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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La ville > Theodore de Bry > Une image gravée d'île protégée & +, 1588

18 Juin 2014, 18:09pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Le titre. Il est à la fois simple et un peu compliqué. Simple au sens où il est descriptif, tout comme l’est la représentation de l’Île qu’a dessinée Théodore de Bry en 1588. Avec son intention très forte visuellement et philosophiquement de montrer la volonté des Indiens d’Amérique de se protéger  au sein de petit rassemblement qualifié de « village ». Ce que je désigne sous le nom générique de la ville pour ne pas viser le mythe nostalgique du village-rassembleur par opposition à la ville-solitude tel qu’on l’imagine facilement dans l’Europe de l’Ouest et ailleurs actuellement. Ici, il s’agit clairement non seulement de la ville qui unit mais plus encore celle qui permet de vivre, tant les dangers extérieurs sont nombreux. La protection devient un élément premier de la survie.  

 Indian Village of Pomeiooc Theodor de Bry 1590 learnnc.org  

Les deux gravures les plus connues datent de 1588-1590. La ville (ou le village) de Pomelooc est situé en Virginie. La gravure  qui accompagne  l’ouvrage de Thomas Hariot est paru sous le titre “ A Briefe and True Report of the New Found Land of Virginia”.  La seconde parle du « village of Secoton » toujours en Virginie. C’est la première qui m’intéresse u fait de sa conception insulaire, qui forme un cercle séparé de l’extérieur par un mur de pieux fichés de façon très régulière en terre, de sorte qu’on peut voir l’ennemi approcher et préparer sa défense avec des lances.  Le deuxième élément à noter porte sur la disposition très réfléchie des cahutes en cercle autour d’un arbre autour duquel les Sages échangent. Il s’agit de montrer la maîtrise de l’ordre intérieur qui règne, en particulier la propreté. On ne peut pour autant parler d’une disposition en étoile à partir du point central. Notons enfin le dispositif de l’entrée pour laquelle on ne voit pas de porte. Il est vrai aussi qu’en cas d’attaque d’autres tribus indiennes, il devait y avoir des barrières mobiles de lances assemblées.  

La seconde représentation peut être moins célèbre, est cette fois-ci rectangulaire. Elle reproduit un parcellaire qui ressemble beaucoup à une vision  européenne très ordonnée, avec des cahutes placées au bord d’une allée bien tracée, des jardinets cultivés dans un ordre parfait, auquel on a peine à croire. L’intéressant est que les  deux gravures ont été faites la même année 1588 ou 1590. L’autre élément est la volonté de montrer des différentes  fonctions de la ville. On voit les habitants parler, s’occuper du feu, s’exercer au tir ou chasser, faire pousser des céréales et des plantes, danser, préparer le repas, au sein d’une nature-mère abondante et généreuse. IL s’agissait clairement de prouver que ces « sauvages » étaient aussi des êtres pensants.

Indian-Village of Secoton Theodor de Bry 1590

 

Il est vrai que les deux savants qui inspirèrent Théodore de Bry étaient des hommes visionnaires de très grand talent. Le premier à citer est certainement un savant totalement hors du commun. Il s’agit de Thomas Hariot ou Harriot (1560-1621)  qui fut à la fois explorateur notamment en Virginie occidentale, cartographe de la  Baie de Chesapeake (1685), ethnologue, mathématicien et physicien.  Le second personnage est Richard Hakluyt (1522-1616), un voyageur convaincu de l’importance fondamentale du Nouveau Monde pour conforter la reine Elisabeth I dans ses désirs d’expansion de la Couronne britannique.  C’est lui qui procura au graveur les dessins qui encouragea  Théodore de Bry à se lancer dans cette grande aventure.             

La ville vue comme une île de protection. Elle est encore vécue comme telle en cette fin du XVIe siècle si tumultueux dans l’histoire notamment européenne qu’il incita des chercheurs, aventuriers et explorateurs à prendre la mer pour savoir ce qu’il y avait de l’autre côté. En réalité aussi à la recherche d’un nouveau paradis.  Il fallait un sacré courage pour aller vers l’inconnu et en même temps une lucidité certaine sur un avenir un peu bouché sur le monde européen d’alors. Les artistes d’alors voyageaient, non pas facilement mais avec la volonté de pouvoir être en phase avec une élite européenne capable d’apprécier ce qu’ils créaient et de leur commander leurs œuvres. Sans mécène, il n’y avait pas de survie possible.

Cela a été le cas de Théodore de Bry, orfèvre-joaillier, graveur, éditeur lui-même fils de graveur, né à Liège en 1528, parti se réfugier à Strasbourg en 1560-70, puis en 1577 à Anvers, en 1587-88 à Londres. Il s’installa ensuite à Francfort dont il devient Bourgeois de la ville et «  en position de fortune », un honneur et une situation financière qui récompensa toute une vie de travail commencée dans la souffrance. Celle qu’il subit quand il dut quitter en hâte Liège du fait de ses convictions religieuses protestantes qu’il ne cachait pas. Tous ses biens furent saisis. Il ne s’agissait pas de voyage d’agrément mais bien d’un changement  douloureux de pays de travail et de résidence. Le voyage n’était pas non plus touristique, une notion qui date de la fin du XVIIIe et plus largement du XIXe siècle.

Carte-générale-Liege-Blaeu-1627-publication-1649-Amsterda

Quand on parlait de voyage, on évoquait celui vers l’inconnu, vers la découverte d’un autre monde, du Nouveau Monde. Et quand on célèbre aujourd’hui cette Europe ouverte du XVIe siècle, il faut aussi se rappeler que les temps étaient difficiles notamment pour les Protestants et les  penseurs, créateurs qui avaient des idées différentes des pouvoirs en place. Il existait de ce fait des réseaux pour échapper à la censure qui expliquent par exemple que Théodore de Bry fut bien accueilli à Strasbourg et ensuite à Francfort.   

Le nom de Théodore de Bry est associé à ses « Grands et Petits Voyages », mais pas ceux qu’il aurait pu faire, ceux que Thomas Harriot -1590-1621- en particulier a faits en Virginie occidentale. C’est notamment ce triple prisme qui rend son travail de graveur « imagineur », metteur en image  aussi intéressant et aussi attirant encore aujourd’hui. Il y a les récits et des dessins qui lui en ont été remis, ce qu’il a pu connaître et ceux qu’il a traduit et ou réinterprété  en représentation graphique. Cela pendant des années, le temps pour lui de réaliser les commandes qu’il avait pu réaliser, avant de commencer à graver. C’est dire que le temps de l’édition de ses créations graphiques effective a prolongé le temps  nécessaire pour réaliser la gravure et l’édition des cahiers. Les six premières parties de ses gravures sont parues, assurées par ses soins de graveur-éditeur, de 1590 à 1596. Les 7 autres le furent ensuite par ses fils et le gendre de l’un  deux à titre d’éditeur de la suite des planches  du père graveur pour cet opus.  

 P1310155  

 Les représentations mentales de la ville qui inspirèrent Théodore de Bry. Outre les dessins qui lui furent montrés, Il y eut bien sûr ce qu’il pouvait connaître dans l’Europe de la seconde moitié du XVIe siècle, en particulier à Liège, une place forte amplement protégée par un grand mur d’enceinte de pierres, à l’instar de toutes les  villes et surtout les grandes villes. Mais il y a beaucoup plus. Les deux représentations que réalisa Théodore de Bry ont cette caractéristique impressionnante de montrer vraiment quelque chose de nouveau, avec respect. Il s’agit de prouver par ces dessins qu’il existe une autre civilisation : preuve en est ces villes ou villages d’un « Nouveau Monde » montrés « pour de vrai » de dessin. C’est la force de l’image qui s’exprime ici dans des gravures de 1588. Je trouve cela courageux et émouvant.

Il reste enfin un dernier point à noter, cette idée universelle que l’ennemi est l’étranger, celui qui vient de l’extérieur. Preuve en est qu’il est toujours nécessaire de se protéger, dans ces visions anciennes de la ville, par des murs gros et petits, des barrières de bois ou de métal…alors même que la ville du fait justement de cet encerclement ne peut être autonome à elle-même…Et que cette même île cette fois-ci vraiment entourée d'eau est à la fois vide d'occupants et perçue comme le salut de tous les Grands Navigateurs.Sur l'extrait figurant dans la plaquette de l'exposition Terra Brasilis de Bruxelles, on voit une vraie île,. Cette fois-ci, ce sont eux qu'on voit à l'extérieur, avec la porte de l'enceinte de bois rouge ouverte avec des Indigènes venus les accueillir!   

    Ile-Th-de-Bry-Les-grands-voyages-1557- Terra Brasilis-Extra

 Pour suivre le chemin  

. Théodore de Bry sur wikipedia qui reproduit notamment les deux gravures  http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_Bry

. Lire l’extrait de Wikisource sur Théodore de Bry, éditeur, qui publia à ses frais trois éditions en 15 volumes des « Grands et Petits Voyages » dans trois éditions différentes, la française, l’allemande  et en latin ! http://fr.wikisource.org/wiki/Biographie_nationale_de_Belgique/Tome_3/BRY,_Th%C3%A9odore_DE

  . Thomas Hariot ou Harriot http://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_Harriot 1590-1621  

. Richard Hakluyt “Le Jeune” sur    http://encyclopediavirginia.org/Hakluyt_Richard_1552-1616

.Photos wikipedia, avec une variante de la présentation rectangulaire et Elisabeth Poulain pour l'île entourée d'eau, une vraie île cette fois-ci, extraite de la plaquette de l''exposition "Terra Brasilis", 20.10.2011-12.02.2012 organisée à Bruxelles par europalia.brasil .   

                  

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