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Le Blog d'Elisabeth Poulain

France 1917 > Les Hauts Fourneaux de Caen > Un dessin de Lucien Jonas

7 Janvier 2015, 12:03pm

Publié par Elisabeth Poulain

     

L’Illustration datée du 3 mars 1917. C’est ce que nous montre l’hebdomadaire qui ouvrait ses meilleures pages, celles du centre, aux photographes et artistes chargés par le gouvernement de rassurer les populations sur les succès engrangés par les troupes françaises et alliés  contre l’envahisseur allemand. Leur moyens d’action avaient la force de la photo et/ou le poids du dessin au fusain ou colorisé. Les dessins et les clichés étaient soigneusement choisis pour faire taire les peurs au maximum de ce qu’il était possible. C’était déjà la reconnaissance du pouvoir de l’image sur celui des mots, ce que savait déjà Louis XIV qui se faisait peindre victorieux au retour d’une des nombreuses batailles qu’il livra à ses voisins et qui laissèrent la France exsangue à son décès! Revenons en ce début du XXe siècle.

 

Hauts-Fourneaux-de-Caen-Lucien-Jonas-DSC07461

 

La situation de la France en 1917. Elle était franchement mauvaise, les mutineries commençaient à paralyser l’armée,  le pays n’en pouvait plus, la survie en arrière du front difficile, voire plus, et différente selon les régions. Plus elles étaient proches du front et plus la situation était tendue. Il fallait alors pour les autorités prouver que le pays tenait bon, qu’il continuait sa lutte, soutenait la production et donnait du travail à ceux qui assuraient la vie à l’arrière. Une preuve en était que les usines continuaient à tourner, en particulier celles qui témoignaient de la puissance industrielle d’une nation au cœur de l’effort de guerre, encore plus si elles fabriquaient ces obus qui permettaient de lutter efficacement contre la puissance ennemie, à savoir l’Allemagne.

Les Hauts Fourneaux de Caen. Ils ont maintenant été détruits pour laisser place à un parc de loisir où seule l’ancienne tour de refroidissement  a été conservée en témoignage de son passé industriel. En 1916, l’Armée française demanda à Lucien Jonas, peintre militaire comme il y a des peintres de marine, de se rendre sur le site afin de faire un dessin de l’usine pour en faire ressortir la puissance. On ne sait pas à quelle date exactement l’artiste se rendit sur place, ni combien de temps il resta à Caen La seule certitude est que son dessin «  d’après nature » est paru dans l’Illustration du 3 mars 1917. Les particularités de cette grande usine  viennent non seulement en sa localisation en Basse  Normandie à Caen qui devint un centre actif industriel au début du XXe siècle mais également dans sa destinée proprement étonnante.

L’entreprise -  la Société minière et métallurgique -elle-même a en effet été créée en 1903 par un allemand, un grand entrepreneur, fondateur d’une dynastie, du nom d’Auguste Thyssen, du groupe métallurgique du même nom en Allemagne, afin de diversifier ses sources d’approvisionnement. En 1910, le fondateur s’est  associé avec un industriel français dont on ne trouve  pas le nom sur wikipedia ou Internet. La part d’actions détenue par Auguste Thyssen baisse ensuite ou alors à 25%. En 1914, la SMM devient la Société des Hauts Fourneaux, celle qui est visée par le dessin de Lucien Jonas. Un des hauts fourneaux visés par cette appellation est au début de l’année 1917 le plus haut du monde.

Hauts-Fourneaux-de-Caen-Lucien-Jonas-DSC07461

Dans le même temps ou peu après, la société est réquisitionnée pour produire des obus que vont utiliser les armées françaises contre l’armée allemande. En 1917, son nom change encore pour prendre celui de Société Normande de Métallurgie, une affirmation claire de l’identité française de cette entreprise de fabrication d’obus. A cette date, l’obus est certainement le Ier projectile utilisé à distance, la première arme, pour anéantir l’ennemi bien souvent tout aussi invisible qu’on l’était soi-même enterré dans des tranchées. La demande de munition était énorme. En Angleterre, au nom de la défense nationale, les conditions de travail dans les usines fabriquant du matériel de guerre s’étaient  encore durcies pour garantir la productivité «  à marche forcée ». Aucune information ne semble disponible du côté français.

Les choix de Lucien Jonas. Ce grand artiste, dont la carrière fut certainement entravée par les évènements, trouva aussi dans ses fonctions de peintre militaire, une dimension de grandeur impressionnante. Il mit ses compétences au service de la défense nationale et de la confiance  des Français dans leur destin. Attelé à cette tâche, il fit preuve d’un talent inouï. Imaginez ce que traduire un tel paysage industriel pouvait représenter en termes  de compréhension du site, de connaissances, de maîtrise de la vision à transcrire sur le papier, avec cette masse infinie de lignes à traiter en profondeur et en exactitude, sans avoir le droit à l’erreur, au risque réel de devoir tout recommencer. Une œuvre gigantesque qui se traduit par un dessin d’une incroyable maîtrise, une puissance industrielle réelle, une force artistique impressionnante et qui ne cache pas l’homme, l’ouvrier, celui sans qui il n’y aurait rien. Des hommes qui mesurent presque 4,5 cm cm pour le plus visible en bas à droite et moins d’1 cm, parlant avec un collègue, pour celui qu’on aperçoit près du mur blanc, la seule surface « propre » de tout le dessin.   

Le thème de la beauté et de la force du paysage industriel  était franchement novateur, sans oublier de montrer que l’usine n’était  rien sans ces hommes en bleu de travail qu’on voit marcher le long des rails… Dessiner en 1917  une usine de fabrication de fusion du métal, en pleine activité, avec ces volumes énormes, ces lignes de force impressionnantes, ces jeux de lumière offrant la palette complète des variations du noir au blanc pour en faire une ode à la puissance industrielle au service de la survie de la France et des jeunes hommes envoyés au front, c’était d’une audace impressionnante, à une époque difficile, surtout dans un pays avancé qui avait  toujours privilégié l’avoir et le paraître du propriétaire au faire de l’ingénieur, du producteur et de l’ouvrier.  

Peut-être aussi, en cette année 1917, le moment était-il bien « choisi » pour oser franchir ce pas, jouer la carte de l’audace, en montrant la force de l’usine grâce à des ouvriers dans un dessin de grand artiste. Peut-être…peut-être est-il permis d'en douter quant on voit l’entreprise elle-même,  avoir changé quatre fois de nom en un peu plus de 20 ans : 1903 ---) Société Minière Métallurgique, 1914 ---) Société des Hauts Fourneaux, 1917 ---) Société Normande de Métallurgie, 1925 ---)  Société Métallurgique de Normandie. La société ensuite a fonctionné jusqu’en 1993. Elle a employé jusqu’à 6 700 salariés. L’activité a été délocalisée en Chine. Maintenant, à Caen, sur le site, il reste un parc de loisir et la tour de refroidissement à titre de symbole…  

Pour suivre le chemin

. L’Illustration, 3.3.1917 en pages 186-187

. Lucien Jonas, voir  http://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_Jonas

. Sur ce peintre, lire aussi sur ce blog  http://www.elisabethpoulain.com/article-le-belier-de-bois-pour-eventrer-les-murs-de-brique-l-illustration1917-125020826.html

. En 1925, la guerre finie et pour prendre un nouvel envol, l’entreprise changea encore de nom pour prendre celui de Société Métallurgique de Normandie.   Retrouver la SMN dans une excellente étude des contributeurs de Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_m%C3%A9tallurgique_de_Normandie

Caen-SMN entree usine 1930 Rectorat Caen

. Lire l’histoire de la fonte du métal retracée dans « La dynamique industrielle en Basse-Normandie » par Jean-Pierre Diguet, 1996,  sur  http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/noroi_0029-182x_1996_num_169_1_6698 

. Voir aussi l’article de Christophe Meunier en 2003 sur la fermeture de l’aciérie en 1993   http://france3-regions.francetvinfo.fr/basse-normandie/2013/11/05/il-y-20-ans-la-smn-fermait-ses-portes-351443.html avec une belle photo de l'aciérie vue de nuit.    

. Retrouver les informations que vous cherchez sur la Ière guerre mondiale dans le portail impressionnant de wikipedia  http://fr.wikipedia.org/wiki/Portail:Premi%C3%A8re_Guerre_mondiale 

. Photo Elisabeth Poulain + toujours wikipedia, avec cette photo de 1930 avec mes remerciements

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