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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La ville, la rue, les gens à hauteur d'herbe > Les mini-jardins de rue

18 Avril 2013, 16:41pm

Publié par Elisabeth Poulain

Ce qu’est un mini-jardin de rue. C’est  un petit, très petit ou pas petit du tout espace planté sur l’espace public de la ville ou à un endroit au sol dont on ne sait pas qui en est propriétaire (cas d’ « un délaissé administratif » par exemple). C’est un vrai jardin mais d’un type un peu spécial. Il supporte beaucoup de contraintes supplémentaires. Il est vrai que le jardinage a toujours un côté aléatoire, le mini-jardin de rue encore plus, car il est planté dans la rue, sur le trottoir, entre bitume et mur.

Mini-Jardin de Rue, Fleur jaune commune 

Retombée d’expérience : Quand on me demande quelles plantes j’utilise dans les mini-jardins de rue dont je m’occupe, j’ai toujours un peu de mal à répondre. Une bonne raison à cela est que je mets en terre toutes les plantes qui me sont données. Si je dois absolument répondre, je dis "des plantes au plus près de l’état de nature et de la rusticité". Traduisez par "peu exigeantes et qui sont braves" : elles vont résister à des situations parfois difficiles en termes de chaleur de bitume proche ou de mur réfléchisseur, de passage ou d’animaux... Elles vont en plus avoir très peu d’eau de ma part et vont devoir s’adapter vite et bien.  Mini-Jardin de Rue, Gaultheria

Le mini-jardin de rue et le jardinier. La vraie particularité d’un mini-jardin de rue vient du lien entre la non-propriété du sol, le jardin planté et le jardinier.  Tout jardin a toujours un jardinier. Par contre l’inverse n’est pas vrai. Le jardinier peut ne pas avoir de titre de légitimité sur ce jardin, autre que d’être celle ou celui qui s’en occupe. Est jardinier celui qui jardine cet espace avec de la terre, qualifié de jardin, même s’il n’en a ni les caractéristiques au sol, ni la légitimité juridique (propriété ou location selon des formes variées), ni de lien direct avec le sol.

On peut jardiner dans des pots de fleurs, dans des casseroles émaillées, quand on est pauvre ou qu’on sort de la guerre, ou en voyage, dans des pots de yaourt  ou des fonds de bouteille plastique… En sachant quand même que plus il y a de distance avec le sol et de frontière avec la terre même pauvre, plus ce sera contraignant et moins le mini-jardin de rue pourra s’auto-adapter et se protéger.  

Retombée d’expérience : Le mini-jardin de rue est situé dans la rue. Commencez à chercher un tout petit coin de terre sans bitume, semez une graine, arrosez d’un demi-verre d’eau et surveillez…Il n’y a pas de limite minimale. Dans un espace de 5 cm sur 5cm, une plante peut pousser, à condition de ne pas gêner et de s’intégrer dans le paysage. Après tout, vous ne faites consciemment que ce fait l'oiseau involontairement.  

Mini-Jardin de Rue, Achillée 

La hiérarchie des acteurs privés. C’est là où ça devient joli parce que c’est compliqué. Le plus important dans un mini-jardin de rue, ce n’est pas le végétal ; ce sont les gens, à commencer par le jardinier mais pas seulement. Le passant est au moins aussi important, tout comme ceux qui habitent dans le coin. Chacun a son rôle. Ce sont les acteurs premiers, le jardinier parce qu’il jardine, le passant parce qu’il passe devant, en s’y intéressant ou pas, l’habitant parce qu’il habite près ou pas, là aussi avec une entière liberté. Ces acteurs de rang 1 à implication variable partagent en commun l’entière liberté de faire ou pas. C’est une différence très importante d’avec le système américain où l’habitant d’une rue ou le participant d’une communauté a une obligation morale très réelle de partager l’obligation d’entretien des espaces communs quand il n’est pas dans une grande ville. Pas question par exemple d’envoyer son jardinier particulier payé faire le boulot à sa place le samedi matin.  

Retombée d’expérience: un mini-jardin de rue ne peut se concevoir sans l'accord des gens. J’emploie volontairement ce terme de préférence à celui d’habitant beaucoup trop restrictif. On peut aussi créer des jardins éphémères le temps d’un séjour dans un lieu, à condition d’avoir une empreinte la plus légère possible. Si votre démarche est repérée par une autre personne, libre à elle de partager et/ou poursuivre l’aventure.

« Sans les gens » signifie aussi qu’on ne jardine jamais contre les gens. Il y a plusieurs conséquences à cette règle, 1- toujours répondre aux questions, 2- expliquer ce que vous faites et 3- accepter avec plaisir les plantes données et proposer aux gens de les planter eux-mêmes, s’ils le veulent. Par une présence persévérante et aimable, il s’agit de s’inscrire dans le paysage urbain. Les gens s’habituent ainsi à vous voir jardiner à genoux près de votre vélo. C’est à la fois un moyen de transport de vos outils et des plantes que vous apportez, qu’un moyen d’avertir les passants que vous jardinez et un moyen de repérage pour les autres. « Ah oui, vous êtes la dame qui venez-vous occuper des mini-jardins de rue ! »  Des recommandations inutiles si le mini-jardin de rue est devant chez vous…

Il y a encore une autre catégorie de personnes qu’il faut citer, ce sont ceux qui donnent des plantes. Il existe plusieurs façons de faire. Certains s’adressent à vous directement avec cette question « est-ce que vous voulez des plantes », d’autres les apportent en les dissimulant un peu dans les plantes au sol …Certains les placent directement en terre, en vous laissant un petit mot pour dire que « si l’emplacement ne vous plaît pas, vous pouvez le déplacer », ce que je ne fais jamais. 

Mini-Jardin de Rue, Myosotis

Le rôle de la collectivité.  Il est primordial surtout en France où la séparation entre le domaine public géré par la collectivité publique et le domaine privé géré par les personnes privées est juridiquement forte. La distinction mentale est si prégnante qu’elle projette une fausse réalité : la personne publique fait tout dans l’espace public, la personne privée tout dans son espace privatif. Or cette vision n’est pas correcte. En cas de neige par exemple, on doit balayer le trottoir devant sa porte. Par ailleurs, on ne peut pas planter par exemple des arbres trop près de chez son voisin. Actuellement se développent sous des formes diverses et variées des actions légères de personnes privées sur le domaine public, avec l’accord express de celle-ci ou sa tacite bienveillance, tout en respectant des règles évidentes de bon sens en plus de  celles posées par la collectivité.

Retombée d’expérience : une bonne façon de s’engager dans le mini-jardinage de rue est de téléphoner à votre collectivité pour savoir comment cela se passe. Les communes sont de plus en plus ouvertes à ce type d’action qui, en France, s’appuie sur des usages anciens informels comme en Alsace, dans le Nord, en Bretagne… encouragés depuis les années 1960 par les mairies dans les sites touristiques du littoral. C’est maintenant aussi le cas partout en France, dans les pays membres de l’Union européenne mais pas seulement, dès lors que la société a acquis un niveau minimum d’aisance matérielle. 

Mini-Jardin de Rue, Pissenlit 

Le choix de l’implantation du mini-jardin de rue. Il se fait soit naturellement parce que c’est devant chez vous et/ou au sens où la nature décide pour vous, ou s’impose de soi-même après rejet des endroits impossibles ou non favorables. Citons les passages très resserrés, devant des compteurs, là où se garent des voitures… La question du bitume est toujours à prendre en compte. Il est presque toujours nécessaire de défoncer le bitume pour l’aménagement d’un mini-jardin de rue. Il est évident qu’il est nécessaire de demander l’autorisation tout à fait officiellement à la collectivité qui est amené souvent à rejeter la demande en raison de l’existence de réseaux souterrains  dans le sous-sol. Le choix du site est fondamental car il pose la question de la prise de responsabilité du mini-jardin de rue. On s’attend à ce que soit la personne qui habite derrière la clôture. Et si ce n’est pas le cas, il faut qu’il y ait une raison. C’est ce qui explique la difficulté à implanter des MJR au pied des immeubles en centre-ville…L’autre raison porte sur l’arrosage léger, qui est quasiment toujours nécessaire pour permettre aux plantes de subsister l’été dans des conditions difficiles. 

Retombée d’expérience. Mieux vaut un petit mini-jardin de rue devant chez soi qu’un grand mini-jardin de rue plus loin. Quant à en aménager un devant le logement d’un autre, c’est tout à fait à déconseiller. Par contre le faire avec l’accord express de la personne concernée,  en vérifiant que cela lui fait vraiment plaisir,  oui   au contraire. C’est le cas pour des personnes âgées par exemple. Il faudra toujours faire plus ou autrement que ce que vous serez amené à faire pour vous devant chez vous. Pour cela, il suffit de demander à la personne ce qu'elle désire. Dans le cas que j’ai en tête, je sais que je ne dois pas mettre un certain type de plantes que la dame n’aime pas, ni laisser pousser un arbuste au-dessus d’un certain niveau. C’est bon et c’est tout.

Mini-Jardin de Rue, Violette 

La présence végétale ? Du vert oui, sans restriction ! Des fleurs, avec beaucoup, beaucoup de modération. C’est la façon la plus courte pour résumer le non-choix qui s’impose au jardinier de rue. Les potées fleuries, surtout celles comportant des tiges qui pourraient ensuite faire un bouquet sont à utiliser avec beaucoup de prudence à cause "des mains qui trainent à hauteur de fleur", sauf cas très particulier bien sûr. Il vaut mieux jouer sur les vivaces, les petits et moyens arbustes en essayant de donner une spécificité différenciée à chaque plate-bande, quand il y en a plusieurs proches. Mais évidemment, ce n’est pas toujours facile ni durable. En fait la plante qui est pourtant à la base d’un jardin reste un élément fondamental d’un mini-jardin de rue, qui explique qu’il y a bien un jardinier et pourtant la plante n’est pas prioritaire. L’important est de faire reverdir le bitume dans la situation la plus adaptée au site en phase avec les gens. Tout dépend du style du mini-jardin de rue et de l’endroit où il est situé. On entre là dans un nouvel aspect qui relève d’un nouveau domaine de compétences, tout empreint de transversalité, qui est de s’adapter à l’environnement humain de l’endroit, le végétal gardant toute sa légitimité irremplaçable, mais avec quelque chose en plus.

Retombée d’expérience. On ne plante plus comme en 1960, en faisant de la mosaïculture le fleuron du massif urbain chic. Aujourd’hui, on ne jardine pas non plus de la même façon selon qu’on intervient dans une rue passante liée au travail ou aux courses alimentaires sans grande identité, dans une petite rue cachée très appréciée  de ceux qui y habitent ou aux abords d’un lieu dédié à la promenade dans « une  nature qui a gardé beaucoup de naturel ».  

Mini-Jardin de Rue, Kerria 

La psycho-sociologie végétale en milieu urbain. Ce nouveau type de connaissance place la transversalité au cœur du processus de développement de la ville et des rapports entre les gens. Le media rassembleur est dans mon exemple  l’aménagement et l’entretien de mini-jardins de rue réalisée par les gens, avec les gens et pour les gens. Un des objectifs est de rendre la rue plus sympa, avec des gens qui marchent ou jardinent en échangeant quelques mots entre eux, en donnant ou entretenant des plantes. Ils se parlent un petit peu, se sourient, parlent de jardinage ou du temps…

Des réalités très limitées en somme mais comme ils sont précieux ces quelques mots, qui seront parfois les seuls échangés dans une journée pour certaines personnes âgées. Voir la société d’en bas, à quatre pattes sur un trottoir en train de gratter la terre est aussi une des façons de comprendre la société dans ses aspects les plus divers, très gratifiants parfois, très surprenants aussi.  Comme ces gens qui ne vous voient littéralement pas, parce que vous êtes un travailleur manuel à terre…ou qui vous demandent d’un air hyper-snob « si vous êtes habilitée à  planter des potées fleuries dans les plates-bandes », comme si vous faisiez tâche par terre…A ceux-là, il faut aussi savoir répondre avec pertinence et amabilité. C’est ça aussi l’espace public. Avec aussi parfois des moments drôles à piquer un fou rire ou émouvants...

La rue n’est plus seulement constituée par ces deux longs rubans remplis de voitures, avec une alternance de trop de vides et de trop pleins. Le trottoir joue à nouveau son rôle d'un espace public commun qui est de permettre aux marcheurs de marcher, aux gens de se sourire, de se parler, d’échanger pas forcément en étant d'accord d'ailleurs ou de klaxonner légèrement pour vous encourager quand le feu est au rouge…

Mini-Jardin de Rue, Inflorescence jaune 

Pour suivre le chemin

. Lire la série sur les mini-jardins de rue sur ce blog Planter les premiers mini-jardins de rue avec les habitants > Angers      Des nouvelles des mini-jardins de rue d'Ixelles-Bruxelles     Impasse du Sauvage, les premiers mini-jardins de rue de la Doutre, Angers   Ca va grainer > Il faut se hâter de faucher les mini-jardins de rue     Devinette: savez-vous ce qu'est un mini-jardin de rue? (1)   

. Photos Elisabeth Poulain  de petites fleurs de mini-jardins de rue.   

 

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