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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Eclairages interculturels sur l'alcool, les jeunes et la pub

2 Novembre 2010, 17:32pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Le fléau est mondial et personne n’a trouvé LA solution miracle pour l’endiguer ou limiter les effets de l’alcoolisation rapide et sans mesure des jeunes. La réaction des pouvoirs publics est toujours double pour « limiter la casse » sur le moment par des mesures de répression adaptées les plus efficaces possibles et en amont en faisant de la communication préventive. Sans volonté aucune d’exhaustivité, voici quelques éclairages pour montrer l’ampleur du problème, quelques façons de réagir et l’inadéquation des mesures proposées, quelle que soit la culture d’appartenance des jeunes ou de l’alcool.  

  Blog 2010.10.28 018

Les préconisations de l’OMS

Cela semble surprenant mais il a quand même fallu deux ans à l’OMS pour adopter en mai 2010 à l’unanimité des 193 membres une motion à valeur de recommandation pour les pays. Deux ans alors que le fléau des relations difficiles que les jeunes entretiennent avec l’alcool, c’est quand même long surtout quand aucune mesure n’est obligatoire. Pour limiter les décès causés par l’alcool auprès des jeunes (45 000 décès, jeunes y compris en France), sans compter toutes les pathologies et les troubles qui s'ensuivent, l’OMS propose les mesures suivantes :

-        1. interdire la fabrication illicite d’alcool, comme c’est le cas très souvent en Russie, en Chine…

-        2. assurer la diminution de la vente grâce à l’élévation du prix de vente, ce qu’a fait la Russie en majorant très fortement les droits de douane et taxes à l’importation,

-        3. mettre en place une régulation de la vente de ces boissons, grâce en particulier à des interdictions horaires la nuit et/ou dans le centre des villes,

-        4. décréter l’interdiction de l’alcool au volant, avec des sanctions dissuasives  et celle de ne pas vendre d’alcool sur les autoroutes en France notamment, 

-        5. réguler la publicité des boissons contenant de l’alcool ciblée vers les jeunes, en volume, en contenu, en théorie presque partout…  

Un rapide commentaire

ToAlcoolisme-Henri de Toulouse-Lautrec Wikipediautes ces mesures ont déjà été décidées par de nombreuses organisations internationales, telles que l’Union européenne et les Etats, soit en tant que membres des organisations, soit à titre individuel. Entre la décision politique et la réalité de l’efficacité sur le terrain, il y a loin de la coupe aux lèvres. C’est le cas de le dire. Les raisons pratiques sont la cause principale de l’inefficacité. Comment est-il possible de limiter la production d’alcool familial, la conduite d’une voiture en ayant bu avant  ou en continuant à boire pendant? Ou de freiner réellement l’imprégnation des jeunes par la publicité alors qu’ils sont déjà la troisième génération élevée au lait de la publicité.

 

Toutes les dimensions de la vie d’une personne et de la société sont désormais ciblées par la publicité et plus largement par la communication. Comment pourrait-on imaginer que les entreprises des boissons contenant de l’alcool, qui génère des retombées financières très fortes et qui appartiennent au cercle des "Junk Firms", puissent vertueusement s’abstraire de la vie économique, spécialement envers ceux et celles qui constituent déjà leurs clients de demain ? 

 

Les recommandations de l’Union européenne

L’Europe est aux dires même de l’UE la région du Alcoolisme-L'alcool voila l'ennemi-Wikipediamonde où l’on boit le plus. C’est là « que l’on trouve la plus grande proportion de buveurs dans le monde, les plus hauts niveaux de consommation par habitant et un niveau élevé de dommages liés à l’alcool.»  Il faut alors s’interroger sur le sens de cette alcoolisation des jeunes dans une des parties du monde parmi les plus nanties et qui possède aussi une solide culture de co-habitation avec le minimum de risques avec les boissons alcoolisées et en particulier le vin. 

 

Avec la prudence qui la caractérise, l’UE fait également cinq recommandations. Il s’agit de

-        1. restreindre l’accès des jeunes aux boissons alcoolisées,

-        2. réduire leur exposition à des publicités ou comme le dit l’UE à « des messages commerciaux qui en vantent les mérites » (de l’alcool),

-        3. lutter contre l’ivresse au volant,

-        4. lancer des campagnes d’éducation et d’information,

-        5. et de recommander le travail en concertation entre les Etats membres et les organisations non gouvernementales. « Les producteurs de boissons alcoolisées peuvent apporter leur pierre à l’édifice en appliquant leur code de conduite et en agissant de façon responsable », comme le souligne le portail de la santé européen.

 

Un rapide commentaire

Les trois premiers points se retrouvent dans la liste OMS qui n’a pas retenu les deux éléments très importants que sont l’éducation et la concertation. Ces recommandations européennes sont à prendre comme des objectifs a minima qu’il appartient à chaque Etat de traduire par des réglementations adaptées. Rien n’empêche un Etat d’en faire plus.

 

Silvano KULT1[1] 2010L’industrie de l’alcool n’est pas stigmatisée. Il est seulement fait appel à  son sens des  responsabilités, avec en particulier l’élaboration  d’un code de bonne conduite. C’est la façon délicate qu’ont trouvé les autorités européennes de ne pas mésestimer l’importance des grandes entreprises produisant dans le secteur. Celles-ci emploient un personnel nombreux et génèrent des profits importants tant fiscalement au niveau local qu’à l’exportation ou en s’implantant à l’étranger.  Par contre, rien n’est dit en ce qui concerne la distribution en général, à l’exception des restrictions de vente aux mineurs ou des surcharges à l’importation et/ou à la vente de ces boissons alcoolisées. Dans ces deux cas, ces mesures qui pèsent sur les prix génèrent plus de rentrées d’argent pour les Etats, ce qui n’est évidemment pas négligeable, avec l’avantage de protéger les marchés intérieurs contre la concurrence étrangère. 

 

L'expérience russe

Une importante campagne contre l’alcoolisme a été lancée courant 2008 par les autorités fédérales et locales pour tenter de limiter la consommation d’alcool, qualifiée par le Président Dmitri Medvedev, de véritable « catastrophe nationale. » Un an après, le président a reconnu que l’échec est total alors que:

-        la vente d’alcool est interdite de l’alcool à plus 15° de 22h à 10h du matin,

-        le prix de la bouteille de vodka  a été relevé à 89 roubles (= 2,2 E) les 50cl,

-        l’ingestion de tout alcool interdite au volant de la voiture…

 

Ces trois mesures principales sont complétées pour les jeunes par la mise en place de commandos musclés de jeunes « anti-alcool » favorables au pouvoir central. Ils interviennent directement auprès des jeunes buveurs dans les rues, parfois physiquement et violemment. Rien n’est dit sur la poursuite de la fabrication familiale d’alcool, ni sur la publicité par affichage pourtant bien visible dans les grandes villes et surtout à Moscou.

 

Mikhael Gorbatchev avait déjà limité les points de vente, augmenté les prix et fait arracher la vigne, sans succès aucun et avec comme conséquence l’explosion de l’alcool frelaté, l’eau de vie fait à la maison. Quant à l’interdiction de vendre l’alcool la nuit, une mesure prise en 2006, elle n’a jamais été appliquée.  Sur la route, les contrôles sont illusoires tant le phénomène est général. Les chiffres sont éloquents : par personne et par an, la consommation est de 18 litres d’alcool pur soit une bouteille de 750cl de vodka par semaine.  

L’expérience française de la concertation

Dans le domaine de la consommation excessive Ce qu'on voit .techniques mixtes . Coll EmmaüsJPGd’alcool par les jeunes et en un temps très court, afin de provoquer l’ivresse, des groupes de travail associant des associations de jeunes et des professionnels de la santé ont planché cet été 2010 à la demande des deux ministres intéressés, Roselyne Bachelot (Santé) et Marc-Philippe Daubresse (Jeunesse) pour émettre des propositions en cas d’apéros géants. Les mesures suivantes ont été émises :

-        - une nouvelle diffusion de la plaquette « Alcool, plus d’info pour moins d’intox »,

-        -     la création d’une rubrique pour les jeunes sur le site gouvernemental www.alcoolinfoservice,

-        une nouvelle diffusion en 2011 du spot « Boire trop » à la télévision,

-        l’accroissement de la prévention par des « pairs » (des jeunes) dans le cadre du service civique,

-        et diverses mesures d’information et de prévention dans les écoles.

Par ailleurs, une circulaire et une fiche réflexe seront adressées aux préfets et des projets partenariaux seront menés avec les collectivités territoriales.  

Un autre commentaire pour conclure

La prise de conscience de ce fléau provoque des réactions très positives. Elles partent de l’idée qu’il faut se réunir et en parler vraiment. Elles sont complétées en France tout au moins par la mise en place de consultations spécialisées adaptées pour les jeunes. Le recours à des pairs est également une très bonne chose, qui s’inscrit dans le dialogue de personne à personne, et pas seulement de jeune à jeune. Richard Texier, Mélange d'esprit

 

Le rôle de la publicité pour une fois n’est pas mésestimé. Cette lucidité est aussi une bonne chose. Il est alors paradoxal de constater que pour faire passer le message, c’est à nouveau la publicité, sous forme de message, qui va être utilisée pour s’adresser aux jeunes. Il est aussi choquant de voir que la preuve du succès de la brochure « Alcool, + d’infos, - d’intox » repose sur le nombre d’exemplaires diffusé ou commandé (1,8 m), ce qui n’induit en rien le fait que la brochure puisse aider vraiment des jeunes à comprendre le danger qu’ils courent.

 

Ne viser pour les jeunes que la publicité sur l’alcool n’a réellement pas de sens, dans la mesure où toute la société baigne dans la publicité. Penser à notre époque qu’il est possible matériellement d’éviter à des jeunes de voir  depuis leur enfance des publicités qui vantent le plaisir immédiat et la dé-sinhibition est complètement fou. Comme si les jeunes ne voyaient en pub ou dans la vie que ce qu’ils sont censés voir, en fonction de ce que les industriels ont à vendre pour eux, est proprement hallucinant. Outre la publicité pour les jeunes qui les visent directement, les jeunes sont encore plus imprégnés de la publicité tout court. Et quant à savoir quel âge ont ces jeunes en danger, la seule certitude que l’on a est qu’ils sont de plus en plus tôt exposés à l'alcoolisme et aux autres addictions.   

Pour suivre le chemin

http://ec.europa.eu/health-eu/my_lifestyle/alcohol/index_fr.htm

. Une étude comparative sur le publicité sur l’alcool en Europe, à voir sur

http://www.assemblee-nationale.fr/europe/comparaisons/alcool.asp

et sur http://www.senat.fr/questions/base/2007/qSEQ070901741.html

http://www.sudpresse.be/actualite/monde/2010-09-08/en-russie-des-militants-anti-alcool-battent-des-jeunes-occupes-a-boire-809508.shtml

 

Rejane Podevin-2008.JPGPour finir ce billet, lire la très remarquable étude publiée par le gouvernement canadien, sous le titre « Toxicomanie au Canada, Enjeux et options actuels (2008)» où vous apprenez que « caler de l’alcool » signifie chercher l’ivresse avec 5 verres ou plus pris en une seule occasion. Le programme canadien ne tombe pas dans la stigmatisation de la publicité. Il préfère une approche beaucoup plus globale centrée sur le jeune. Les quatre piliers sont :

la prévention, le traitement, l’application de la loi, la réduction des méfaits (RDM) :    

http://www.ccsa.ca/2007%20CCSA%20Documents/ccsa-011521-2007-f.pd

. Voir aussi l'attitude du maire d'Avrillé, une petite commune près d'Angers (49) France, face à l'alcool, sans qu'il soit question des jeunes.

L'ordre public selon le règlement de police de 1807 à Avrillé (49)  

 

Photos EP, oeuvres diverses et variées; merci à Wikipedia pour le Toulouse-Lautrec et "L'alcool, voila l'ennemi"; la peinture de Richard Texier a été sélectionnée par Pernod Ricard pour devenir la couverture d'un de ses rapports annuels.    

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