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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Jean-Jacques Dutrieux, tailleur de silex, conservateur de musée

24 Juillet 2010, 10:02am

Publié par Elisabeth Poulain

Meusnes

Encore un titre long ! Je sais et encore je n’ai pas réussi à tout dire dans ce titre : il manque le nom de la ville qui accueille ce musée. Il s’agit de Meusnes. Je préfère vous le dire tout de suite, vous connaissant, vous qui êtes du genre à vous impatienter. C’est un petit village de 1000 habitants environ, en pleine Touraine, au sud de la vallée du Cher, à droite de Noyers sur Cher, quand on regarde la carte. 

Capitale de la pierre à fusil

Jean-Jacques Dutrieux, Carte postale, Tailleur de Silex,

Cette petite ville a le privilège rare d’être la capitale mondiale de la pierre à fusil, celle dont l’étincelle produite par le choc du percuteur du pistolet enflammait la poudre qui jaillissait alors du fusil ou du pistolet. En d’autres mots, vous avez un pistolet, vous mettez de la poudre dedans dans la réserve, vous introduisez la pierre à fusil là où il faut bien sûr et vous produisez une étincelle en faisant taper une partie métallique sur la pierre. L’étincelle enflamme la poudre bien sèche et vous avez alors intérêt à savoir ce que vous visez et où. Attention aussi à ce que le pistolet ne s’embrasse pas dans votre main. 

 

Le Musée de la pierre à fusil

 

 Jean-Jacques Dutrieux, Salon des Vins 2007

 

Jean-Jacques Dutrieux a d’ailleurs créé le musée, dont il est le conservateur. A mon avis, ce doit être un des seuls musées dont le prix commence à 0 EUR et finit à 10 EUR. Au-delà, vous devenez peut-être membre bienfaiteur. A 0 E, vous êtes un passionné de la pierre à fusil et ça, c’est un brevet d’entrée. Quand on est un sans le sou, sans passion pour la pierre à fusil, faut voir. A mon avis, les échanges avec Jean-Jacques Dutrieux doivent valoir le déplacement. C’est un pince sans rire, qui rit beaucoup. Revenons au musée ; il est ouvert toute l’année, à la condition de prendre rendez-vous avant bien sûr. Jean-Jacques Dutrieux ne saurait résister à un petit cours sur la transmission de l’art de tailler la pierre depuis la préhistoire. C’est un fin pédagogue, qui adore transmettre. 

 

La taille du silex

Ce spécialiste ne se contente pas d’ouvrir le musée quand vous venez ; il y travaille pour faire… des pierres à fusil bien sûr.   Pour bien travailler, il lui faut :

      -     se placer près de la lumière pour bien voir le silex qu’il a en main,           

-        s’asseoir sur un petit tabouret fait spécialement pour lui, qui est grand,

-        sentir une peau entière de vache sous ses pieds pour recueillir les éclats

-        enfiler un tablier du cuir d’une autre vache qui le protège d’éclats qui pourraient être coupant,

-        tenir sa sacoche de cuir noir à sa droite avec tous ses outils,

-        disposer un petit tas de silex à sa gauche, juste comme il faut, pour ce qu’il a à faire

-     bien caler son tronc d'arbre qui lui sert d'établi

-     et commencer à entailler un silex...

 

Jean-Jacques Dutrieux, Salon des Vins 2010

Attention, pas n’importe quel silex, mais de la « Blonde du Berry ». Ce n’est ni une variété de vache, ni de la bière  qui existe d'ailleurs, mais un type de silex fin de couleur claire qui lui a donné son nom. Un gros gisement se situe à Couffy, une petite localité proche, qui était déjà connu en Europe continentale depuis le XVIè siècle. 

 

Le chant de la pierre

Pour le son, je ne sais pas si Jean-Jacques Dutrieux a besoin de musique pour travailler. Il faut le lui demander. Peut-être l’éclat acoustique de la pierre qu’il entaille lui suffit-il à charmer son imaginaire. Ce son est si particulier  qu'il provoque immédiatement  un questionnement de la part de ceux qui le perçoivent.

 

Jean-Jacques Dutrieux, Silex, taille et dechets

 

Certains n’entendent rien. D’autres au contraire, des hommes dans 99% des cas, s’arrêtent et commencent à rechercher d’où vient ce bruit si particulier, qu’est le chant de la pierre. 

 

Quelques mots sur la technique

Inutile de vous le dire, mais je le dis quand même, que je ne fais que retranscrire au mieux de mes possibilités ce que m’a dit Jean-Jacques Dutrieux, Le Grand Tailleur de Pierre.

 

0. « Chaque bloc de silex est différent d’un autre. Il faut sentir la matière – la pierre - pour bien tenir l’outil qui va la percuter ». C’est au tailleur d’adapter son art pour obtenir les lamelles qu’il désire, sachant que le « rendement » (un mot honni par le conservateur) est toujours faible. « Il y a 95% de déchets ». Sur la photo, je vous  présente, au pourtour de la petite pierre taillée au centre, trois éclats ramassés sur la peau de vache et qui ne seront pas gardés.      

 

1. L’art de l’éclatement repose d’abord sur le choix Jean-Jacques Dutrieux, Salon des Vins 2010du bon angle entre l’outil qui frappe et la pierre : entre 90 et 78°. Pas question, bien sûr, de prendre un outil pour mesurer. Tout est affaire d’œil, de poids dans la main et de précision du geste de l’autre main.       

 

2. « L’angle d’attaque détermine la forme de la lamelle. Il y a plus de 30 modèles différents ». C’est pourquoi il existe une amplitude de 12°, ce qui est énorme.

 

3. « La taille du silex se fait avec quelque chose de moins dur que le silex. Moi, j’utilise un tronçon de corne de cerf qui me convient bien. A chaque fois, il faut se repositionner. Je fais une petite encoche d’abord et ensuite il faut percuter du bras ». Le travail du tailleur consiste à dégrossir la pierre de départ  par une série de lamelles qui vont devenir de plus en plus petites en surface et fines en épaisseur.

 

4. Bien sûr, une mauvaise entaille est difficilement rattrapable. « Rien n’est acquis jusqu'au bout. "

 

Jean-Jacques Dutrieux, Salon des Vins 2007 

C’est ça aussi la beauté du geste et de cet art que Jean-Jacques Dutrieux possède et revendique avec fierté comme un antidote à la standardisation des modes de vie et au formatage de notre société.      

 

Le silex et le vin

Chaque année, je retrouve ce conservateur de musée franchement atypique et vraiment très sympathique au Salon des Vins de Loire à Angers sur le stand de Jacky Preys, qui est le vigneron bien connu de Meusnes. C’est lui qui le premier a pensé à associer la pierre de la terre où elle est extraite et le vin de la vigne qui pousse dessus. Depuis plusieurs années maintenant les visiteurs du Salon des Vins ont le plaisir de goûter « Silex », un AOC Sauvignon de Jacky Preys, tout en écoutant Jean-Jacques Dutrieux faire chanter la pierre et tailler ses silex et sentir une légère odeur de poudre.

 

   Jacky Preys, vigneron de Meusnes, Salon des Vins de Loire

Pour suivre le chemin

. Musée de la Pierre à fusil, 41130 Meusnes, Jean-Jacques Dutrieux, accès tout public, ouvert toute l’année, sur RDV, 02 54 71 00 57

. Domaine Preys, 536 rue Claude Debussy, le Bois Pontoy, 41130 Meusnes, 02 54 71 00 34, www.domainepreys.com

. Photos Elisabeth Poulain, sauf la première qui est une carte postale du Musée, que m'a offerte Jean-Jacques Dutrieux.      

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