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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La Garde de l'Yser dans la Boue et l'Eau > Les Chemins de Bois > Guerre 14-18

11 Octobre 2013, 19:42pm

Publié par Elisabeth Poulain

Je reprends le titre de l’article de l’Illustration en date du 17 février 1917. Les historiens préfèrent  maintenant  parler du « Front de l’Yser ». L’un ou l’autre titre ne traduise pourtant pas la réalité physique de cette garde ou de ce front. On garde un bien tangible qu’on peut saisir dans la main ou toucher s’il s’agit d’un mur d’enceinte par exemple. Dans le cas de cette petite rivière, il s’agit de veiller à ce que l’ennemi, les troupes allemandes, ne puisse atteindre la mer. Et c’est l’eau qui a servi de défense horizontale toujours mouvante et changeante. 

Inonder les terres basses de l’Yser, situées en dessous du niveau de la mer fut la  solution proposée et mise en œuvre par le marinier-éclusier belge, Henri Geeraert, sur l’accord express d’Albert Ier, roi des Belges. L’éclusier dut ouvrir par trois fois les écluses de Nieuport, proches de la mer du Nord, pour arriver à inonder la zone  que ne devaient pas franchir les soldats allemands. L’objectif, qui était de les empêcher de passer sur la rive ouest et de là passer en Angleterre et en France, fut pleinement atteint et ce jusqu’à la fin de la guerre. Au cours de cette période, deux percées allemandes furent très vite repoussées. 

L’article de l’Illustration signé par L. Dumont-Wilden. Il est remarquable, très complet, très bien documenté, précis et en même temps retenu. Nous sommes en 1917, cela fait maintenant trois ans que la guerre dévaste toute cette zone fragile de polders, du fait de sa mixité terre-eau, à la terre riche et grasse avec « des champs les mieux cultivés du monde ». L’inondation a fait ressurgir l’eau là où sa présence avait été canalisée, optimisée, repoussée là où il le fallait, à coup d’un travail incessant de générations d’hommes directement impliqués dans les missions des « wateringues ». L'eau a certes bloqué l’ennemi. Elle a aussi rompu les équilibres naturels entre la terre et l’eau, l’eau douce désormais devenue salée. Elle a coupé les sentiers, désorganisé les liens entre les hommes et les liaisons de toutes sortes. « Le beau jardin de Flandre est aujourd’hui pareil aux marais qui arrêtèrent les légions de César ».  

La terre était une éponge gorgée d’eau. La guerre de 1914-1918 a été une guerre de tranchées, avec des tranchées qui se remplissent de l’eau de la pluie qui tombe en abondance dans ces régions océaniques. Mais il n’y a pas que cette eau venue du ciel. Sur le front de l’Yser, il y a eu aussi l’eau qui sourdait du sol. Entre les deux, il y avait les soldats qui devaient sans cesse refaire les tranchées, colmater les parois autant que faire se pouvait, lutter contre l’eau et le froid tout en assurant leur mission.  

Il s’agissait d’une vraie question de vie ou de mort. Les hommes étaient fatigués. Ils avaient froid. Ils étaient toujours mouillés. Ils vivaient littéralement dans la boue et l’eau. Cela faisait maintenant trois ans que le pays était inondé. Il avait fallu parer au plus pressé et en particulier faire une nouvelle cartographie en repérant les voies encore utilisables par les charrettes tirées par des chevaux pour acheminer les hommes et le matériel. Tout en créant sur place aux postes de guet et aux autres points stratégiques des chemins de bois pour le passage des hommes, des fournitures de guerre et leur approvisionnement.  

Des chemins de bois furent installés par le génie belge pour répondre à tous ces besoins. Ce travail vital pour la défense du pays fut très lourd à effectuer et sans cesse à refaire, comme on peut l’imaginer dans un pays en guerre, contre l’armée allemande bien plus  forte en nombre que l’armée belge avec l’aide ponctuelle  des alliées. Outre cette dimension logistique et militaire,  il fallait rassurer les populations et les forces alliées sur la solidité du front avancé belge.

Des photos furent prises l’hiver par le service photographique de l’armée belge à cet effet. On y voit des soldats bien habillés, avec des vêtements chauds d’hiver assurant « la garde de l’Yser ». Un seul cliché provient de l’armée française. Elle montre le général Lyautey, ministre français de la guerre, en visite sur le front belge.   

La-Garde de l'Yser-Guetteur-Zone-inondée-Ph-n°1

. 1. Le Ier cliché a toujours une importance singulière. Parmi les sept photos de l’article de  plus de  deux pages et demie de L’Illustration, il est celui qui donne le ton. Son nom est « Guetteur dans un petit poste de la région inondée ». Il  ouvre l’article en  montrant un guetteur abrité dans sa tranchée, accoudé contre la paroi revêtue de sacs de sable. On voit nettement une grande surface d’eau, avec une estacade menant à une ferme située dans le coin gauche.

La Garde de l'Yser-Convoi-Artillerie-Route-belge-Ph-n°2

. 2. Le second cliché de cette même page 138 donne à voir des fantassins marchant aux côtés des charrettes sur des routes recouvertes de boue. Des arbres bordent la route, à côté d’un fossé profond. Dans le fond, on devine une ferme. Il s’agit d’un « Convoi d’artillerie sur une route belge ». Son intérêt était de prouver que l’armée pouvait acheminer ce qu’il fallait là où il le fallait, si non les petits postes avancés n'auraient pu tenir. Qu'aurait pu faire ce guetteur seul devant l'ennemi,  sans l'aide en arrière d’autres hommes avec des chevaux, les vivres  et le matériel?

La Garde de l'Yser-Marche-difficile-Ph-n°3

. 3. La troisième photo en page 139 est intitulée « Marche difficile ».Deux hommes s’apprêtent à marcher avec chacun un pied sur la terre gelée et l’autre sur la piste en lattis –c’est la dénomination officielle de l’époque – que les soldats belges appelaient eux « un fond de bain ». On pourrait aujourd’hui dire que c'est un chemin de bois, parfois monté sur pilotis sur terre  et toujours en zone inondée.            

La garde de l'Yser-Sentinelle-Yser-Ph-n°4

. 4. La quatrième photo est certainement la plus forte. « Une sentinelle de l’Yser » est encore plus grande que la première ; elle occupe une pleine demi-page dans le bas de page 139. On y voit un soldat chaudement vêtu, sorti de casemate de sacs de sable, avancé sur la piste de lattis sur pilotis. Il regarde l’horizon de ¾ vers le haut gauche du cliché, avec sur sa droite une grange qui a conservé son toit de chaume et les pieds dans l’eau. Un long chemin sinueux de bois se déploie à la surface de l’eau entre la grange et l'abri. Des morceaux de bois d'un ancien chemin flottent à la surface.   

La Garde de l'Yser-Convoi-Artillerie-Route-belge-Ph-n°5

. 5. Le cliché, situé en page 149 est de dimensions modestes. Il est vrai qu’il est moins parlant, moins fort émotionnellement. Il aurait pu être pris en période de paix. Il montre « le ravitaillement par eau » grâce à une plate qui permet d’emprunter les canaux et de passer sur les ponts. Ce sont des paysans que l’on voit et pas des soldats. Dernier point, on ne sait pas si on est loin ou proche de la ligne de « Garde de l’Yser.  »

La garde de l'Yser-Général-Lyautey-Front-belge-Ph6

. 6. « La visite du général Lyautey, ministre de la Guerre français, au front belge. » C’est la seule photo française qui montre le grand homme de profil dans son manteau de couleur claire par temps de neige. Les pistes en lattis sont larges. On voit une réserve les gros tasseaux de bois encore « emballés », qui devaient peser affreusement lourd  à transporter. C’est là-dessus qu’on marchait sans vide entre les « planches » épaisses. Les poteaux ancrés dans le sol étaient de section ronde. C’était facile de les distinguer.

La Garde de l'Yser-Pompe-à-eau-potable-Ph7

. 7. La dernière photo est consacré à « une pompe (qui) ravitaille les cuisines en eau potable ». Le temps semble plus doux ; visiblement, il  a beaucoup plu. Tout est mouillé, dans ce pays rendu à l’eau salée. La distribution d’eau potable fut un réel problème, plus que la nourriture semble-t-il. Ce  fut une question grave. En effet on sait par les archives de guerre que les soldats souffrirent de la soif et  de malnutrition à plusieurs reprises, en plus du typhus qui fit des ravages en 1914 et 1915. La pénurie de nourriture commença en 1916 et fut accentuée en 1917. Comme le remarque Frédérique Rousseau, un universitaire français spécialiste de la guerre 1914-1918 ", le front belge était le plus malsain de tout l'Ouest".

On comprend mieux dès lors le choix des photos, en décalage avec le texte même s’il reste toujours mesuré. Le journaliste a tout axé sur la souffrance de la terre et le contraste entre l'avant-guerre souriante avec des roses trémières dans les fermes (!) avec la désolation bien réelle qu'il a vue sur place. Les clichés avaient pour objectif de tranquiliser tant les familles restées en zone occupée par les forces allemandes que le reste des Belges et les forces alliées, de façon sinon à rassurer, du moins à ne pas peser encore plus sur leur moral. Les soldats belges furent les seuls de tous les soldats alliés à n'avoir pas pu revoir leurs proches pendant toute la durée de la guerre. Ils y gagnèrent leur forte réputation de « ténacité »  lors de cette véritable guerre du Front de l’Yser ou de ce qui n'était alors que "la Garde de l'Yser" pour ne pas effrayer.

Pour suivre le chemin jusqu’à Ypres en retrouvant après le polder de l'Yser 

. Voir le récit de l’inondation volontaire du Front de l’Yser sur la proposition d’un marinier-éclusier et l’accord du roi des Belges        http://www.nbbmuseum.be/nl/2009/05/1000francs_battle-of-ypres.htm?lang=fr   

. Sur la situation des soldats belges sur le Front de l’Yser, lire le commentaire de Frédéric Rousseau, CRID 14-18, Université de Montpellier III, à propos  de la sortie de l’ouvrage « Des hommes en guerre, Les soldats belges entre ténacité et désillusion, 1914-1918 »  par Bruno Benvindo, Etudes sur la Première Guerre mondiale, bruxelles, Archives générales du Royaume http://www.crid1418.org/bibliographie/commentaires/benvindo_rousseau.htm  

. Sur le Front de l’Yser, voir plus spécialement http://fr.wikipedia.org/wiki/Front_de_l%27Yser#L.27ouverture_des_.C3.A9cluses

. Constater la violence des destructions causées par les bombardements allemands  plus loin dans les terres, à Ypres sur http://p3.storage.canalblog.com/37/88/1046708/79942024.pdf

. Lire l’étude très intéressante sur la muséification du paysage http://www.ryckeboer.fr/panofrag/index.php?option=com_content&view=article&id=2&Itemid=6&lang=fr

. Sur les wateringues belges, voir http://www.wateringue.be/fr/ ainsi que http://environnementwallonie.be

. Quelques mots sur L’Yser. C’est une petite rivière qui prend sa source en France, pour très vite passer en Belgique, en traversant des paysages de polders dans les deux pays,  avant bravement de se jeter dans la mer du Nord. Je dis bravement parce que son cours se situe  en dessous du niveau de la mer une bonne partie de son cours et surtout lorsqu’elle prend un coude à quasiment 90° pour enfin rejoindre la mer. Cette caractéristique n’est pas exceptionnelle sur cette côte littorale faite de dunes de sables et d’eau  entre le nord de la France, la Belgique et les Pays-Bas.

. Photos Elisabeth Poulain à partir de L'Illustration du 17 février 1917. Les différences de coloris entre les photos viennent de la lumière, naturelle de jour pour les noires et celle de l'éclairage électrique pour les marrons. 

 

. Lire aussi le billet sur la reconquête de la rive nord de l'Yser qui suivit quelques mois plus tard dans   L'Offensive des Flandres, le Génie & les Passerelles de Liège, 14-18/17    

 

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