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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Bilbao > La réussite de la rénovation urbaine par l'Objet culturel et tout le reste

13 Novembre 2012, 11:17am

Publié par Elisabeth Poulain

Les composantes de cette recette d’urbanisme. Il vous faut d’abord une ville qui a un riche passé qui pèse lourd. Au cours de son histoire, Bilbao a connu de longues périodes de prospérité qui n’étaient plus d’actualité en la fin du XXe siècle. La ville  en déclin n’attirait plus. Ses activités économiques, sur lesquelles son développement était fondé, se trouvaient dans une situation préoccupante. Des entreprises nombreuses fermaient, avec les conséquences que l’on connaît partout en Europe : chômage, baisse des investissements, départ des plus actifs, pression sur les finances de la collectivité et réelle montée perceptible du mécontentement populaire...avec des particularités propres à Bilbao.

 

BILBAO-Andrea-Bocchino.it-wikipedia

Les trois éléments caractéristiques. La situation de Bilbao est due notamment à la conjonction de facteurs tenant à la fois à sa singularité physique, à son développement économique et à l’existence d’une forte diaspora basque dans le monde. 

. La ville est située en bordure du littoral montagneux dans une ria au fond d’une vallée encaissée au nord de la péninsule ibérique. Une des conséquences est qu’il était plus naturel d’aller vers le littoral, vers la mer, que de se retourner vers la terre, vers l’intérieur du pays. L’ouverture sur la mer, qu’on ne voit pas mais qu’on sent, est une composante forte de l’identité de Bilbao.

Blilbao-XVIIe-Cafe-bar

. En  conséquence, le développement a été au cours de l’histoire  surtout focalisé sur plusieurs axes, les activités liées à la mer – la pêche, le commerce maritime, les activités portuaires , cumulées, avec la richesse des produits de la terre qui était aussi exportée et plus tard  avec une forte industrialisation datant de la fin du XIX et du début du XXe siècle, basée en particulier sur des mines de fer. Le caractère quasiment insulaire de la ville l’a toujours obligé à compter sur ses propres forces, ainsi que sur ses liens avec les autres communautés basques du littoral, en devenant un carrefour commercial important grâce à ses privilèges commerciaux.

Bilbao-Vue-generale-1737-Cafe-Bar-Bilbao

. La troisième caractéristique est le caractère farouchement indépendantiste des campagnards basques transplantés de l’univers rude des montagnes environnantes  dans le dur chaudron industriel, quitte quand ils ne trouvaient pas de travail en ville à émigrer par la mer dans d’autres contrées. Le salut pour une bonne partie des émigrants de Bilbao comme des autres villes basques depuis des siècles a été de chercher du travail ailleurs, loin du pays. 

La seule solution pour les plus courageux et/ou les plus désespérés  a été de  partir au-delà des mers, pour espérer se construire un avenir meilleur. Bilbao après avoir exporté ses richesses agricoles, ses draps vers l’Europe flamande, son fer bien plus tard, a aussi  «exporté » ses hommes et ses femmes. Aujourd’hui la diaspora basque, présente dans 23 pays dans le monde, compte plus de 4,5 millions de personnes d’origine basque, 15 millions avec un nom d’origine basque. Parmi les grands noms de l’histoire, plusieurs sont basques, comme Simon Bolivar ou Gue Guevarra. D’autres sont moins connus mais leurs exploits demeurent. Rappelons  seulement que le premier tour du monde a été réussi par un Basque, que c’est un Basque qui a découvert Les Philippines…

Bilbao-Gruas-Bilbao-Cafe-Bargarabi01

A la fin du XXe siècle, l’arrivée à Bilbao par l’autoroute, construite en hauteur le long du Golfe de Gascogne, montrait  la face grise de la ville, avec des coulures noires de saleté, d’une urbanisation en tours HLM pour loger des habitants qui, d’ouvriers, étaient devenus des chômeurs. On se serait cru en Tchéquie à l’heure soviétique dans des cités ouvrières ou à Wroslav (ex-Breslau) en Pologne dans un monde sans couleur, sans espoir, d’une tristesse infinie... Mais tout autant que ce choc humain visuel après de très beaux paysages de bords de mer  inaccessibles et rudoyés par le vent,  sans transition avec cette ville de la marge où étaient repoussés les pauvres sans travail, tout autant, c’était en contraste le côté fortement suranné du centre-ville qui sentait fort la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Il y avait là une situation puissamment explosive, sur un fond de violence perdurant.

Bilbao-Ignazio-Ugarte-CafeBarBilbao

Quand vous assemblez toutes ces données : un peuple résistant, dur à l’ouvrage, à forte capacité de résilience, une histoire forte de développement, à l’étroit dans une ville qui n' assure plus d’activités aux gens, des zones portuaires désormais sans utilité alors que l’espace disponible est rare au fond du Ria de Bilbao, comme on l’appelle maintenant, une diaspora qui a réussie loin de la ville-mère patrie et très fière de son identité basque, surgit une idée.

Elle est de confier à un grand nom de l’architecture de concevoir un bâtiment extra-ordinaire qui serait en lui-même  un objet culturel doté d’un magnétisme tel qu’on viendrait le voir du monde entier,  seulement pour pouvoir dire « Je suis allé à Bilbao », comme on dit encore aujourd’hui « Je suis allé-e à Saint-Jacques de Compostelle », en passant par Bilbao pour ceux qui viennent du nord. En comptant mais sans que jamais ce ne soit dit, sur le bouche à oreilles des Basques eux-même et en particulier de cette diaspora qui a gardé un attachement profond à sa capitale basque.

Bilbao-Guggenheim-MykReeve2005-Wikipedia

Cet « objet culturel » est un bâtiment d’une grande audace qui établit de nouveaux rapports entre le plein, le creux, la ligne courbe, le dedans, le dehors, qui ouvre de nouvelles perspectives à l’architecture, avec comme seuls murs droits à angle perpendiculaire avec le sol horizontal, ceux de l’intérieur.  Vous êtes dans un autre monde dans cette sculpture de titane, de calcaire et de verre  où il n’y ni portes ni fenêtres, vous êtes à Bilbao au Musée qui porte le nom, non de son architecte mais de l’entreprise culturelle que l’on a l’habitude de nommer par le nom de son fondateur Solomon Guggenheim, « Le Guggenheim ».  

. Mais d’abord le nom de son concepteur. Il s’agit de l’architecte canado-américain Franck Gehry. A lui seul, il n’aurait su révolutionner la ville même avec une construction révolutionnaire. Il a fallu deux autres acteurs d’importance, sans qui il ne se serait rien passé. Des trois principaux partenaires, il est certainement le plus discret. Il parle peu, sauf dans ses cours à l’Université de Yale  où il est professeur d’Architecture. Sa façon essentielle de s’exprimer est celle de concevoir des bâtiments qui intègrent le mouvement, la lumière et l’air, sans oublier la présence de l’eau. C’est ce qu’il a fait dans cette corolle complexe de métal dans cette ancienne zone portuaire au cœur de la principale boucle du Nervion, la rivière où se fait encore sentir la remontée de la marée.

Bilbao-Guggenheim-LeFig20120813-

. Ensuite la Fondation Guggenheim qui s’est engagée sur le projet et lui a donné son nom. Un contrat de franchise (20 millions d’euros) a été conclu avec la ville. En contrepartie, la société américaine prend en charge l’animation du site, en synergie avec ses cinq autres établissements (New-York, Venise, Bilbao, Berlin, Abu-Dhabi) avec des collections permanentes et des collections temporaires. C’est elle aussi qui communique et vend les billets en ligne avec son site.

. Il manque le troisième partenaire qui est à écrire au pluriel. Le coût d’un peu plus  de 130 000 000 EUR a été pris en charge intégralement par le Gouvernement basque, la Députation provinciale et par la Mairie qui a en outre offert gratuitement le terrain. Le Musée a ouvert ses portes en octobre 1997, avant que tout soit terminé.

On visitait alors l’œuvre du maître dans sa nudité, sans œuvre posée au sol ou accrochée au mur. Pour tout viatique, une  énorme curiosité de la foule qui attendait avant de pouvoir entrer et un signe de reconnaissance, des sur-chaussures de plastique bleu qu’il fallait utiliser pour ne pas dégrader la chape de ciment fraichement posée sur le béton. Je le sais, j’ai fait partie de ces découvreurs. J’ai alors pensé que le bâtiment se suffisait à lui-même. Il allait être presque "dommage" de devoir y installer des créations artistiques pour pouvoir dire que c’est vraiment un musée.

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Le Musée Guggenheim de Bilbao est maintenant une réalité plus d'une décennie après son ouverture en octobre 1997. Son succès a dépassé les attentes les plus ambitieuses au plan  tant artistique que culturel et continue à contribuer de façon étonnante à la création urbaine, la revitalisation économique et sociale de l’agglomération et de son environnement. Bilbao est devenue un cas d’école exemplaire en Europe pour de nombreuses villes au passé portuaire, en lien avec l’eau et qui connaissent en ce début du troisième millénaire une certaine atonie urbaine. On place toujours Bilbao en premier dans les réussites incontestables, à la condition de ne jamais oublier qu’il faut tous les ingrédients nécessaires à commencer par la dimension humaine, la cohérence globale du projet et la forte prise de risques par l’ensemble des acteurs .

En effet une des dimensions rarement mise en avant de l'Opération Guggenheim est la prise en compte dés le départ de la maîtrise financière. Dés 1991, explique le directeur du Musée,  Juan Ignacio Vidarte, l'idée d'un musée à l'architecture spectaculaire devait être conduite avec "une gestion exemplaire... Et comme le financement par subventions nous semble une technique de gestion obsolète, nous limitons celles-ci au tiers de nos recettes. C'est tout Bilbao qui a changé: 4500 emplois ont été induits par le musée; les terrains ont pris de la valeur; le fleuve est redenu propre; ses berges sont rendus à la population...Et dire qu'il y a seize ans, tout le monde parlait du Musée comme d'un coût, et non d'un investissement." Cet homme parle en connaissance de cause; Juan Ignacio Vidarte était directeur de la politique fiscale de la Province de Biscaye avant son entrée en fonction au Musée.  

A trop citer « l’Effet Guggenheim », sans le remplacer dans son contexte, on en oublie en effet qu’il ne se serait rien passé ou presque sans les autres aménagements engagés très rapidement quasiment en même temps grâce au plan global de relance de la ville. La création du musée Guggenheim a été le symbole, la pointe de l’iceberg visible, indispensable mais en aucun cas suffisante pour modifier l’équilibre de toute cette agglomération qui compte près d’un million  de personnes, sans compter la diaspora très active qui a constitué un moteur très puissant pour faire connaître la ville. On compte plus de 4 millions de Basques d’origine directe à l’étranger et 15 millions portant un nom basque. Certes tous les Basques ne sont pas originaires de Bilbao, mais tous assurément sont fiers de cette réusssite. Quant aux touristes venant du monde entier, ils sont maintenant plus d’un million à venir par an. 

Bilbao-Guggenheim-panoramic-Fernandopascullo-2008-Wikipedia

Pour conclure, voici la description qu’en fait Ariella Masboungi, Architecte-Urbaniste  en Chef de l’Etat (France): « Bilbao, nouvelle Mecque de l’urbanisme. Une ville qualifiée de 'riche et laide' par Hemingway, devenue laide et pauvre dans les années 70, a connu une véritable résurrection avec la création d’un musée Guggenheim. Cet acte architectural et culturel majeur a provoqué une rénovation de l’urbanisme et de l’architecture de Bilbao, désormais ville-phare de la movida espagnole ».  

 Pour suivre le chemin, avant d’aller à Bilbao

. Consulter le site officiel de la ville sur    http://www.bilbao.net/cs/Satellite?pagename=Bilbaonet/Page/BIO_preHome

.Retrouver l'interview du Directeur du Musée dans "Challenges n° 100, sous le titre de "Ressuciter une ville, A Bilbao, le Musée Guggenheim a été le catalyseur".

. Sur l’histoire de la ville au cours des siècles, une très bonne étude détaillée, avec des cartes anciennes, des photos d’époque et des tableaux sur le site d’un  restaurant  le Cafe Bar de Bilbao fondé en 1911 et restauré en 1992, Tlf.: 944 151 671, info@bilbao-cafebar.com,  http://www.bilbao-cafebar.com/fran.htm   

Bilbao-Guggenheim-La-materia-del-tiempo1-Collection permane

. Lire comment la Fondation Guggenheim parle d’elle, de Bilbao et de ses expositions http://www.guggenheim-bilbao.es/fr/?gclid=CIXL6or8xLMCFSTLtAodFy8ALQ Il y a en ce moment une exposition Egon Schiele jusqu’au 6 janvier 2013

. Sur l’histoire et la culture basque http://www.eke.org/fr/culture-basque/pays-basque/historia/erdi_aroa et sur l’importance de l’émigration basque au cours surtout depuis le XIXe siècle essentiellement en Amérique latine et aux Etats-Unis http://fr.wikipedia.org/wiki/Diaspora_basque 

. Consulter aussi Wikipedia avec une photo panoramique où l’on voit le Musée en rive gauche de la rivière le Nervion ;  on voit bien la densité urbaine de la rive droite  qui a vu son attractivité exploser avec un effet induit sur la hausse du foncier, la venue de nouveaux habitants à hauts revenus et la baisse du nombre des personnes à petits budgets. C’est aussi ça l’« Effet Guggenheim ».    http://fr.wikipedia.org/wiki/Bilbao 

. Lire l’analyse fine et documentée d’Ariella Masboungi Architecte des Bâtiments de France en chef qui montre comment cette création architecturale d’un nouveau type a été utilisée  en un temps record pour moderniser entièrement la ville avec un métro, un tramway, un nouvel aéroport, des aménagements tous conçus en cohérence et en connexion les uns avec les autres, dans un tempo extrêmement rapide, pour modifier la ville en profondeur au niveau culturel, des infrastructures urbaines lourdes, la rénovation des berges, la revitalisation de quartiers urbains vieillissants, grâce à un partenariat public-privé exemplaire « Ria Bilbao 2000 »... A voir, sous le titre de « Bilbao, la nouvelle Mecque de l’Urbanisme » sur  http://www.annales.org/ri/2008/ri-fevrier-2008/Masboungi.pdf 

. Photos des différents contributeurs cités, avec mes plus vifs remerciements, en particulier à Mikel Etsarri  du Bilbao Cafe-Bar, à retrouver dans l'album photos "Rives de Ville 3" sur ce blog.

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