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Le Blog d'Elisabeth Poulain

La Ville vue par l'Espace interstitiel > la Fente en perspective

19 Juillet 2012, 17:38pm

Publié par Elisabeth Poulain

La ville, vous connaissez puisqu’elle occupe actuellement dans le monde un % de l’espace libre jamais atteint jusqu’alors. L’Homo sapiens du Xe millénaire est désormais sans conteste un urbain qui habite de plus en plus loin de son lieu de travail.

Perspective de nuit, Bruxelles, Nuit Blanche 2007 

L’espace, du fait de la densification de l’urbanisation, est une denrée qui devient de plus en plus rare dans le centre des villes, de plus en plus recherchée et forcément de plus en plus chère. On peut le voir comme un vide au sol, disponible à la construction ou autres usages tels que l’édification de voies diverses et variées qui permettent aux flux humains d’aller d’un point à un autre sur un espace plat, c’est la rue, ou souterrain, c’est le métro ou le tunnel pour les voitures. On peut aussi l'appréhender autrement. 

L’interstice est un espace entre des éléments d’un tout. Rapporté à l’espace urbain, c’est l’endroit situé non pas seulement en bas, sur le trottoir ou la voie mais d'une façon globale, résiduelle, entre des bâtiments, qui ont tendance à manger l'espace du haut de plus en plus haut. Il y a là quelque chose de nouveau qui pourtant a déjà existé dans l’histoire de la ville close, protégée par des remparts au Moyen-Age. Les rues en bas étaient plus larges qu’en haut dans les étages, parfois si proches qu’on pouvait passer d’une maison à une autre. Ce n'est pas le cas maintenant.

Giorgia O'Keeffe, 1926, City Night

La fente est le nom donné à l’effet de perspective qui a tant fasciné ces peintres  américains, qui se sont focalisés sur ce vide en utilisant la perspective entre des immeubles plus hauts que ne peut l’imaginer l’esprit, ou en jouant sur la confrontation entre un gratte-ciel en face à face avec un autre ou plusieurs autres, comme dans un duel de puissance pour supplanter l’autre. Les hommes et les femmes sont absents de la scène montrée, ce sont eux qui regardent.

C’est Giorgia O’Keeffe qui la première en 1926 a cherché à rendre la tension de ces face-à-face multiples dans la solitude de la nuit. Sa peinture très construite en aplats de bleus noir profond, moyen et clair par devant  est éclairée par les facettes de deux tours d’un blanc impossible dans le fond avec un soleil blanc nimbé de bleu ciel tout en bas presque au centre du tableau. Ce blanc vient heurter le noir de chaque côté avec un espace central du même bleu moyen que celui qui sépare les ensembles d’immeubles les uns des autres. Le nom de cette toile « City Night », pour mettre l’accent, non sur l’architecture mais sur l’ambiance de la nuit qui colore l’espace quand on lève la tête au ciel pour saisir l’espace au-dessus de soi, la nuit quand tout est possible. C’est ce qui reste quand tout le reste est éteint.

Giorgia O'Keeffe, Rue New York 

La même année, elle réalise une vision diurne de la rue. Son tableau cette fois-ci s’appelle tout simplement « Rue, New York ». Cette fois-ci, c’est l’étrangeté qu’elle montre avec un groupe d’immeubles en parois verdâtres de juxtaposition horizontale sur la droite. En face des immeubles non accolés, avec des débordements qui jouent une partition plus chaude. Au milieu dans la fente, tout au fond, en dessous d’un bleu très clair veiné de nuages doux, un lampadaire d’allure londonienne retient l’attention par son incongruité. Sans lui, il n’y aurait rien, comme le soleil blanc justifiait toute la précédente toile.

C’est Earle Horter qui signe en 1931 la troisième représentation d’un immeuble à New York. Cette fois-ci le gratte-ciel est placé au centre de la création sur papier. C’est lui qui est le phare qui éclaire le monde. La fente placée à sa gauche en bleu ciel n’a pour but que de rejeter dans l’ombre noire l’autre bâtiment sur la gauche. La composition très travaillée montre l’extraordinaire composition graphique des façades et la  complexité d’une quasi-dentelle en ocre-rose-vert et noir. Cette fente là est alors un simple faire-valoir qui oriente l’équilibre vers la partie droite de l’œuvre, avec la jonction très sophistiquée de la liaison entre les deux bâtiments. La vraie fente est cette fois-ci directement intégrée à l'immeuble qui s'en est emparé, tellement grande est sa force. Le peintre ne s'est pas situé tout en bas sur le sol, ce qui modifie l'effet.

Earle Horter, The Chrysler Building under construction, 1931 

L’œil est à ce point habitué à voir en perspective qu’il recrée inconsciemment des lignes droites là où il ne les voit pas, avec cette habitude contemporaine de finir le haut d’un bâtiment en pointe de flèche pour allonger encore la ligne, apaiser la vision et éloigner la présence des autres bâtiments. C’est l’idée que plus on est haut, plus on est seul au monde, plus on est fort. Alors que Giorgia O’Keeffe montrait le monde vu d’en bas et ça, ça l’interpellait, cette ligne de fuite comme dernier espace de liberté d'un tout petit personnage placé en bas.

Quant à nos architectes contemporains, qu'ils soient en Europe, aux Etats-Unis ou en Chine, ils intègrent maintenant la fente dés le départ dans l'ensemble construit, pas seulement pour limiter l'effet "bloc" mais pour montrer leur pouvoir d'accaparer l'espace, à partir de ce coeur rayonnant allongé. Il n'y a plus de fente par lequel l'esprit peut s'évader pour rejoindre l'immensité du ciel, seulement un rail qui conduit à voir le haut de l'immeuble.  C'est ce que montre par exemple cet immeuble de bureau illuminé en bleu lors d'une Nuit blanche à Bruxelles par lequel commence ce billet.    

Pour suivre le chemin.

La première toile de Georgia O’Keeffe a été sélectionnée pour une affiche montée sur bois, que j’ai achetée à Emmaüs, il y a quelques années. Il s’agissait  d’annoncer une exposition de “William Carlos Williams and the American Scene 1920-1940, Whitney Miseum of American Art –december 12, 1978-february 4, 1979, supported by a grant from the National Endowment for the Humanities”.

. La seconde création  de Giorgia O’Keeffe date également de 1926. A dire vrai, les toiles n’étant datées que par l’année, je ne sais quelle est la première à avoir été faite. Par contre, je sais bien laquelle j’ai découverte en premier  à Emmaüs. C’est « City Night ». "Rue, New York" figure dans les "1001 Tableaux qu’il faut avoir vus dans sa vie », une sélection de Flammarion, avec une préface de Pierre Assouline, sur un concept très américain.  Outre « Rue, New York », la peintre a été sélectionnée deux autres fois avec un nu très réussi d’une femme assise au bord d’une piscine (1917, Nude Series, VII, aquarelle) et d’une huile de 1936-1937 représentant trois fleurs blanches « Recuero-El Corazon. »

. La troisième œuvre a été choisie pour figurer sur la couverture de la « trilogie new-yorkaise » de Paul Auster dans la collection de poche Babel. Pour voir la (vraie) tonalité des couleurs choisies  par l’artiste, il faut vous référer au fonds du Whitney Museum qui le présente sur son site. http://whitney.org/Collection/EarleHorter  

. Pour commencer le billet, une photo de la Nuit Blanche à Bruxelles pour le jeu de perspective en bleu, photos Elisabeth Poulain, à voir dans l'album "Art2".

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