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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Du télescopage de sens entre adjectifs négatifs et noms positifs

21 Octobre 2012, 14:13pm

Publié par Elisabeth Poulain

Les adjectifs qui dévalorisent ou contredisent les substantifs qu’ils accompagnent.  Tel aurait pu être aussi le titre de ce billet qui a pour but d’attirer l’attention sur des télescopages de deux termes qui provoquent des confusions de sens, des contradictions ou des fortes dévalorisation quand il s’agit de personnes.    La Tranche s-Mer, Hotel de l'Atlantique

Ces expressions sont tellement banalisées qu’on n’analyse littéralement plus les mots qui les constituent. Seul demeure le sens général que tout le monde comprend en France, sans discussion ni remise en question. Il faut être un étranger à notre culture, ne connaissant pas  notre langue,  pour s’étonner de ces binômes contradictoires tant leur appariement est illogique. On pourrait les ranger dans un tiroir-fourre-tout qui aurait pour nom « Bizarreries des Habitudes de Langage en France » et pourtant cela va plus loin. Voici quelques exemples non-exhaustifs.

Le citoyen. Le pauvre est bien mal traité dans la langue courante. On parle de lui comme d’ « un simple citoyen », une formule très courante, d’ « une citoyenne ordinaire » selon la formule dont une dame a parlé d’elle-même ou d’ « un citoyen lambda ». Le pire étant atteint par  « un habitant standard » dans la bouche d’un maire dans une réunion publique portant sur une grosse opération de concertation.

Ce simple citoyen serait alors une version édulcorée d’une autre catégorie de citoyens, ceux qui ne sont pas ‘simples’, des vrais citoyens, des plus que citoyens, des citoyens supérieurs?... Notons que le Ier prix d’usage le plus fréquent revient sans conteste  à ce pauvre simple citoyen.  Quant à l’habitant, il est placé bien en dessous du simple citoyen dans l’échelle de valeur. Le qualifier en plus de standard revient à lui dénier toute caractéristique propre, toute identité singulière, quelque chose qui fait froid dans le dos! 

Dans ces exemples, l’adjonction de l’adjectif  a pour utilité de distinguer ces « simples citoyens » « des experts » ou « des professionnels », en rétablissant de ce fait une nouvelle et réelle hiérarchie de classe. C’est une façon très usuelle d’opposer ceux qui savent aux autres qui par déduction ne savent pas. Celui qui reste, une fois les « Sachants » cités, est donc ce simple citoyen, celui sans lequel il n’y a pas de démocratie. Vous savez, ce régime si imparfait mais pour lequel on n’a pas trouvé mieux.

D’autres dévalorisations. Il en existe qui sont moins usités mais qui vont toujours dans le même sens. Je viens d’entendre à la radio l’expression d’ « un lotissement banal » pour désigner ce mode d’urbanisation vers lequel ne se précipitent pas les classes dites « supérieures ». Dans ce dernier cas, l’adjectif, comme son sens l’indique, a pour objectif d’éviter toute confusion avec les classes moyennes et les classes populaires.

La Ville à la Campagne

Ces quelques exemples sont choisis dans la vie de tous les jours, les paroles des journalistes, des politiques ou d’autres personnes ayant l’habitude d’être interviewées, à la radio, la télévision ou dans la presse, mais aussi par les gens entre eux, ou quand ils parlent d'eux. Le journal du Monde  est le seul à mettre ces dérives de langage entre guillemets  pour montrer l’absurdité de ce type de pratiques.

Avec un dernier exemple, qui n’a pas été trouvé dans "Le Monde", c’est celui d’ « un journaliste normal », qui rappelle, avec une certaine ironie involontaire le recentrage des devoirs d’un de ces professionnels du verbe sur leur cœur de métier.

Autant de situations qui ont  évidemment un sens qui est de montrer que la démocratie est toujours à protéger et à réinventer. 1789 n’est jamais loin. Il faut lire et relire Alexis de Tocqueville, plus connu et apprécié aux Etats-Unis qu’en France !

Pour suivre le chemin

. Lire en particulier l’article de Béatrice Gurrey dans le Monde du 25.09.2012, « Le débat sur la fin de vie, entre posture et émotion ».  La journaliste met des parenthèses à chaque fois qu'elle emploie un de ces couples de mots antinomiques, pour bien montrer que ce sont des citations et pas ses mots à elle.  

. Didier Sicard, le président de la mission de réflexion  sur la fin de vie, prend bien la précaution de parler des citoyens dans l’article distinct portant sur la mission elle-même, avec des extraits choisis par la journaliste. Le titre ce second article, signé B.G. « La mission de Didier Sicard à  «  la rencontre des citoyens ».

. Lire la biographie du philosophe d’origine normande (1805-1859)  sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville, enterré au cimetière de Tocqueville dans l’Eure. 

. Sur ce blog, lire Démocratie concertative > Mots du millefeuille territorial urbain  ainsi que le billet Raisonnement binaire + Couple antinomique > L'Abbaye de Fontevaud  

. Photo Elisabeth Poulain, Dessin France Poulain, avec mes remerciements pour son dessin "La ville à la campagne".

. Trouvailles postérieures: - dans une revue de luxe pour des voyages de rêve: "un vulgaire bussinessman" (toujours la vision d'un conflit entre la culture et l'argent!) d'un chroniqueur connu; - dans une revue municipale, l'opposition entre "connaisseurs ou simples curieux"...   

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