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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Du difficile usage du rose clair dans l'art

6 Juillet 2011, 09:11am

Publié par Elisabeth Poulain

Le rose offre un paradoxe étonnant. Il est très présent dans la nature, comme en témoigne l’abondance des fleurs roses, à commencer par la plus célèbre d’entre elles, la Rose. Le rose par contre est difficile à utiliser dans la publicité ou l’art.  

Il rejoint sur ce point le bleu ciel. Est-ce que cela tient à la faible tonalité de ces couleurs claires ? Ce pourrait être un début d’explication. Notre œil saturé de couleurs, de formes et de profondeurs aurait besoin de couleurs accentuées. Une explication provient peut être aussi d’un sur-emploi de ces deux couleurs dans le domaine symbolique du genre lors de la naissance en France. Encore maintenant, le bleu ciel désigne le garçon, le rose la petite fille, alors même que la couleur a apparemment franchi ce code d’usage. Il en reste pourtant une très forte prégnance mentale.  

Le rose et bleu selon Guy Georget (1911-1992)

Rose et Bleu, Guy Georget, 1966C’est une création de cet artiste qui a été le déclencheur de ce billet. L’affiche (1966) illustre un article de Christine Bard sur le Planning familial, paru sous le titre de « La bataille de la pilule » dans « Têtes Chercheuses » d’automne 2010. On y voit un couple assis sur un banc, un enfant dans les bras. C’est la couleur qui distingue l’homme de la femme. Vous l’avez deviné, elle est rose, lui est bleu. Mais c’est plus compliqué que cela. Sa tête à elle est bleue aussi, tout comme l’enfant entièrement bleu, mais pas comme son père qui n’a de rose que son bras. 

Résumons, quand la femme pense, sa tête est bleue comme son mari et leur enfant. Quand son mari materne l’enfant, son bras à lui est rose pour finir d’envelopper l’enfant. N’oublions pas que l’autre bras de la mère est rose puisque tout est rose chez elle, à part la tête. On comprend  ce qu’a voulu faire Guy Georget, montrer l’universalité de la pensée chez l’homme comme chez la femme et la capacité de l’homme d’exprimer sa part féminine.  

Le malaise ressenti

L’impression négative vient peut-être du déséquilibre de la répartition des couleurs entre la femme et l’homme et aussi de la couleur uniformément bleue de l’enfant. Comme si la femme n’avait pas de cerveau à elle, comme si l’enfant était toujours un garçon, comme ces pères qui ne citent que leur fils quand on les interroge sur leurs enfants. Comme si l’enfant mâle appartenait au père. Cela vient peut-être aussi de cette tonalité mollassonne de rose veinée de coulées blanches associée à un bleu qui manque de tonus sur un fond vert peu appétissant. 

Et tout ça pour faire connaître le planning familial qui a été une véritable ouverture pour la société française. Il est vrai que le sous-titre de l’affiche éclaire la scène d’une manière particulière « Planning familial - Equilibre du couple – Maternité heureuse. » Nous sommes en 1966.  La loi Neuwirth, qui consacre le droit des femmes à la contraception et à l’avortement ne sera aRose, Victor Alimpiev, Pernod Ricard Rapport 2008-2009doptée qu’à la fin de 1997. Ce n’est qu’à partir de ce moment là qu’a été consacré le droit longuement revendiqué par les femmes sur la maîtrise de leur corps. On comprend mieux le trouble ressenti par  cette différenciation entre le rose et le bleu. 

Le rose selon Victor Alimpiev

Curieusement  son rose, celui que cet artiste russe a choisi pour son œuvre « Maintenant essaie de retenir comment s’appelle ce souffle là », est lui aussi non pas veiné de blanc à proprement dit, mais comme le résultat d’une émulsion saisie par la photo de l’artiste qui a retravaillé le bas de la composition avec un effet vague pour structurer l’assise. Voici une composition d’un liquide rose moyen saupoudré d’un nuage de rose plus clair. Le tout forme un ensemble d’ « une extrême finesse et une grande douceur dans une approche méticuleuse, discrète et simple… » selon le commentaire qui accompagne cette création sélectionnée pour faire la couverture du rapport annuel de Pernod Ricard 2008-2009. 

Heureusement, ce rose est un peu plus foncé. Il n’est pas contrecarré par un bleu difficile ni par un vert qui l’est encore plus. Néanmoins, la sélection de ce travail interpelle quelque peu en tant que tel. On n’imagine pas se noyer dans ce rose plat et terne, comme on pourrait se jeter dans l’orange ou danser avec le rouge.  

Rose, Nam Kunn, Fricote, Couverture n° 1, 01.2011

Le rose selon  Nam Kunn

C’est la couleur que ce dessinateur vietnamien, le créateur de la petite mère chagrin au caractère épouvantable, a choisie pour mettre en valeur un hamburger à sa façon à partir d’une pomme verte découpée en lamelles. Entre les tranches vertes acidulées, des cerises avec leur queue, de la chicorée très frisée, de la mousse de tomate nappée d’une tranche de fromage bleuté et en final des crevettes grises en haut prêtes à être saisies sur la couche la plus haute.  La référence française se voit à la couleur tricolore de la paille qui est piquée dans ce hamburger détonnant. Ce dessin illustre la couverture du premier numéro de « Fricote,  L’épicurien urbain ». 

Il y a une telle richesse de couleurs, un graphisme fort et beaucoup d’humour que le rose choisi en fond renforce l’absurdité du dessin si soigneusement réalisé. Le rose, là, a toute sa place. Il a du sens, absurde.  

Le rose selon Olivier Debré (1920-1999)Rose Olivier Debré, Signes-Paysages, Musée Ziem, 2011

Il est un peintre très connu à la longue carrière. Pour annoncer une de ses dernières expositions, il a choisi une œuvre rose foncé dense, vivant, chaud, avec des résurgences de bleu composite en verticale et une coulée orange terne horizontale. Entre les deux, un rose enrichi de rouge et de nuages qui assombrissent  ou éclairent très légèrement la toile. Celle-ci appartient à une série appelée par le peintre « Signes-Paysages . » 

 

C’est un rose dense, vivant et chaud. Il est profond. C’est le seul qui peut prendre le pas sur tout le reste, tout ce qui l’entoure. Il parle.         

 

Pour suivre le chemin

. Christine Bard est Professeure à l’Université d’Angers, chercheuse au Certio, centre de recherche historique de l’Ouest.

. Têtes Chercheuses est le nom du magazine trimestriel fondé par l’Université de Nantes et à laquelle contribuent également des membres de l’Université d’Angers. A découvrir sur www.tetes-chercheuses.fr 

. Voir quelques réalisation de Guy Georget sur Artnet, en particulier une affiche de 1950 sur Air Afrique et une pour des ampoules Philips dans date  http://www.artnet.fr/artists/lotdetailpage.aspx?lot_id=BD4F6A64B7A75A7C2FEC26384C4F0B27

. Une jolie affiche de Georget sur Energol à découvrir sur  http://dieppe.et.sa.region.free.fr/PUBLICITES%201950%20-%201965/imgcol/_00014.htm

. Sur Victor Alimpiev, voir http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/0/1C169473EBD2EF8CC125726800319111?OpenDocument&sessionM=&L=1&view=

. Retrouver Nam Kunn sur son site http://namkunn.com/  Voilà comment il se présente : « Hello, I am Nam Kunn, graphic designer, illustrator. I live in Paris. I love my mom and to eat Bo Bun”. Son meilleur resto Bo Bun à Paris : Song Heng, 3, rue Volta (Paris III e ). Métro Arts-et-Métiers. Ouvert tous les jours de 12 heures à 16 heures. Petit bo bun : 7,20 E.  01.42.78.31.50. 

. Sur l’oeuvre d’Olivier Debré, voir  le site du galliériste Louis Carré, http://www.louiscarre.fr/artistes/olivier-debre

. Retrouver la toile en rose « Signes-paysages » sur  le site de Sirtin, avec un rose plus clair que celui que j’ai sous les yeux (Maisons et Décors, Méditerranée, janvier 2011)http://www.sirtin.fr/2011/01/16/olivier-debre-au-musee-ziem-signes-paysages/

. Photos EP

 

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