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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Château Gaillard, Les Andelys, Eure > Un symbole de force royale

6 Juin 2012, 16:42pm

Publié par Elisabeth Poulain

Une situation stratégique. Château Gaillard est implanté dans la commune des Andelys (département de l’Eure), sur un site dominant la Seine de 90 mètres, sans être au sommet de la petite colline qui le domine, mais bien situé à une courbe du fleuve, face à une île. C’est la position choisie par Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, héritier de la couronne en 1189  et Duc de Normandie pour défendre la Vallée de la Seine contre son voisin, le Roi Philippe Auguste, qui veut s’en emparer.

Chateau Gaillard, vue latérale de l'Est

Les rois d’Angleterre et de France sont en lutte depuis 1060. Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste se connaissent pourtant. Ils se sont rendus ensemble à la Troisième Croisade pendant l’hiver 1190-1191. Le roi de France rentre seul avant la fin des opérations et entreprend de conquérir la Normandie en l’absence de Richard Ier, comme on le nomme en Angleterre. Après un conflit, qui se termine par la défaite du roi français lors de la bataille de Fréteval près de Vendôme, les deux combattants signent le traité de Gaillon en 1196 par lequel le roi anglais cède au roi français les places fortes de Vernon et de Gaillon plus à l’Ouest. Mention est expressément faite dans le texte que le site des Andelys – on parle du manoir d’Andeli – qui est propriété des évêques de Rouen, ne peut être fortifié. Preuve s’il en est que l’idée était dans l’air du temps.

Un château symbolique pour montrer la puissance de Richard. C’est pourtant bien cet endroit que choisit Richard pour y édifier un système complexe fortifié de défense sur la colline pour le haut et, pour le bas, un barrage de la Seine, l’estacade, pour couper l’accès à Rouen en terre de France. En 1197, il négocie avec l’archevêque Gautier de Coutances et échange plusieurs de ses possessions normandes contre Les Andelys. Le site lui paraît stratégiquement également intéressant à un autre titre, c’est la pierre déjà présente sur place, facile à extraire, à creuser en galeries souterraines et à monter en muraille. C’est là qu’il  édifie le Château de la Roche, nommé aussi ‘de la Roque’. Sa construction décidée en 1196,  débutée en 1197, est achevée en 1198.  Le siècle se termine par la mort de son constructeur, Richard, l’année suivante au siège de Châlus, au nord-est du Duché d’Aquitaine, l’autre duché également possession anglaise en guerre avec le Royaume de France.

Chateau Gaillard Plan-Léon Coutil 1906

Un système complexe qui épouse le modelé du site. Il est conçu selon un schéma reposant à la fois sur les principes de « la défense  passive » grâce à un mur épais pour dissuader l’ennemi d’attaquer et sur « la défense en profondeur » qui consiste à multiplier les obstacles à l’avancée  de l’ennemi pour atteindre la grosse tour ronde, le cœur de la citadelle. La nouveauté de Château-Gaillard est que les deux entités emboitées normalement l’une dans l’autre sont ici séparées, avec d’une part la partie proprement défensive  située plus près de la Seine et le donjon en arrière dans une seconde partie plus en hauteur.

A cette double implantation territoriale se surajoute une double fonction défensive et résidentielle. Les éléments défensifs étaient pour la plus part visibles pour assurer la dissuasion et les éléments de vie étaient soient pas, peu visibles ou souterrains. Cette dimension en dessous a beaucoup d’importance. C’est du sous-sol qu’ont été extraites les pierres qui ont été taillées sur place pour gagner la course du temps lors de la construction au point, comme les fondations au profil bombé le montrent, que les joints de mortier n’ont pas eu le temps de sécher et de durcir. Ils se sont écrasés sous le poids des pierres. Les galeries d’extraction creusées à des fins militaires ont pu alors servir de lieux de stockage pour la nourriture et les autres denrées nécessaires à la vie des assiégés en période normale mais aussi pour résister à des sièges longs. C’était de la stratégie élaborée.

Ces innovations et le souci d’assemblage des différentes parties de Château-Gaillard ont contribué à renforcer l’image d’une forteresse invincible. La rapidité de la construction a contribué également au mythe de Château-Gaillard. Son appellation en témoigne. C’est un vrai château fort, la preuve, il s’appelle comme ça. Un autre élément enfin a rajouté au prestige de cet ensemble défensif au fil du temps, comme dans un raisonnement a contrario, c’est la volonté des deux souverains  de conquérir ce milieu de colline faisant face à la Seine. S’ils se battaient autant, c’est Château Gaillard le valait bien ! 

Chateau Gaillard, vu du haut

Un château érigé en un peu plus d’an par Richard et qui tombe en un an au bénéfice de Philippe. La mort  du roi Richard Ier, auquel succède son frère Jean,  réveille les appétits de reconquête du roi français qui s’empare en 1202 du poste avancé de Boutavant protégeant la forteresse de Château-Gaillard par la Seine. Il entreprend son blocus l’année suivante en 1203 et attaque le château qui se rend le 6 mars 1204, après un siège d’un an. Au cours de ce blocus, Philippe-Auguste avait fait creuser un double fossé protégé par 14 beffrois. Cette fois-ci c’est l’assaillant français qui renforce les défenses de Château-Gaillard, pour faire le siège des combattants anglais et des 1200 habitants du lieu-dit « La Couture » près de la Seine qui s’y étaient réfugiés.

Conçu pour sa capacité à  supporter des sièges, il apparaît en effet comme un refuge aux yeux des habitants proches de ce qu’on appelle maintenant le Petit Andelys sur les bords de Seine, le fleuve qui lie Rouen à la mer. Mais les vivres stockés pour durer un an ne peuvent suffire aux soldats, s’il faut les partager avec autant de réfugiés civils. Ceux-ci sont alors chassés de la première enceinte protégée en plein hiver ; ils errent prisonniers de la seconde enceinte et meurent de faim et de froid. C’est la première fois dans l’histoire de Château Gaillard qu’il est fait mention de civils habitant le hameau voisin. L’histoire transmise par les textes n’aurait probablement été qu’un fait parmi d’autres à porter au coût humain de la lutte, si Francis Tattegrain, un peintre du XIXe siècle, n’avait retracé sur un tableau à l’huile en 1894 une grande restitution de la terrible agonie et du dépeçage d’une jeune femme du groupe pour assouvir la faim de ceux qui l’ont attaqué. Cette scène de cannibalisme peint en style XIXe siècle est accrochée actuellement au mur de la salle des mariages de la mairie d’Andelys. 

Chateau Gaillard, chemin du haut

La poursuite de la lutte entre l’Angleterre et la France pendant la guerre de 100 ans. Le château, désormais revenu en 1204 au sein du Royaume de France, a perdu sa légitimité anglaise. Il commence une nouvelle vie faite d’oubli loin du pouvoir et d’un manque certain d’entretien. A la fin du XIVe siècle, des travaux de consolidation sont pourtant menés. Au début du XVe siècle, une quarantaine de soldats y vivent.

En réalité cette forteresse réputée inexpugnable  est ensuite reprise tour à tour par les Anglais et les Français. Elle revient pendant 10 ans dans le giron anglais à deux reprises, en 1419, au bout de seize mois de siège, avant que les Français la reprennent et la reperdent à nouveau en 1430 pendant 20 ans cette fois-là. Cette fois-là, cinq semaines de siège sont nécessaires (seulement) à Charles VII  de France pour reprendre la citadelle. C’est la dernière séquence anglo-française. Il est probable que la connaissance de l’intérieur du château par les uns et les autres, occupant tour à tour la position d’assiégeant et d’assiégé, a hâté son inutilité ; l’insistance anglaise s’est effritée et celle des Français du coup aussi. Il n’y a plus d’enjeu militaire. 

Un déclin rapide et continu du château. Comme le rappelle l’archéologue Dominique Pitte, sa situation pose en effet question. Il est placé à environ 200 mètres de la Seine, en lui tournant le dos. Il est peu adapté pour résister à l’artillerie à feu. Peu d’ouvertures spécifiques y ont été faites pour les armes à feu. Les fouilles de 1997 menées par la DRAC de Haute Normandie ont en effet révélé l’existence d’une chambre à feu qui facilitait le tir en optimisant le risque de la riposte. Sa position à mi colline le rend vulnérable aux bombardements venus d’en haut et sa conception même est remise en cause. Le roi Charles IX ne montre aucun empressement à verser des fonds pour ce château sans utilité stratégique. Le désintérêt du pouvoir est perçu sur place comme une incitation à s’en servir pour des usages non prévus. Pendant les guerres de religion, le château est occupé en 1589 par les Ligueurs contre les forces royales. Deux ans  de siège sont nécessaires à Henri IV pour le récupérer. Cette fois-ci, la guerre ne se fait plus entre Anglais et Français mais entre protestants et catholiques français. C’est la fin de la forteresse militaire. Restent les pierres par lesquelles l’histoire a commencé. 

Chateau Gaillard dan le broullard

La période du dépècement pierre par pierre de la forteresse. Autant de pierres tombées à terre et sans utilité particulière ne sauraient laisser indifférents. Le démantèlement a commencé, comme cela l’a été aussi de façon quasiment naturelle à Château-Gaillon proche. La demande faite au roi par les Etats de Normandie en 1595 de procéder  à sa démolition pour des raisons de sécurité publique ne fait qu’accélérer le processus naturel. La crainte était que la forteresse n’attire des hommes d’armes cherchant un refuge en attente de mauvais coups à faire.

Quatre ans après en 1599, satisfaction leur est accordée par décision de Henri IV qui s’oppose toutefois à l’arasement du donjon et au comblement des profonds fossés. On ne touche pas aux symboles. Aujourd’hui encore, ce sont les parties les mieux conservées. Charles de Bourbon, archevêque de Rouen, propriétaire du Château de Gaillon, est autorisé à prélever des pierres pour son château de Gaillon. D’autres responsables religieux, tels que les Capucins de Grand-Andely et les Pénitents du Petit-Andely, obtiennent à leur tour le sésame du roi, qui doit ensuite intervenir à plusieurs reprises pour calmer les nombreux et violents conflits entre ces communautés religieuses, pour savoir qui prenait quoi avant que l’autre le prenne.

Après quelques années d’enlèvement, c’est alors le roi Louis XIII qui enjoint au Parlement de  faire araser aux frais  de ce dernier ce qui reste debout pour empêcher le Duc de Vendôme  de s’en emparer à son profit.  Par un retournement de l’histoire dont Château Gaillard est coutumier, c’est le roi cette fois-ci qui demande aux parlementaires de Rouen de payer pour ce qu’il a accordé sans contrepartie 21 ans avant. Les édiles de Rouen refusèrent de payer pour un château qui était hors la ville. Les XVIe et XVIIe siècles virent se poursuivre la poursuite de la création d’un « chaos des ruines » selon la belle  formule de Dominique Pitte au 164e congrès des Andelys.

Chateau Gaillard, vue sur la Seine et l'île plein sud

La protection par l’Etat. Après sa démolition partielle, le château qui appartenait à la famille d’Orléans, revient dans le giron de l’Etat en 1852, puis pour moitié à la commune des Andelys en 1858. Quatre ans après en 1862, par une accélération de l’histoire, après tant d’inertie déliquescente, les ruines de Château Gaillard sont inscrites dans la liste de 1862 des Monuments historiques. Les premières fouilles ont lieu la même année. De nombreux travaux de consolidation sont alors menés pour éviter une poursuite trop forte des atteintes irréversibles du temps. La principale campagne dure 10 ans (1906-1916). Elle se poursuivit en effet pendant les deux premières années de la guerre franco-allemande de 1914-1918.  Les abords sont classés au titre du site par décret du 18 août 1936, quatre ans avant une nouvelle guerre entre la France et l’Allemagne, mais où Anglais et Français firent à nouveau cause commune contre l’Allemagne   Encore une succession de temps rapides et de temps lents.

Le site appartient actuellement à deux propriétaires, l’Etat reste en charge du donjon et de la chemise (son enceinte) et la Ville des Andelys du reste de l’ensemble, à savoir l’ouvrage avancé, comme s’il fallait à Château-Gaillard toujours deux parrains pour veiller sur lui. Une telle dualité ou binôme selon les époques est fascinante.

Le succès touristique du site. Il est dû pour partie au panorama exceptionnel sur une des boucles de la Seine, avec une agréable promenade au bas de la forteresse, partie surtout à l’histoire qui a opposé deux hommes au fort caractère dans une véritable lutte de donjon et de preux chevaliers, avec en arrière-plan, deux grandes dynasties que sont les Plantagenets et les Capétiens, toutes deux fondées à agir au nom de leur légitimité du sol. Richard Ier, appelé Richard Coeur de Lion, a certes été Roi d’Angleterre. Il fut aussi le vassal du roi de France auquel il devait allégeance. Il fut en effet Duc  de Normandie, Duc d’Aquitaine, Comte de Poitier, Comte du Maine et Comte d’Anjou. Quant à Philippe Auguste, il a été le roi qui a tout à la fois véritablement fondé le royaume de France en rattachant toute la partie ouest de la France au domaine royal initial  et conforté le pouvoir royal.  Un choc de titans qui a marqué de son empreinte la France contemporaine.

Château Gaillard, en bas, Petit Andelys, près de la Seine

Pour suivre le chemin

. L’histoire très complète et très documentée de la grande période du  château du tout début du XIIIe siècle sur  http://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_Gaillard_(Les_Andelys), avec cette estimation quantitative très anglo-saxonne de Château Gaillard en chiffres : Altitude : environ 100 m (celle de la Seine se trouvant à 10 m), Longueur : 200 m,  Largeur : 80 m, Poids : 4 700 tonnes de pierres, Donjon : 8 m de diamètre intérieur, 18 m de hauteur, Murailles : 3-4 mètres d'épaisseur, Coût : 45 000 livres pour l'ensemble du programme de fortification (château avec les avant-postes, le pont sur la Seine et le bourg de la Couture), l'équivalent de la solde annuelle de 7 000 fantassins…

. Le site de Jean-François Mangin, pour sa description claire d’un château fort du Moyen-Age à sa grande époque, ses belles photos, une bonne carte du site de Léon Coutil en 1906 et un dessin d’après Viollet-le-Duc  sur http://jean-francois.mangin.pagesperso-orange.fr/capetiens/fenetres_filles/chateaux_gaillard.htm 

. Dominique Pitteest à retrouver dans l’étude « 1204, La Normandie entre Plantagenêts et Capétiens », sous la direction d’Anne-Marie Flambard Héricher et de Véronique Gazeau, éditions CRAHM. L’archéologue du Service régional de l’Archéologie de Haute-Normandie, basé à Rouen. Dans l’ouvrage, il est l’auteur de « La prise de Château Gaillard dans les évènements de l’année 1204 ».

Lire aussi de cet auteur « Château-Gaillard, de la guerre de cent Ans à son démantèlement : le déclin d’une forteresse médiévale (XVe-XVIIe siècle) », Annuaire des cinq départements de la Normandie, publié par l’Association normande et les Assises de Caumont, Congrès des Andelys, 2006, 164e congrès. 

Château Gaillard, Tableau de tategrain, Les bouches inutiles, 1894

. Le peintre Francis Tattegrain, né à Péronne (Somme) le 11.10.1852,  est mort à Arras en 1915.  Son tableau intitulé « Les bouches inutiles », pour reprendre la dénomination utilisée dans un texte ancien relatant l’évènement, mesure 8,1m sur 5,10m !

. Photos France Poulain pour les photos du château vu  du haut de la colline et le tableau, Elisabeth Poulain pour celles prises du côté Est et d’en bas. Seules certaines sont insérées  dans l’article, les autres sont à voir dans l’album « Eure-Patrimoine ».  

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