque de travail…  

"Avec le temps, oui, tout s’en va." Et de se réciter le poème chanté par Léo Ferré en 1970, Avec le temps, va, tout s'en va/ On oublie le visage et l'on oublie la voix/ Le cœur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller/ Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien… Et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu…//Alors vraiment/ Avec le temps on n'aime plus..." 

Et tout ça, cette force, dans ce dessin d'Aurel qui fait 14cm de largeur sur 14,2. C'est impressionnant d'intelligence, de finesse en complète osmose avec le dessin, les couleurs...  

Pour suivre le chemin

. Dessin d’Aurel paru dans Le Monde en date du 9.01.2014, dans un article de Catherine Rollot avec le titre « Enquête sur les ‘boomerang kids’, ces adultes contraints de retourner chez leurs parents »  http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/01/30/enquete-sur-ces-adultes-contraints-de-retourner-chez-leurs-parents_4356826_3224.html

. Voir le site du dessinateur   http://www.lesitedaurel.com/

. https://fr.news.yahoo.com/photos/cartoons-1312219063-slideshow/

. http://fr.wikipedia.org/wiki/Aurel_(dessinateur)

. Léo Ferré, retrouvez les paroles de sa chanson sur http://www.avecletemps.org/

. Photo Elisabeth Poulain, à partir du dessin-papier paru dans le quotidien et reproduit avec l’autorisation du dessinateur, avec mes remerciements . La photo est à retrouver dans l'album "Genre-Variations"

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