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Le Blog d'Elisabeth Poulain

L'Abbaye de Bon Port, en son parc, au bord de l'Eure, au Pont de l'Arche

25 Juillet 2013, 16:53pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Ici à Bon Port, quand on entre dans le parc, ce qu’on perçoit en premier, c’est la force du lieu, une force qui vient aussi de l’attente qui nous est venue à longer le long mur qui ceinture  le domaine que nous avons suivi le long de la route. C’est à l’endroit où s’arrête le mur dans une montée qu’il faut arrêter la voiture dans  la prairie dont l’herbe vient d’être fauchée à l’intention des visiteurs. L’entrée se fait à pied, en passant la grille ouverte, au milieu des arbres de la forêt dense qui entoure le long bâtiment conventuel que nous apercevons au loin, comme en brillance dans son écrin de verdure. 

Abbaye-Bon-Port-Porte-de-Sortie- 469

C’est d’abord la luxuriance de la nature qui frappe. Il est vrai que nous sommes en Normandie, dans l'Eure. Les jardiniers viennent  de passer la tondeuse pour dégager l’allée d’entrée qui passe d’abord au milieu des arbres, puis traverse en oblique la très grande pelouse, qui entoure deux des côtés de l’abbaye. Nous la suivons sans hâte, tant il y a de beauté à voir et d’abord ces très grands arbres à admirer, comme ancrés dans une très grande terrasse, qui domine l’Eure en bas du mur. Il y a en particulier un hêtre pourpre, un sujet magnifique, d’une hauteur égale  à son ampleur. 

 Abbaye-Bon-Port-Avancée dans Forêt- 234

Nos pas nous conduisent à l’entrée actuelle de l'abbaye située au point de rencontre entre le long bâtiment perpendiculaire à la rivière et un plus petit en avancée transversale qui en marque la fin vers la gauche. Le premier était affecté au logement des moines du XIIe au XVIIIe siècle. Le petit bâtiment transversal était la sacristie de l’abbaye. Il fait office maintenant de cuisine et remplit si parfaitement ce rôle, qu’on ne peut que louer la faculté qu’ont eu des générations de propriétaires à choisir les bons endroits et en tout premier lieu les moines de l’Ordre de Cîteaux.


Née au XIIe siècle en 1189,  l’abbaye Notre-Dame de Bon Port est indissolublement lié à Richard Cœur de Lion, qui en permit l’édification en lui attribuant de par sa volonté le statut d’abbaye royale. Celle-ci fut d’emblée placée sous la protection de Notre-Dame de Bon Port, avec des privilèges spéciaux complétés par les nombreuses immunités de l’Ordre ecclésiastique dont l’abbaye relevait. En 1244, le Pape Innocent IV accordait des indulgences à ceux qui se rendaient à l’église abbatiale, au cœur de l’abbaye. Beaucoup des grands noms de l’histoire de France sont liés à « Bon Port », au point qu’il n’était même plus besoin de parler de l’Abbaye, tant sa renommée était grande. De toutes celles qui portent ce nom, elle est indéniablement la plus célèbre.

Abbaye-Bon-Port-Découverte-Aile des Moines 242
   
Ici en ce lieu de grande histoire, tous les mots comptent. Ils indiquent un lieu privilégié à commencer par l’emplacement sur une colline boisée, avec la rivière de l’Eure bordant le mur d’enceinte en contre-bas, entouré de nombreuses terres alentour qui permettaient aux moines de dégager des rentes pour leur survie et le développement de l’abbaye. Bon Port illustre bien le choix qui a été fait, près de l’eau, non loin du village du « Pont de l’Arche » qui était en fait une véritable forteresse pour veiller ou interdire selon les époques le passage des soldats, des gens et des marchandises en amont de Bon Port sur la Seine. Preuve s’il en est que l’endroit était stratégiquement important au plan militaire qu’au plan économique puisque l’abbaye devait assurer en partie ou en totalité sa subsistance pour elle-même, les siens et ceux qui dépendaient d’elle. 

      
Les moines étaient encouragés en cela par l’Ordre cistercien qui fait du travail de mise en valeur de la terre un des fondements de l’engagement religieux chrétien et de son œuvre de civilisation.  Cette richesse de la terre fut sans conteste la constante de toute l’histoire de l’abbaye de Bon-Port.  Ici, on savait travailler le bois de la forêt, récolter le grain pour faire du pain, chasser dans les bois pour avoir du gibier... On y faisait pousser la vigne, on savait presser le raisin et attendre et que le vin se fasse. Outre ces activités liées à la terre, il y était fait commerce. Les moines étaient par exemple informés en temps et heures du passage en amont au pont de Mantes des navires marchands de vin.


    Abbaye-Bon-Port-Façade-Aile des Moines sur Cloître- 258 

Les bâtiments monastiques. Ils ont été principalement édifiés au XIIIe siècle. Ils furent tour à tour agrandis, complétés, laissés en l’état, restaurés, embellis, enrichis, agrandis, comme le
cloître qui date du XVIIIe siècle. Les raisons en étaient tout autant monastiques que séculières, pour agrémenter le confort jugé un peu rustique  par des grands noms de la noblesse. Le grand bâtiment perpendiculaire à l’Eure affecté aux moines fut doté d’une bibliothèque, d’un dortoir un peu plus confortable, en grande partie grâce à l’Abbé de
Polignac, ambassadeur en Pologne et qui tarda tant à y aller, qu’il fut envoyé en disgrâce en son abbaye de Bon Port par le roi Louis XIV...La teneur de la missive que signa le roi est la
suivante « Monsieur l’Abbé de Polignac, je vous écris cette lettre pour vous faire savoir que mon intention est que vous vous rendiez incessamment dans votre abbaye de Bon Port et que vous y demeuriez jusqu’à nouvel ordre ». Sa « retraite » dura quatre ans, pendant lesquels Melchior de Polignac aménagea les bâtiments de vie  de façon plus confortable et plus digne de son rang et se fit construire un pavillon pour lui juste à côté!  

Abbaye-Bon-Port-Cloître-Porte-Aile-aux Moines- 375-  

 La période révolutionnaire fut dure pour Bon Port. L’ensemble fut vendu comme bien national. L’église, le cloître, le bâtiment des convers, l’hôtellerie…furent détruits et les pierres utilisées comme matériaux de construction. La dimension monastique disparut. La fonction d’accueil traditionnellement dévolue aux communautés chrétiennes fut supprimée de facto. Restèrent les fonctions agricoles ; pourtant Bon Port devient moins qu’une ferme ; seuls certains de ses bâtiments furent utilisés comme  hangars agricoles. 

Abbaye-Bon-Port-Cuisine-Fenêtre-456


La glycine fleurit à nouveau sur le mur de façade de l’Abbaye de Bon Port. Depuis 1990, le domaine a été racheté. Les propriétaires s’emploient avec beaucoup de passion, de délicatesse et de ténacité à faire revivre ce grand lieu de l’histoire de France, grâce à une véritable et profonde stratégie de restauration de ce qui peut l’être.  C’est ainsi  que la sacristie est devenue la cuisine, l’entrée se fait à tout à côté. C’est un petit espace voûté à croisée d’ogives très accueillant. Une partie des pièces du bas a été restaurée et aménagée avec beaucoup de goût pour servir par exemple, le jour de notre découverte, à des expositions, avec un grand choix d’ambiances différentes à chaque fois. Les fenêtres donnent des deux côtés sur la grande pelouse à l’entrée et sur le cloître. C’était un espace intérieur fermé un peu en  hauteur dans l’axe est-ouest par l’église abbatiale dont il ne demeure que l’embase des piliers. Une porte située sur la façade interne permet de rejoindre le cloître, qui était un lieu de méditation.

Abbaye-Bon-Port-Escalier-Rampe-Fenêtres 379
 
L’Escalier d’Honneur. Il est à lui seul une des merveilles de l’ensemble bâti tant il éclate de lumière, de grâce et d’équilibre, taillé dans de la pierre blanche avec une  superbe rampe en fer forgé. Il permet d’accéder à ce qu’on appelait le dortoir des moines qui fut transformé au XVII en cellules. Au rez-de-chaussée en cet endroit de liaison entre les pièces du bas et l’escalier figurait le chauffoir. C’était, comme à Fontevraud, le seul endroit chauffé de l’abbaye. Il faut dire aussi qu’ici à Bon Port, il y avait les fours de la cuisine en-dessous dans le sous-sol. 

Abbaye-Bon-Port-Ier-Etage-Galerie- 383


Au premier étage, un grand espace unique parcourt l’aile tout du long, rythmé par des portes qui s’ouvrent sur les chambres. A ce niveau de largeur et de longueur, on saurait parler d’un « couloir ». Il est un formidable lieu d’exposition, avec une profondeur de vision impressionnante et … beaucoup de murs pour placer des tableaux pour les accrochages.  Outre sa porte donnant sur le grand espace commun intérieur, chaque chambre - une des cellules - est dotée de sa fenêtre qui s’ouvre sur la grande pelouse d'entrée, reliée à celle qui la précède et celle qui la suit par une porte dans la cloison mitoyenne.  Au fond du bâtiment, près de la forêt, une grande salle occupe toute la largeur. Elle est magnifiquement éclairée par des hautes fenêtres sur trois de ses côtés. C'est elle qui le bâtiment au sud.

Abbaye-Bon-Port-1er-Etage-Vue sur l'Eure- la Seine- 392
   

A l’autre extrémité,  se trouve la seule fenêtre par laquelle on peut apercevoir l’Eure et l’île en face. On devine la Seine dans le fond.  C’est en bas à cet endroit précis que se rattache l’histoire la plus célèbre de l’abbaye. C’est là que Richard Cœur de Lion, sauvé d’une noyade dans le fleuve avec son cheval, fit le vœu, s’il en sortait vivant, de faire bâtir une abbaye, qui prit le nom de « Bon Port » pour indiquer que c’était un bon endroit pour les navigateurs, un endroit béni de Dieu et choisi par un roi, le roi d’Angleterre connu pour son courage pendant les croisades. 

Abbaye-Bon-Port-Ier-Etage-Tourelle d'Angle-Entrée-393

Tout à côté de la fenêtre, une tourelle d’angle doit être  un des derniers vestiges d’une fonction de surveillance de la rivière.  Redescendons au rez-de-chaussée et cette fois-ci poursuivons notre chemin pour  atteindre ce qui devait une entrée dotée de nombreuses portes.   

    Abbaye-Bon-Port-Chai-Cellier-Voûtes- 347
L’une de ces portes intérieures mène par un escalier en colimaçon au sous- sol, au pressoir qui fait office aussi de chai. Il est placé sous le bâtiment dont les bâtisseurs ont su exploiter la technique de la gravitation pour ne pas écraser le raisin, comme le permet la déclivité du terrain à l’approche de la rivière. L’endroit est fabuleux, avec ses voûtes basses, ses lourds poteaux, les barriques au fond et un énorme pressoir près d’un soupirail à pan incliné permettant de faire glisser le raisin apporté par « une besogne » - une grande barque à fond plat tiré par des chevaux de halage – directement par un soupirail dans le pressoir. Un petit escalier permet de sortir au plus près du mur d’enceinte. Une grande porte de l’abbaye est située à cet endroit très proche de l’Eure.  C'est la seule qui existait sur cette partie de la clôture de hauts murs sur ce côté proche de l'Eure. 

    Abbaye-Bon-Port-Face-Ouest-Réfectoire-Cuisine-358

En poursuivant notre tour cette fois-ci à l’extérieur de l'abbaye elle-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, en quittant la face nord pour aller vers le sud en passant par l’Ouest, nous longeons le mur d’enceinte en restant à l’intérieur et nous arrivons dans un espace carré formé par un bâtiment perpendiculaire à étages  « la cuisine » .  L’endroit est très particulier, silencieux, comme en retrait de la vie, oublié, avec des cicatrices sur ses façades qui parlent autant qu’une très belle porte, ornée de piliers d’entrée sculptées…Elles disent beaucoup ; elles montrent comment les fonctionnalités changent au  fil du temps. Chaque cicatrice est à elle seule une histoire.  


    Abbaye-Bon-Port-Cuisine-Voûtes-303-copie-1

Voici le cloître qui s’approche. Il suffit de tourner encore à angle droit. En très peu de distance, le cloître se profile avec ses deux côtés restant.  L’endroit est très ensoleillé. Il règne ici  beaucoup de grâce et de délicatesse. Notre hôtesse, la dame des lieux nous fait descendre quelques marches pour admirer les grands fours des anciennes cuisines, celles dont nous avons déjà évoqué la si précieuse chaleur dans le chauffoir. L’endroit est impressionnant. On se croirait « revenu » plusieurs siècles en arrière. Quelques marches à remonter, quelques mètres à faire le long du mur extérieur, à nouveaux quelques marches à
descendre, et voici le lieu le plus emblématique de l’abbaye. 


    Abbaye-Bon-Port-Réfectoire- Grand-Soleil-269

La grande salle du réfectoire des moines, se déploie sous nos yeux en contre-bas par rapport au niveau du cloître. On est ici réellement dans un lieu extraordinaire, une grande salle qui a tout d’une chapelle élancée avec des fenêtres nombreuses et ajourées qui ont pour particularité pour celles de droite (vers l’Est) d’être très rapprochées de l’Aile des Moines et pour celles de gauche (vers l’Ouest) de s’ouvrir sur le grand air et l’immensité du ciel. L’absence de vitrail - il y a bien eu- ou de verre de nos jours pour certaines font que l’endroit est colonisé par les oiseaux. C’est une salle qui a subi les assauts du temps, c’est pourtant aussi un lieu très fort, qui aurait pu être une chapelle tant les points communs sont nombreux, si ce n’est la taille qui est peut-être plus réduite que celles de l’église qui a été détruite. Cette salle rappelle que manger est un don de Dieu. Le repas commençait par une prière, le Bénédicité, par laquelle les moines remerciaient Dieu  pour le pain quotidien et en appelaient à sa bienveillance pour en procurer à ceux qui n’en ont pas.
  
    Abbaye-Bon-Port-Aile des Moines- 240

Après avoir découvert l’abbaye, il  nous reste à repartir sur nos pas, les yeux emplis de beauté et de paix, avec l’idée qu’une autre fois nous reviendrons voir le site d'en bas, de l’Eure, au plus près de l’eau, dans les pas de Richard.  


 Pour suivre le chemin

.   Aller visiter l’Abbaye et trouver avant toutes  les informations sur http://www.abbayedebonport.com/ avec une très belle
vue aérienne et une bonne sélection de photos présentées en diaporama, 27340 Pont de l'Arche, 02 35 02 19 42 et contact@abbayedebonport.com
  

Voir ce qu’en dit Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Abbaye_Notre-Dame_de_Bonport 


. Lire également le livret de qualité "Abbayes normande, Un autre regard" qui a été édité pour fêter le 11e centenaire de la Normandie, 911-2011", "Happy Birtday Normandie", à retrouver sur www.abbayes-nromandes.com


    Abbaye-Bon-Port-Clair-obscur-Bois d'Entrée 230

. Lire les données de base d’une abbaye cistercienne sur      http://architecture.relig.free.fr/glossaire.htm#C   


. Découvrir le passionnant extrait du cartulaire de l’Abbaye royale de Notre-Dame de Bon Port de l’Ordre de Cîteaux au Diocèse d’Evreux par J. Andrieux, Fonds de Charles Minot, 1828, MDCCCLXII, de la Bibliothèque du Harvard Collège, numérisé par Google      http://books.google.fr/books?id=t0QoAAAAYAAJ&printsec=frontcover&dq=bonport&hl=fr&ei=XdGbTM_iAdjNjAfYrMTpCQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=10&ved=0CFgQ6AEwCQ#v=onepage&q&f=false


. C'est dedans que j'ai trouvé mention des murs de l'abbaye, aini que la citation de Louis XIV qui m'a bien amusée.   


. Sur Pont de l’Arche et l’Abbaye de Bon Port, voir un blog intéressant d’un historien http://pontdelarche.over-blog.com/article-abbaye-de-bonport-representation-de-1696-78046300.html où se trouve un joli dessin à la plume et à l’aquarelle attribué à Louis Boudan en 1696.


. Un dessin à la plume de 1816 se trouve sur le site du Petit Céphalophore http://lepetitcephalophore.blogspot.fr/2011_06_01_archive.html

Abbaye-Bon-Port-1er-Etage-celles-Moines-Perspective- 401


. Photos Elisabeth Poulain prises le jour de notre visite le 25 mai 2013 lors du 3e forum "Association patrimoine(s)", à retrouver dans l'album-photos " Eure-Patrimoine3"  


 

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