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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La Grande Vague d’Hokusaï > entre Fascination et Déclinaison

16 Janvier 2014, 19:22pm

Publié par Elisabeth Poulain

 Sa célébrité est mondiale. Tout le monde n’en connait pas l’auteur, par contre tous la connaissent, elle, cette vague plus vraie que nature, au point que les touristes vont voir les vraies (vagues) pour voir si elles lui ressemblent.

La création de l’estampe. Elle est née en 1830 de la volonté de son créateur, le grand artiste japonais Katsushika Hokusai (1760-1849), que tout un chacun appelle familièrement « Hokusai », de décliner le Mont Fuji sous 36 vues. Elle est si célèbre qu’elle a, dès sa création, commencé à avoir une place particulière dans la série. Cette grande vague a réussi à faire oublier la présence de la forme parfaite du Mont Fuji dans le creux de sa courbe. Dans l’esprit de son créateur, elle devait servir d’écrin liquide au célèbre volcan, de faire-valoir, au même titre que les cerisiers en fleurs du « Mont Fuji derrière des cerisiers en fleur » de 1800-1805.   

La grande vague au large de Kanawaga.  Son vrai titre fait oublier ses dimensions modestes de 255 sur 380 mm. Quasiment personne ne  recherche où se situe et à quoi ressemble Kanawaga. Elle suffit à elle seule à celui qui la regarde. Elle est « La Vague », la reine des vagues, à la forme parfaite et à la puissance  de l’ensemble, à la goutte près.  

La fascination pour les vagues. C’est un phénomène qui perdure dans le temps et dans l’espace. Quels que soient  le pays et l’époque, l’eau en mouvement agit, à l’instar du feu, tel un miroir qui fascine parce qu’il fait peur. Chaque tempête annoncée agit comme un catalyseur d’énergie qui attire les curieux au péril de leur vie, un générateur garanti de frissons qui permet de jouer à se faire peur  à se confronter à la force de cet élément liquide capable de défier l’entendement humain.

      Hokusai, La Grande Vague, 1830 

La Grande Vague et la présence humaine.Les estampes d’Hokusai comportent le plus souvent des personnages, à quelques exceptions près, comme celle du Mont Fuji derrière les cerisiers en fleur. La grande vague montre des marins qu’on voit sous forme de boules ramassées sur elles-mêmes à l’arrière des deux longues barques fines dont on aperçoit l’avant et l’arrière au creux des vagues.  

Le découpage de la vague. C’est pourtant toujours le même élément de la vague qui est choisi par les admirateurs de l’estampe ; ce ne sera ni la partie droite, ni le creux avec le Mont Fuji dans le fond qui est pourtant le thème central, ni l’avant gauche bas. Ce sera toujours le haut de la courbe, la crête de la vague, qui se recourbe, comme autant de doigts crochus de couleur blanche pour saisir sa proie, en occultant toute présence humaine. Une hypothèse pourrait être de sélectionner le caractère universel du dessin de la vague, sans référence aux esquifs très caractéristiques de l’Extrême-Orient de la première moitié du XIXe siècle.

La ligne de la courbe et le dessin de l’écume jouent un jeu antinomique qui marque la césure entre l’eau unie en un mouvement puissant sous l’effet de la force de la vague - c’est la courbe parallèle présentée en sens inversé de l’un des côtés du Mont Fuji – et l’eau devenue écume blanche, au caractère hybride mi-eau mi-air sous l’effet de la force du vent et de l’air qui s’y engouffre. Le dessin de la crête de la vague rompt le lien avec le Mont Fuji dans le lointain, car la ligne à ce moment se referme sur la courbe du bas de la vague. C’est alors l’image d’un doigt crochu qui se referme sur sa proie  qui vient à l’esprit. Et la proie de la vague dans cette image est bien le pêcheur pris au piège, ou celui, celle qui regarde cette mise en scène dramatique.

 

Hokusai, La Grande Vague, Crête, 1830

Les couleurs de la vague. Son eau est bleue foncée quand elle se présente en creux, avec des sillons noirs qui accentuent les courbes et les profondeurs de cet énorme volume en mouvement. L’écume des crêtes est plutôt blanche avec des creux gris-bleutés qui ressortent sur les bleus-noirs de l’eau et le beige du ciel et le beige-gris à son approche avec le volcan dans le creux. Le tout forme un ensemble extrêmement précis et juste.

Le Mont Fuji vu au-dessus des vagues. Sa présence n’est pas un simple alibi pour l’artiste, une façon commode de décliner le thème du Mont Fuji. Ce procédé est très utilisé dans les séries tirées du marketing, amplement utilisé de nos jours pour  vendre  en créant pour le collectionneur une sensation de manque des planches qu’on ne connaît pas. Le volcan est la raison d’être des différentes séries. Il y en a en effet plusieurs. Outre « les 36 vue du Mont Fuji »(1830), on peut citer aussi les « Cent Vues du Mont Fuji » éditées en 1836 et une série sur la mer.

Hokusai, Mer déchainée, 1001 Vues

C’est ce qu’on voit plus clairement trois ans après en 1833  dans une autre série d’Hokusai intitulée les « Mille images de l’océan » où figure l’estampe « Mer déchaînée au large de Choshi dans la province de Shimosa ». Les marins et les deux barques qui épousent la force et la forme des vagues forment le thème principal. La  grande vague a une allure toute différente ; c’est l’effet-glisse de l’esquif qui a été privilégié par l’artiste. La mer plus lisse, comme rainurée, est toujours d’un bleu profond ; l’effet-courbe est donné par les bateaux plus visibles, l’effet-croche de l’écume n’existe plus. L’écume s’est transformée en un nuage léger de petites boules de coton  léger qui surgissent de l’eau de la mer piquetée de bleu profond.

Les déclinaisons de la Grande Vague par l’artiste.D’autres créations d’Hokusai  portent sur la mer démontée lors d’une tempête avec des représentations de vagues ou pour être plus juste d’une vague qui symboliserait à elle seule la force traîtresse de la mer, qui toujours s’oppose à l’homme. Mais aucun des deux autres exemples de 1833 et 1836 n’a la force de la représentation de la mise en scène et la mise en couleurs de la création de 1830. Cette fois-là, Hokusai a effacé les déclinaisons de la couleur bleue  pour mieux souligner le graphisme dans un dessin sur fond beige ocre souligné simplement de blanc et de noir.    

Hokusai, Shocku

Un dessin universel de la vague seule. Sa force est si grande que grande est la tentation de l’utiliser à d’autres fins que celles prévues par l’artiste en 1830. Le procédé le plus courant est d’isoler la vague du reste du paysage, en la présentant seule. Cette forme de découpage de l’estampe permet d’enlever les bateaux et les marins courbés sur leurs rames en faisant le gros dos et pire encore le Mont Fuji qui est pourtant la raison d’être de la représentation du monde au cœur de la composition.

Son utilisation en packaging et en publicité. La vague devient alors une véritable pépite iconographique dont il existe peu d’exemples dans l’art mondial.  Ce trésor graphique est ainsi devenu un symbole national, emblématique du Japon.  Il a évidemment aussi attiré l’œil des créateurs publicitaires, en particulier dans le packaging qui vont reprendre le thème de la vague « à la manière d’Hokusai… »

Bouteille Shochu, Zippang, Belvédère, William Pitters

. C’est le cas avec la bouteille de « Shochu Zipang » de la marque « TaKaRa Japenese Original 25 … developped par Takara and the French Company BELVEDERE »,  distribué en France par William Pitters. 25 indique le degré d’alcool. Un dessin inspiré de la Grande vague d’Hokusai est sérigraphié à l’arrière de la bouteille dans une forme ovale, avec une vague placée cette fois-ci à droite du Mont Fuji au fond, dans le creux. A l’avant de la bouteille granitée, est placé un rond cette fois-ci en verre translucide qui permet de voir le Mont Fuji et la vague avec un effet loupe dû à l’alcool du shochu. Le peintre sérigraphiste a réintroduit dans sa composition deux des barques mais sans les pêcheurs ; pour dynamiser sa composition, les barques sont maintenant de couleur orange.  

  La Vague (d'après Hokusai), Pierre Déon, La Hulotte 

. Une autre représentation de la Grande Vague forme la couverture du numéro 90 de la Hulotte. C’est un dessin de Pierre Déon le fondateur, dessinateur et rédacteur du « journal le plus lu dans les terriers » selon sa célèbre formule. Il s’est inspiré de cette vague en citant ses sources pour développer le thème de son billet sur « La Nuit des Mathusalems. » C’est ainsi que Pierre Déon appelle  des oiseaux petits ou plus grands capables d’exploits dignes de grands sportifs et qui vivent longtemps. C’est notamment le cas de l’Océanite tempête qui pèse 25 grammes et qui peut vivre 33 ans. Ce petit oiseau qui ressemble à une hirondelle vit dans le creux des grandes vagues de l’Atlantique, là où il est doublement protégé du haut par les vents violents qui soulèvent ces murs d’eau et  en bas par un coussin d’air sur lequel il peut se reposer, à l’abri, tant que le vent ne change pas de direction ! Pour cet océanite tempête, qui a obtenu le prix spécial du jury de la Hulotte, Pierre Déon a repris avec beaucoup de réussite la vague en y insérant seulement dans le creux une silhouette de ce petit oiseau noir et blanc qui s’abrite au creux de la vague paisiblement sur son coussin d’air. Le dessin utilise un mélange des couleurs de deux des vagues d’Hokusai, celle de 1830 et le dessin ocre de 1836.             

Aller voir les vagues mais de loin et sans vouloir jouer les toréros idiots face à un monstrueux taureau qui gagne à coup sûr !

Pour suivre le chemin

. La plus grosse vague européenne est bien connue des surfeurs hyper-expérimentés. Elle se situe au Portugal sur la côte atlantique. On peut la voir du haut de la falaise sur la plate-forme d’un phare qui domine le site.

. Retrouver l’essentiel sur Hokusai, dont tous les grands musées du monde ont à cœur de posséder au moins une œuvre, sur Wikipédia 

. Lire l’ouvrage très documenté de Matthi Forrer, Hokusai, Bibliothèque de l’Image, 1996, avec une belle iconographie.

Bouteille Shochu, Belvédère, William Pitters

. Shochu Zipang 25 J, TaKaRa Japenese Original, 25% vol.,  William Pitters International, 2 rue Banlin, 33130 Lormont. Cette bouteille dont je n’ai jamais eu le courage de boire le contenu - j’ai juste goûté - date du début des années 2000. Le packaging est du vraisemblablement à l’influence de Belvédère, qui produisait en Pologne une célèbre vodka (marque Chopin) dans une bouteille sérigraphiée aussi qualitative que celle de ce Schochu Zippang. Ces boissons étaient faites pour le marché haut de gamme nord-américain et européen de l’Ouest.    

. La Hulotte, n° 90, La Nuit des Mathusalem, 8 rue de l’Eglise, 08240 Boult-aux-Bois, www.lahulotte.fr, 03 24 30 01 30.  

. Photos Elisabeth Poulain à retrouver dans l'album Mer-Eau

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