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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Jules Chéret > Un Affichiste entre Cocotte et Clown > Le Style Chéret

2 Novembre 2012, 10:15am

Publié par Elisabeth Poulain

Il est de ces artistes novateurs qui ont changé la vision que nous pouvons maintenant avoir de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Jules Chéret a fait plus que cela. Doué de tant de créativité, il a véritablement ancré l’affiche publicitaire dans l’art, bouleversé les frontières entre les genres, annoncé beaucoup et tenu ses promesses. Peut-être aussi a-t-il été victime de sa facilité, lui qui rêvait de concevoir des décors entiers de maison ou d’hôtel particulier, ce qu’il a pu faire avant de perdre la vue. Ce que je conserve moi en tête sur la rétine, ce ne sont pas pourtant ses affiches célèbres ou ses décors, ce sont ses pastels gras, sa série des nudités douces de jeunes nymphes, croquées avec une si grande finesse, une si grande vitesse, sans reprise, sans retour, un si grand amour de la vie…et une réelle fascination pour les femmes. Ce sont d’abord d’elles dont je veux vous parler car ce sont elles, ces belles qui le fascinaient, qui ont fait son succès.

Jules Chéret, Librairie Ed. Sagot

La femme selon Jules Chéret. Elle est belle, très belle. Jamais, elle ne vieillit. Elle est à la fois fraîche et pourtant offerte à ses yeux. C’est une danseuse qui aime la vie, qui s’en émeut et traduit sa jouissance par la danse, pas n’importe laquelle, celle du feu du désir. C’est cette femme qui symbolise la « Belle Epoque », une séquence très brève et très intense de notre histoire qui fit voler en éclat les diktats d’un XIXe siècle révolu et annonce la prospérité d’une société industrielle sans limite pour les hommes bien nés et/ou qui ont réussi. Une femme libre, qui sait bouger son corps en tournant comme un derviche femme autour d’un homme qui la regarde et pour lui. Il est spectateur-voyeur et elle s’offre, se rapproche et se détache en dansant pour enfin venir à lui.

 

Presque toute sa vie, Jules Chéret dessina cette femme mythique dans ses affiches pour des spectacles de music-hall aux Folies-Bergère, pour le Théâtre de la Tour Eiffel La Bodinière…, des publicités pour du pétrole de sûreté…ou pour le plafond de la Taverne de Paris. Parfois aussi, Jules Chéret savait dessiner une Belle charmante au panier de fleurs se rendant à la Librairie Ed. Sagot pour y acquérir estampes et affiches (1891). Je ne sais si cela était rare chez lui, car il a produit plus de 1 000 affiches, dont nous ne connaissons que celles qui nous interpellent le plus maintenant.

Jules Chéret, Saxoleine

Ces femmes d’un autre monde, que celui de la bourgeoisie triomphante, étaient ce qu’on a appelé des « demi-mondaines », un mot admirable qui montre bien qu’elles étaient dans un entre-deux qui ne devait surtout pas avoir pas de nom, pour ne pas troubler l’ordre de la société. Bien souvent de petite origine, désargentées ou chassées de chez elles, elles représentaient un autre idéal féminin, fait pour le plaisir d’hommes fortunés. Ce sont elles qui brouillaient les genres, danseuses comme Loïs Fuller qui bouleversa l’art de la danse grâce à ses voiles, chanteuses, comme Coco Chanel quand elle décida de se sortir de la misère, courtisanes comme au XVIIIe siècle auprès des Grands des cours européennes, femmes entretenues qui savaient s’habiller et babiller d’une façon un peu piquante comme il était de bon ton de savoir le faire quand on était la maîtresse de … Elles étaient la face plaisir du rôle attribué à la femme, tout comme la jeune fille de bonne famille l’était pour devenir la mère des enfants à inscrire dans la dynastie…Avec au milieu et sans qu’elles puissent se rencontrer, l’homme triomphant. C’est l’époque des cocottes.

Les Folies Bergère. Son succès dans la seconde moitié du XIXe siècle ne saurait être un hasard. Ce théâtre connut une réussite sans précédent grâce à un nouveau concept de spectacle venant du monde anglo-saxon, le music-hall. On y trouvait tout ce qui permettait de passer une bonne soirée, manger une nourriture riche et appétissante, avec des boissons alcoolisées, voir un spectacle excitant, avec en particulier des femmes nues, qui dansent et chantent, dans des salles de grandes dimensions pouvant accueillir de nombreux spectateurs, 1600 par exemple aux Folies Bergère, dans un décor propre à renforcer la magie et l’impunité de la nuit et la montée des testostérones. Le métier de ces stars du music-hall, la danse érotique et le strip-tease, un mot venant des Etats-Unis qu’on continue à utiliser.

Jules Chéret, Folies Bergère, Les Girard

Jules Chéret fut pendant longtemps l’affichisteattitré de ce haut lieu de la nuit parisienne. En 1877 déjà, il avait conçu une lithographie grand format en quadrichromie, ce qui à l’époque était déjà également une innovation technique, qui venait cette fois-ci d’Angleterre pour vanter la venue aux Folies Bergère des « Girard ». Cela faisait déjà 10 ans qu’il avait créé son imprimerie au retour de son apprentissage à la lithographie à Londres. C’est là-bas aussi qu’il fit la connaissance d’une famille de clowns qui jouèrent une grande influence dans sa vie. Ses héros étaient déjà en place et son style lui permit de connaître une brillante réussite, tout en étant reconnu par ses pairs.

Le « style Chéret ». On en parle toujours en associant son nom à l’affiche publicitaire qui retient l’œil avec une histoire en images, des héros et de la couleur. Son choix fut de privilégier le rôle de la femme, en dessinant une femme séductrice et séduisante, d’autant plus qu’elle vivait la nuit. Son décolleté est à peine moins profond quand il s’agit de vanter le pétrole de sureté « Saxoléine » indispensable pour remplir les lampes à pétrole avant que l’usage de l’électricité se généralise.

Jules Chéret, Folies Bergère, La Loïs Fuller

Au cours de sa vie, l’artiste eut tendance à développer cette image stéréotypée de la femme moderne, libérée, toujours bien habillée à la mode de Paris pour l’inciter à acheter les marques des entreprises qui faisaient de la réclame. Au départ pourtant, l’artiste privilégia un style grinçant qu’on retrouve dans une affiche peu connue, celle des Girard en 1877. La femme du trio des Girard a peu à voir avec celle de Saxoléine en robe noire ; la première est inquiétante, alors que la seconde s’apprête à partir au bal, en robe du soir. La réussite de l’artiste fut manifeste dans deux de ses lithographies les plus connues pour les Folies Bergères, celle de « La Loïe Fuller » en 1893 et celle de « La danse du feu » en 1897. Toutes deux dansent pieds nus, avec des voiles, comme les voiles jaunes et oranges du désir sur fond bleu nuit. Quant aux hommes, Chéret les voit plus comme des satyres grinçants avec leur visage blanc. C’est ce que montre « Hippodrome, Quatre clowns, Affiche avant la lettre » (1882), en trois couleurs, le rouge, le vert et le noir.

La consécration de l’affichiste. Il reçut en 1889 la médaille d’or à l’Exposition universelle qui se tint à Paris. Il fut fait chevalier de la Légion d’honneur au titre de « créateur d’une industrie d’art depuis 1866 pour l’application de l’art à l’impression commerciale et industrielle ». On ne connaissait pas encore le mot de publicité. Il a fait plus de 1 000 affiches. En 1896 déjà, Ernest Maindron lui consacra le premier ouvrage intitulé « Les affiches illustrées 1886-1895 »…Jules Chéret consacra sa vie ensuite à la peinture murale, ainsi qu’à la décoration de belles propriétés, comme la Villa La Sapinière à Evian du baron Joseph Vitta, les salons de l’Hôtel de Ville à Paris… C’est à Nice, sa dernière ville de vie, que lui est dédié un Musée.

Jules Chéret, Folies Bergère, La Danse du Feu

Pour suivre le chemin

. Ce billet fait suite à ma visite de l’exposition qui s’est tenue au Musée d’Ixelles-Bruxelles du 01.03 au 20.05.2012, en lien avec Les Arts décoratifs de Paris, le Musée Villa Stuk de Münich et le Musée Toulouse-Lautrec à Albi ainsi qu’avec la participation du Musée des Beaux-Arts de Nice et le soutien de l’Ambassade de France en Belgique. La plaquette de présentation a choisi, et là non plus, ce ne peut être un hasard, le seul clown qui regarde les autres. Il figure en noir sur le rouge. C'est le voyeur. Il est aussi une des représentations de l'homme selon Jules http://www.museedixelles.irisnet.be/Au

. Voir le site remarquable des Arts décoratifs http://www.lesartsdecoratifs.fr/?id_article=1913&id_document=1800&page=portfolio

. Le Musée Jules Chéret au Musée des Beaux-Arts de Nice accueille de façon permanente une partie importante de la collection des œuvres de J. Chéret du Baron Vitta, http://www.lemondedesarts.com/ArticleJulesCheret.htm

. Consulter « 150 ans de Publicité », Musée de la Publicité, Union Centrale des Arts Décoratifs, 2004, un ouvrage très complet sur l’histoire de la publicité. Dans la double page (22 et 23) consacrée à l’artiste, le type de femme selon Jules Chéret est « gaie, Parisienne mutine, cousine de Colombine, légère, entre ciel et terre ».

. Sur l’époque et la situation des femmes, lire « L’Irrégulière ou itinéraire d’une vie, Coco Chanel » d’Edmonde Charles-Roux, qui recale bien les choses et revisite d’une façon lucide cette « Belle Epoque » qui continue à fasciner aujourd’hui.

Jules Chéret, Exposition, Hippodrome 4 Clowns

. Photos, à voir dans l'album "Genres-Variations"

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