Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Blog d'Elisabeth Poulain

F = Frontière > Bretagne, Anjou, Normandie > Traces paysagères

21 Avril 2012, 15:50pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est vraiment pour moi une re-découverte qui m’a fait percevoir plus nettement la réalité de la vraie frontière qui séparait le Duché de Bretagne du Royaume de France, l’Anjou au sud et la Normandie au nord. Lors de la création de la Région des Pays de Loire, Il y eut dans les années qui suivirent une violente opposition au rattachement de la Loire-Atlantique aux Pays de la Loire, basée sur l’unité du fleuve, plutôt que sur l’histoire où la Loire inférieure était le département tampon qui séparait  la Bretagne de la Vendée. Périodiquement le conflit est ravivé et le changement de frontière exigé, où parfois se retrouve la violence des années passées  mais pas oubliées. Comme une plaie mal cicatrisée, la fracture s’ouvre à nouveau. Tout récemment, c’est la sortie d’une carte géographique qui a relancé le conflit. En 2012, l’IGN a en effet édité une nouvelle carte des cinq départements de la Bretagne, avec la Loire Atlantique clairement rattachée à sa Bretagne.

Carte anglaise Anciennes Provinces 1789 Wikipedia

Logique historique marquée par une longue stabilité des frontières de la Bretagne, logique géographique, avec la Loire, le plus long fleuve de France, il faut évoquer également une 3è logique, celle de l’économie. Les deux régions, Pays de Loire et Bretagne revendiquent, chacune ancrée dans sa légitimité, la capacité de l’embouchure du fleuve à produire de la richesse, attirer les investissements et les emplois…

Il reste le quatrième élément le plus important peut être, la dimension humaine. Il ne s’agit pas dans ce billet de savoir ce que veulent les gens et les quels ? Les Bretons ou Ligériens de souche ? Les « Nouvellement Installés » sur le littoral pour y passer leur retraite qui demandent essentiellement à trouver les services dont ils ont besoin dans le cadre de ce qu’on appelle l’économie résidentielle…La question de  la date de la légitimité à se prononcer en faveur de tel rattachement plutôt qu’à un autre pourrait-elle compatible avec la démocratie ? Une autre question se pose : quelles sont les traces, si elles existent, de cette séparation historiquement longue ? Peut-on les visualiser dans le paysage ? Ou sur une carte ?   Voici trois exemples choisis, non pas au hasard, mais pour leur capacité à véhiculer à leurs façons la problématique de la Frontière.   

Carte-Normandie-1758-Carte du Gvt de Normandie-wik-copie-1

Le Mont Saint-Michel normand ou breton ? La question est d’importance. Elle l’a été dans l’histoire tout au moins. Elle fait toujours partie de l’histoire racontée et transmise par les guides, ce que ne peuvent comprendre les touristes étrangers nombreux parmi les visiteurs. Le Mont est en effet le second site visité en France, après Paris et le premier monument. Il attire plus de 3 millions de personnes. Le Mont n’a été breton que de l’an 867 à 1009. Pourtant la croyance populaire continue à véhiculer l’idée que la frontière politique se situe au milieu du chenal de la rivière Couesnon, qui fluctue au gré des marées. En réalité, la limite est fixée à 4 kms à partir du pied du massif de Brolade sur la côte normande. Comme pour Nantes, les retombées touristiques pour les communes sont extrêmement importantes. Il y a 15 communes du côté breton, contre 10 seulement sur le littoral normand. La carte étable en 1738 par Gilles Robert de Vaugendy  (1688-1766) montre clairement l’ancrage normand. Mais l’intéressant est que la parole continue à se faire l’écho de cette problématique. 

Le chemin du sel et la perception de l’impôt. Cette fois-ci, il s’agit de  frontières qui ont duré encore moins longtemps que les 142 ans bretons du Mont-Saint-Michel. Ce sont celles qui ont divisé le royaume en différentes régions fiscales à statut si différencié et si inégalitaire qu’il s’en suivait une contrebande exacerbée et des sentiments de jalousie qui se transmettaient de génération en génération.  La description de Wikipedia est tellement parlante que je vous la restitue en entier dans les notes, en fin de billet.  Retenons pour l’instant les données suivantes qui découlent de l’ordonnance de Colbert (mai 1680) : la Bretagne est un pays franc au regard de la gabelle (l’impôt sur le sel), étant lui-même producteur de sel, la Normandie, le Maine et l’Anjou sont des pays de Grande Gabelle où l’on est obligé d’acheter par avance une quantité fixe par an, une façon très directe pour le Trésor royal de percevoir de l’argent frais dont il a grand besoin.  Le Cotentin qui fait face au Mont Saint-Michel  relève d’une catégorie pour lui tout seul : il est le seul pays de Quart-Bouillon. Les fiscalistes de l’époque avaient imaginé un système incroyable. Il fallait aux assujettis (les sauneries) faire bouillir le sable de mer, récolter le sel ensuite après évaporation de l’eau et verser  le quart de cette récolte de sel au Trésor !

Carte des Gabelles-Cpte-Rendu au Roi par Necker-1781-Lombar

Que voit-on aujourd’hui dans le paysage ? Les exemples sont nombreux. Mais nul besoin d’aller bien loin. Il suffit de vous rendre à Ingrandes (49) et de prolonger votre balade sur les bords du fleuve au Fresne-de-Loire (44). Les deux petites villes sont  en continuité l’une à la suite de l’autre au point qu’on ne peut comprendre pourquoi  elles ne forment pas qu’une seule collectivité. La réponse vient de l’histoire et de celle du sel en particulier. Ingrandes, situé en Maine et Loire, accueillait le collecteur des impôts et des autres services  royaux pour empêcher en particulier la contrebande et le non-paiement des diverses taxes. En conséquence le bâti est plus luxueux que dans la ville voisine qui n’hébergeait pas les riches  titulaires de charges royales.

Le temps passant, ces singularités ont disparues mais pas au point d’oublier les liens entre l’Anjou et la Bretagne. En interviewant des Anciens à Ingrandes, j’ai été frappé par ces relations commerciales qui durent par de là les siècles. C’est toujours le cas pour un certain nombre de vignerons angevins avec des contacts qui perdurent au-delà des générations. Les chemins continuent à être empruntés alors que la situation politique a complètement changé. Les cartes montrent bien ces routes et voies tracées en fonction de la frontière.

Beauvais-07.06-Grau-garrigua-063.jpg

Le réseau de TGV dans l’Ouest de la France. Pour voir de façon quasi-instantanée l’influence de la frontière qui marquait les limites politiques entre ces deux entités distinctes, il suffit par exemple de consulter la carte éditée par la SNCF sur son site des grandes lignes TGV (Trains à Grande Vitesse, pour les lecteurs étrangers).

Deux éléments ressortent clairement :

. une ligne transversale en forme arrondie, proche de l’ancienne frontière, qui relie Nantes, l’ancienne capitale économique de la Bretagne,  à Savenay, Redon, Rennes, la capitale administrative de la Bretagne, puis Dol de Bretagne et enfin Saint-Malo,

. et deux lignes horizontales qui relient la Bretagne au reste de la France intérieure en passant  pour la première par Le Mans, Laval, Vitré, Rennes et Brest  et pour la seconde toujours à partir du Mans, par Sablé sur Sarthe, Angers, Ancenis, Nantes, Savenay, Redon avec un changement vers Quimper. Les conséquences sont impressionnantes :

Carte Lignes TGV, Paris-Bretagne

.  à partir de Paris, la ligne directe vers Rennes passe par le Mans ; des trains uniques sont alors composés en fonction des deux destinations, à l’avant par exemple avec des wagons pour Rennes, à l’arrière ceux pour Nantes…

. il n’y a pas de TGV entre Brest et Quimper pour avoir le tronçon manquant, vraisemblablement en raison du coût des investissements, du faible nombre de voyageurs en transit et de la préservation du paysage,

. l’absence de liaison ferroviaire directe (même hors TGV)  se poursuit entre Angers et Rennes, sa grande voisine au même titre que Nantes, sauf que Rennes est la capitale de la région « Bretagne » et que c’est Nantes qui est son alter ego en Pays de Loire, Angers n’étant que la capitale du département du Maine et Loire et étant aussi de par l’histoire située franchement de l’autre côté de la "frontière". Il a fallu attendre 2010-2011 pour que le Maire d’Angers se rende  en délégation à Rennes pour prendre officiellement contact avec son homologue breton. Il existe dorénavant un pôle métroplitain réunissant Brest, Rennes, Nantes-Saint-Nazaire et Angers, regroupant 2,2 millions d'habitants. Enfin une métropole à l'échelle européenne! 

Chateau d'Angers

Cette situation est d’autant plus étonnante, qu’il existait une voie romaine qui allait de Rennes à Angers. Encore actuellement, à Pruniers, dans la commune de Beaucouzé, en aval d’Angers, sur la Maine, une plaque de rue porte cette dénomination de « voie romaine ». 

Plus tardivement en 851, un traité de paix entre les troupes bretonnes attaquantes et celles des Francs était  signé à Angers pour marquer les limites les plus poussées du Royaume de Bretagne. Entre le IXè siècle et le XIIIè siècle, les raids normands se poursuivirent, Angers devenant normande, avec par ailleurs des saisies d’une partie du territoire angevin par les Bretons. Jusqu’au moment où les Comtes d’Anjou prirent la main. Ce fut leur tour de pacifier le Maine, le Poitou, l’Aquitaine et la Normandie ! Les limites de la Bretagne – on ne parlait plus de frontières - furent conservées en 1532, avec Nantes en partie intégrante de la Bretagne, lors du rattachement à la France. Une situation qui perdura jusqu’en 1941 quand la Loire inférieure fut séparée de la Bretagne, par un décret du Maréchal Pétain.

Plus que des frontières qui durent et d’autres qui se modifient au fil du temps, il existe un phénomène très fort de superposition de frontières, qui prennent d'autres noms (limites…), comme si leur force jamais ne s’efface totalement, surtout si on ne les voit plus ou peu. A croire aussi que plus on les supprime, plus l'esprit en recrée.

Pour suivre le chemin

 Une contribution de Viaouet.Alan sur « Les limites de la Bretagne » http://www.larousse.fr/encyclopedie/article/Laroussefr_-_Article/11005136

. Une synthèse riche en informations, très récente,  d’Emmanuel Daniel, sur http://www.slate.fr/story/47615/bretagne-nantes-guerre-frontieres 

. L’histoire mouvementée de la Bretagne http://www.bretagne.fr/internet/jcms/TF071112_5063/histoire

.Le Mont Saint-Michel et la carte établie par le gouvernement de Normandie sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Mountsaintmichi1756.jpg

. Pour un exemple de la vie à la Frontière, lire en première approche, l’histoire de Dol de Bretagne, qui porte son identité bretonne dans son nom, sur    http://www.dol-de-bretagne.fr/fr/histoire-108-122.html et Pontorson, ville normande, au départ de l’ancien tramway qui allait vers le Mont Saint-Michel, sur http://www.ville-pontorson.fr/patrimoine.htm

. La fiscalité royale concernant le sel sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Gabelle_du_sel

« La perception de la gabelle n'est pas uniforme. Elle dépend des pays (ordonnance de mai 1680 de Colbert). La législation des gabelles répartit la France en six divisions :  1. les pays de grande gabelle, on doit y acheter obligatoirement une quantité fixe annuelle de sel, ce qui transforme la gabelle en un véritable impôt direct : Normandie, Champagne, Picardie, Île-de-France, Maine, Anjou, Touraine, Orléanais, Berry, Bourgogne, Bourbonnais.. 2. les pays de petite gabelle, où la vente du sel est assurée par des greniers à sel, mais où la consommation est généralement libre : Dauphiné, Vivarais, Gévaudan, Rouergue, Provence, Languedoc ;  3. les pays francs, exempts d'impôts, soit parce qu'ils en sont dispensés lors de leur réunion au royaume de France, soit parce que ce sont des régions maritimes : Artois, Flandre, Hainaut, Bretagne, Basse-Navarre, Béarn ;  4. les pays de salines : Lorraine, Alsace, Franche-Comté, Lyonnais, Dombes, Roussillon ; 5. le pays de quart-bouillon. Le sel y est récolté en faisant bouillir le sable imprégné de sel de mer. Les sauneries versent le quart de leur fabrication aux greniers du roi : Cotentin ;  6. les pays rédimés (ou pays rédimés des gabelles) qui ont, par un versement forfaitaire, acheté une exemption à perpétuité : Poitou, Limousin, Auvergne, Saintonge, Angoumois, Périgord, Quercy, Bordelais, Guyenne. »

. Sur Ingrandes et le Fresne-sur-Loire, voir mon article sur « L’Eau, le Sel et le Vin, La Verrerie royale et les Caves de la Bouvraie » sur ce blog : http://www.elisabethpoulain.com/article-6896276.html

. Sur la route romaine qui reliait Rennes à Angers, voir l’étude très fouillée de  Philippe Saint-Marc  sur http://voiesromaines35.e-monsite.com/pages/1-h-voie-de-rennes-a-angers.html

. Sur l’histoire du Château d’Angers, voir  http://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_d'Angers

. Photos des cartes par les contributeurs de Wikipedia, avec mes remerciements à retrouver dans l'album photos "Symboles", Elisabeth Poulain pour Ingrandes, à gauche de la photo-Le Fresne sur Loire à droite en regardant la Loire, le Château d'Angers.

Commenter cet article