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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Gaillon > La renaissance d'un Château de la Renaissance > Eure

21 Mai 2012, 14:12pm

Publié par Elisabeth Poulain

Il y a plusieurs sortes de renaissance . Au premier sens du terme, il s’agit bien d’une naissance nouvelle qu’indique le préfixe de « re », comme dans renouvellement, revitalisation… Au sens historique, le mot prend  une majuscule, pour désigner une grande période de l’histoire de l’Europe, la Renaissance, qui s’est traduite en Italie, en France … par une véritable explosion des savoirs et des arts, un certain style de vie hédoniste « à l’italienne », une véritable ouverture sur le monde, la naissance d’une certaine idée européenne et la croyance très contemporaine que tout devenait possible à l’Homme. Le titre de ce billet met l’accent sur l’appartenance de ce château à cette longue période de l’histoire de France. Il indique aussi qu’il y a effectivement une nouvelle mise en lumière, une nouvelle vie donnée à ce château à la longue vie. 

 

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. 1. Une vraie renaissance, c’en est une, une belle et nouvelle vie offerte à un château qui ne demandait que cela, plongé qu’il a été dans les tremblements de l’histoire qui ont failli le voir sombrer, disparaître pierre par pierre. Il a servi à tout, à la défense, au plaisir comme à la peine.  Il a servi à beaucoup de personnes, qui l’ont par exemple utilisé comme une carrière de pierres, avec des pierres toutes prêtes à l’emploi, lors des périodes de déshérence, quand plus personne ne s’en souciait.  

 

Ses souterrains ont été utilisés comme cavier pour entreposer les vivres comme il en était l’usage. En d’autres temps, ils servirent aussi de geôle, maison carcérale, prison pour enfants, lieu de détention, maison psychiatrique…Puis ce fut l’oubli, en une forme de déni étonnant, comme s’il était possible de gommer d’un trait une histoire qui commença  lors de la longue lutte qui opposa le Royaume de France et le Royaume d’Angleterre, avec entre eux, la Normandie en Duché anglais. 

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Une logique de temps qui passe. C’est une logique fondée sur le temps qui va, s’en va et puis revient autrement. On construit, on ajoute, on détruit, on sauve, on édifie dessus ou à côté, on laisse se dégrader, on sauvegarde, on renforce, on réaménage, on ré-ouvre… Tant les différentes composantes de cet ensemble bâti que le parc appartenant au château ont fait l’objet au cours des siècles de très  nombreux agrandissements, ajouts, modifications en vue de l’embellir ou destructions et réductions. C’est un château qui n’a jamais cessé d’être modifié, arrangé, agrandi, tout en connaissant entre chaque nouveau propriétaire ou occupant des fortunes glorieuses ou difficiles  – la vie du château est émaillée de ruines et de travaux de consolidation - avant d’assurer une fonction d’enfermement non prévue au départ, pour renaître maintenant dans le cadre d’une nouvelle vie apaisée, orientée vers l’accueil des touristes, amateurs de ce riche patrimoine de cette partie de la Vallée de la Seine en Normandie, marquée  par Giverny en amont de la Seine et Château-Gaillard et Rouen en aval. 

 

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. 2. En Normandie, face aux Anglais, un château défensif. Comme Château-Gaillard, situé non loin de là, le Château de Gaillon – car il existe un village, celui de Gaillon au pied du château, alors que Château Gaillard est situé dans la commune des Andelys - le second a eu aussi pour objectif de défendre le Royaume de France contre l’ennemi anglais. Pour remplir cet objectif militaire, le château fut édifié en haut d’une paroi rocheuse très pentue sur une ancienne motte féodale (en rouge sur la carte ci dessus) qui permettait d’avoir une large vue sur la vallée de la Seine en contrebas. De ce château dans cette première période, on n’a retrouvé, lors de fouilles faites en 1975 que deux vieilles tours et un escalier datant du XIe siècle. Sa première vocation fut donc défensive. La trêve de 1194 conclue entre les deux Etats confirma l’attachement du château à la couronne de France. 

 

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Les atouts du site. Ils ont été nombreux, comme le montre le témoignage du préfet Rollant de Chambaudoin du 4 décembre 1809 à l’intention du Ministre de l’Intérieur,  pour choisir Gaillon comme lieu préférentiel d’implantation de la « maison centrale » (une prison centrale) que recherchait le pouvoir.  Le préfet proposa cette « ancienne maison de campagne des archevêques de Rouen ». Une « maison », qui était en réalité un château « bâti sur une éminence, dans une situation agréable », qui « domine la belle vallée de la Seine et la petite ville de Gaillon qui lui est adjacente…Il est adossé à un parc de 400 arpents… d’où découle une source d’eau douce très abondante et très seine (avec cette orthographe dans le texte)... ».

 

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. 3. Très vite, une résidence d’été pour les hauts dignitaires de l’Eglise. Ce sont les archevêques de Rouen qui ont accepté l’échange proposé par Saint-Louis, roi de France d’en acquérir « la propriété perpétuelle » en 1263 en contrepartie de la cession par eux de viviers et de moulins leur appartenant à Rouen et du versement d’une certaine somme d’argent. Les ecclésiastiques en ont fait alors leur résidence d’été.

 

Le premier archevêque cité, Eudes Rigaud, prend la peine de relever les ruines avant de partir aux croisades (1269). La période de tranquillité relative est à nouveau  brisée par les Anglais. Il faut conforter la défense du château par de nouvelles fortifications (1415), qui n’empêchent pas les Anglais d’en faire le siège. Après la fin des hostilités, ordre est donné par le pouvoir royal français de démolir. On est alors en 1423. L’archevêque s’élève avec force contre la destruction de ce qui est la propriété perpétuelle des évêques de Rouen. Il réussit à sauver la partie résidentielle de l’Aile Est et entreprend de nombreux aménagements du sous-sol avec le percement de nombreuses galeries. A sa suite, le Cardinal d’Estouville pendant 10 ans, (1453-1463) commence lui aussi par sauvegarder les ruines avant d’édifier à son tour une nouvelle partie, l’Hostel Neuf et le Pavillon d’Entrée Sud. A cette époque, on parle du Manoir de Gaillon. 

 

Arrive la grande période Renaissance du Château, sous la direction du Cardinal d’Amboise qui modifie en profondeur le château (1463 à 1510). Il en fait son Palais italien, en symbole de ce nouvel art de vivre ouvert sur les arts et la douceur. A partir de cette époque, Gaillon devient le premier Château Renaissance de France, une étiquette qui lui est depuis resté accrochée. Des gravures attestent du faste des décors surajoutés aux murs du château dans la cour intérieure, à l’allure d’un théâtre  mais aussi à l’intérieur du bâtiment. 

 

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La vocation hédoniste du palais et de son parc. C’est l’objectif des travaux entrepris au cours du XVIe et XVIIe siècle dans ce qui devient une affaire de plusieurs familles de grande noblesse.  Le neveu de Georges Ier d’Amboise, George II d’Amboise, poursuit les travaux d’embellissement entrepris par son oncle, en particulier dans les jardins. Parmi ceux qui continuent à œuvrer en faveur du château, citons également Charles Ier de Bourbon puis Charles II, suivi par Charles III, tous de Bourbon. 

 

A la fin du XVIIe siècle puis au début du XVIIIe siècle, c’est Jacques Nicolas Colbert, le second fils du Ministre Colbert, qui prend le château en charge. Il fait appel à Jules Hardouin Mansard pour modifier le jardin et construire le pavillon Colbert, un long bâtiment édifié en parallèle au Château, mais sans lien avec lui, en arrière-plan pour marquer la séparation avec la forêt qui occupe le haut de la colline. Il demande également à  André Le Nôtre, le grand jardinier de Versailles, d’intervenir aussi dans le parc. Le 18e siècle voit se poursuivre l’achèvement des jardins hauts et bas, pour créer un cadre paysager de verdure maîtrisé en accord avec la magnificence raffinée d’un château dédié à la douceur de vivre, mais qui manque de symétrie. 

 

L’archevêque Nicolas de Saulx-Tavannes (1759 à 1791) fait détruire la prestigieuse fontaine au centre de la Cour d'honneur, en très mauvais état par défaut d’un manque d'entretien. Le dernier archevêque de Gaillon de 1759 à 1780 est Dominique de La Rochefoucauld. Ce 3e et dernier archevêque de la famille est celui par qui se clôt la longue appartenance du château au Haut-Clergé et les sept siècles  de paix dont il a pu jouir. 

 

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. 4. Sa destruction lors de la période révolutionnaire. C’est la troisième fois que le château voit son existence menacée. Mais cette fois-ci, la décision est réfléchie et volontaire. Il ne  s’agit pas d’une attaque ennemie ou des dommages du temps, mais d’une attaque de l’intérieur. En 1793, des bâtiments sont mis à bas, le pillage est organisé, les pierres sont récupérées pour édifier des maisons ou autres constructions. En 1797, le château est ensuite vendu comme bien national au Citoyen Darcy qui en fait une ruine en l’espace de 10 ans. Des sculptures sont volées ou détruites à tout jamais. Seuls restent des dessins et des plans qui attestent de la magnificence du lieu. Pour sauver partie de ce qui pouvait l’être, des ornements lapidaires sont démantelés et emportés à Paris. 

 

Cette fois-ci, devenu presque une ruine, tout au moins bien dégradé, le château revient dans le giron de l’Etat par décret du 3 décembre 1812 à la suite de son rachat par Napoléon Ier pour 90 000 francs. Il était temps ! Un autre décret cette fois-ci du 3 janvier 1812 avait en effet créé la maison centrale de détention de Gaillon. Commence alors une nouvelle période, celle de l’enfermement à l’ombre, après celle si brillante de la lumière.

 

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.5. De l'ombre d’une centrale à l’entrainement militaire. 1812 marque le début d’une nouvelle ère. Le nouveau propriétaire, l’Etat, apporte aussi, comme ses prédécesseurs, de nombreuses modifications au bâtiment, à commencer par son nom et ses fonctions. On ne parle plus de château ni de défense contre l’ennemi anglais ou de plaisir de vivre au soleil de Normandie dans un parc superbement aménagé à l’intention de hauts prélats et de leurs invités. En 1812 débute la construction de bâtiments pénitentiaires, à commencer par celui devant accueillir des enfants ou abriter des malades psychiatriques. Plus de 4000 prisonniers y furent hébergés. La Galerie ouverte sur le Val est fermée par des murs à fenêtres hautes afin d’en faire le réfectoire à leur usage.

 

La fonction d’enfermement ne fut pas perdue au cours du XXe siècle, en particulier pendant les deux grandes guerres du XXe siècle. Les nombreuses galeries enterrées furent facilement transformées en geôles dont on ne s’échappait pas. Des témoignages écrits et/ou dessinées figurent encore sur les murs. 

     

Au cours du XXe siècle, le château retrouve par moment sa destination militaire, par laquelle son histoire a commencé. L’armée prend possession de l’ensemble en 1902. Le château et ses dépendances servent alors de caserne au 74e bataillon de ligne, puis pendant la guerre en 1915 d’accueil à une école militaire belge d’infanterie. 

 

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. 6. La protection par l’Etat au titre de Monument historique. La dimension patrimoniale du château n’échappe pourtant pas à l’Etat, qui fait classer le château en 1862. Son parcours chaotique n’en continue pas moins au cours du XXe siècle. La fin de la première guerre est marquée par la revente du château à un particulier de 1919 à 1939, puis en 1945 une revente à un autre particulier, qui procède à des découpes vendues par petites annonces,  «à vendre boiseries, sculptures.. ». 

 

Conscient qu’il fallait protéger ce qui pouvait l’être encore, une inscription au titre des monuments historiques devient effective en 1961. Elle inclut des parcelles des anciens jardins, la clôture pour partie, ainsi que des vestiges archéologiques. L’Etat, en la personne du Ministre de la Culture, André Malraux, fait l’acquisition de l’ensemble en  1975. Depuis lors, chaque année 350 000 EUR. sont investis pour d’abord sauvegarder et consolider et ensuite aménager un circuit de visite à l’intention des touristes français, anglais comme toujours en Normandie et américains en raison de la proximité avec les jardins de Giverny, qui est une étape incluse par de nombreux tour-opérateurs dans la visite de Paris à leur intention. 

 

Le château est placé depuis cette date sous la protection de l’Etat. L’été 2011 a vu l’ouverture d’une partie du château accessible au public. Le pavillon d’entrée, la cour basse, le vestibule, la chapelle basse, la galerie sur le Val sont désormais ouverts. Ce fut la grande foule et l’émotion de voir revivre son château en voisin. Nombreux ont été les Gaillonnais à avoir eu des membres de leur famille à avoir travaillé au Château. 

 

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D’importants travaux restent à effectuer pour ouvrir plus largement le site, en particulier des jardins mais aussi, peut-être un jour mais pas forcément proche, la découverte de la prison souterraine sous le Château de Gaillon. Il faudra en effet faire auparavant un relevé exhaustif et une étude fine des inscriptions murales. 

  

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Pour suivre le chemin

. Voir la fiche de visite et le plan du Château sur http://www.haute-normandie.culture.gouv.fr/pages/rubrique_3/telechargement/ESSENTIEL_INFO_12_chateau_gaillon_visite_grand_public.pdf

. A compléter avec l’historique du Château de Gaillon sur lequel s’appuie ce document sur   http://www.haute-normandie.culture.gouv.fr/pages/rubrique_3/telechargement/ESSENTIEL_INFO_11_chateau_gaillon_historique.pdf

   

. Lire l’étude de Marie-Christiane de La Conté « Quand Gaillon devint prison » dans « Connaissance de l’Eure », n° 58, 4ème trimestre 1985.

. Lire « Le château de Gaillon, Fastes de la Renaissance en Normandie », Musée départemental des Antiquités, Rouen, Exposition du 27.02. au 12. 05. 2008 au musée départemental des Antiquités, Rouen.

. Ainsi que sur la fiche sur le site du Lycée André Malraux de Rouen, avec de belles photos inédites, sur http://lycees.ac-rouen.fr/malraux/gaillon/chateau.html 

. Et toujours, http://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_de_Gaillon avec des plans superbes.

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. Photos Elisabeth Poulain, à voir dans l'album "Eure Patrimoine"

 

 

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