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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le bélier de bois pour éventrer les murs de brique, L'Illustration1917

16 Novembre 2014, 18:42pm

Publié par Elisabeth Poulain

     

Dans ce n°3866  de l’Illustration du 7 avril, le choc du dessin face à des photos. C’est la 3è année de guerre. Dans ce magazine déjà,  le poids de dessin d’après nature et des photos de faits réels pris sur le vif pouvait l’emportait sur l’analyse par les mots. C’est en particulier le choix de la rédaction dans ces pages centrales qui montrent à voir en pages 308 et 309 un dessin réalisé à Margny près de Roye et trois photos prises près de Tergnier. Ce billet porte sur le rapport entre le dessin et la photo, pour savoir qui fait quoi et comment, lequel ou laquelle agit sur l’autre, avec en concomittance une question dérivée qui porte sur l’art de l’assemblage des photos.  

L'Illustration-1917-04-27, p.308, Bélier de bois, Lucien Jonas

. Le «  dessin d’après nature » est l’œuvre de Lucien Jonas en pleine page 308. Son titre : « Pour détruire les maisons d’un hameau », avec l’explication placée dessous : « A Margny-aux-Cerises, près de Roye, les Allemands ne voulant sans doute pas user leurs explosifs à la destruction d’humbles chaumières, imaginèrent de construire ‘un bélier’ sous les coups duquel s’effondrèrent les murs de briques et de torchis. »

On y voit un bélier visiblement fraîchement assemblé. Le bois d’assemblage (du chêne vraisemblablement) est encore blanc. Il n’a pas eu le temps de se salir, ne serait-ce que sous les coups de butoir qu’il vient de porter grâce à au gros tronc d’arbre qu’il porte et qui va servir à emboutir les murs pour les éventrer. Ses grosses poutres sont au nombre de six plus une petite transversale qui lie les deux plus verticales. Les grosses horizontales  supporteront  à l’avant deux fois deux poutres, les unes plutôt verticales et les deux dernières qui viendront appuyer en contrefort celles qui sont dressées à l’avant. La plus petite poutre viendra en hauteur solidifier la tenue des deux verticales. C’est elle aussi  qui a la charge de la lourde chaîne qui enserre le gros tronc d’arbre, qui avant sa coupe était encore un arbre vivant. Il a donc fallu au moins un gros tronc, six arbres de bonne taille, sans nœud, ni irrégularité de croissance, plus un plus fin pour constituer ce bélier « allemand. »

La scène ensuite. Le décor montre à voir les ruines d’un hameau. Il reste des pans de mur avec des charpentes branlantes qui restent accrochées pour partie.  Dans le fond, on entre-aperçoit des murs blancs. Le sol est jonché de débris, de bois fraichement coupé, d’une roue de charrette et des morceaux de pierre. Il devait être quasiment impossible de marcher, c’est du moins possible dans le dessin pour ouvrir la perspective.

Des soldats français contemplent la scène, deux sur le côté gauche plus un devant avec tout son harnachement, tandis qu’un quatrième s’en va dans le fond entre les maisons éventrées. La présence de ces militaires français bien habillés, bien nourris, avait surement pour but de rassurer à l’arrière les populations restées à l’arrière du front.

 L’art du dessinateur, Lucien Jonas. Il est vraiment bon à plusieurs titres. Citons son sens de la composition, sa maîtrise de la densité et du choc des lignes qui rendent compte de de la violence de l’univers du chaos semé par la guerre, son humanité qui le pousse à garder et transmettre l’émotion des scènes qu’il saisit sur le vif. Sa famille était originaire d’Anzin dans le Hainaut français, son père venait du borinage belge.     

En février 1915, Lucien Jonas avait été nommé peintre militaire attaché au Musée de l’Armée. Il était donc là en service commandé, pour témoigner de la barbarie ennemie et de la résistance des armées française et alliées. Le dessin au fusain fait partie des œuvres qu’il a créées dans ce cadre. Pendant son service, il produisit plus de 4000 dessins et 700 peintures qui parurent dans un certain nombre de publications telles que l’Illustration. Il devient ensuite peintre de la marine. Né le 8.4.1880 à Anzin dans le Nord, il est décédé à Paris le 20.09.1947, presque 20 ans plus tard. Sa sépulture se trouve au cimetière de La Flèche, le port d’attache de la famille de sa seconde épouse. Il avait demandé à ce que sa tombe soit proche de celle du soldat du Souvenir Français.  

. Les photos qui font face au dessin. Dans ces trois représentations de la réalité du terrain, on voit une nature blessée avec des arbres à terre gisant sur le sol d’hiver, présentée sous le titre générique « Le massacre de arbres ».  

L'Illustration-1917-04-07,p.309, Vergers-saccagés

Le premier cliché en haut de la page montre à voir un « verger dont tous les arbres fruitiers ont été brisés, tandis que plus loin des arbres forestiers étaient épargnés. » Un gradé vêtu d’un long manteau marche dans les rangées d’arbres, tandis qu’une automobile l’attend sur la route qui mène au village dont les maisons sont debout.

L'Illustration 1917-04-27,p309, soldats-paysans, arbres coupés

La seconde photo présente des soldats dont deux sur les cinq sont munis d’une pelle. Ils contemplent de l’autre côté du chemin des arbres déjà d’une bonne taille dont le tronc est coupé de façon à éviter toute utilisation militaire par les armées françaises. Cet acte avait valeur de message facile à interpréter, l’arbre coupé montrant la détermination des ennemis de bouleverser durablement le paysage lors de leur départ pour le plaisir de saccager quelque chose qui relève du vivant et du symbole .  Le commentaire est étonnant, surtout dans une revue aussi maîtrisée que l’a été L’Illustration : « un crime injustifiable que nos soldats-paysans ne pardonneront pas ». C’est la première fois que je vois autant d’émotion et cette dénomination de soldat-paysan.

L'Illustration-1917-04-27, p309-Pommiers-Homme-à-terre

La photographie n°3 a été prise près du sol, pour bien donner à voir un soldat allemand mort allongé sur le sol  et une rangée d’arbres à terre dans le fond. Le commentaire est le suivant : « des pommiers abattus qui sont déjà vengés : Allemands d’un détachement d’arrière-garde tombés dans une escarmouche contre nos éléments avancés, près de Tergnier. »  Le corps de l’ennemi est tombé dans le même sens que le fût de l’arbre plus loin dans le fond. Parfois sur certains clichés (les n° 1 et 2), on peut apercevoir quelques arbres isolés qui ont échappé au massacre.

Ce thème de l’arbre abattu par les Allemands lors de leur retraite a été amplement photographié par les photographes et les artistes tels Lucien Jonas chargés de transmettre la réalité des exactions de l’ennemi et de garder la mémoire des faits. Comme le note le Lieutenant David Sbrava, en charge des collections de l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) fort d’Ivry-sur-Seine, l’arbre à terre entrait dans le cadre plus large de la politique de "la Terre brûlée", qui était mise en œuvre lors du départ des troupes ennemis, lorsqu’elles en avaient le temps. C’était aussi une façon très première d’empêcher toute récolte des fruits dans un pays ravagé par les destructions ou de laisser pourrir à terre des troncs d’arbres qui auraient pu servir à la reconstruction.

Aucune de ces trois photos n’est signée. Elles ont dû être faites par Edouard Brissy, du Service des Armées, qui a photographié le 25 mars 1917 des paysages d’arbres fraîchement coupés dans la région de Tergnier. C’est lui l’auteur d’une des plus célèbres photos de la guerre de 1914-18, prises à la même date aussi justement à Tergnier qui montre l’entrée de la ville. Tout a été rasé par les bombardements,   à l’exception d’un panneau publicitaire sur la droite de la rue, la route ( ?) avec un hangar à gauche …Tout est redevenu pierre. On comprend alors le choix des arbres. Voir un  arbre à terre, voir une rangée entière tombée pour rien, ça fait mal, on peut le comprendre. Voir une ville entièrement morte, dénuée de toute vie, de toute présence, aucune photographie, même faite par le plus grand photographe, ne peut être transformée en « propagande», comme on disait à l’époque, de nature à réconforter la population restée à l’arrière. Il valait mieux parler de la cruauté, « un crime injustifiable que nos soldats-paysans ne pardonneront pas. » 

L'Illustration-1917-04-27, p.308, Bélier de bois, Lucien Jonas         

. Le choix de ce dessin au fusain en page 308 à gauche face aux photos en page 309, se comprend mieux. Il précède ce qui vient ensuite. On arrive sur la scène de l’éventrement juste après qu’il ait eu lieu. C’est ce qu’on imagine du moins, comme une scène de crime encore chaude, qui palpite encore. Alors que les photos sont froides. Elles le sont d’autant plus qu’on sait maintenant que les photographes ne pouvaient pas montrer l’horreur de la réalité. On sent qu’il s’est passé quelque chose, on le pressent  avec la légende très forte de la photo du centre, qui montre à voir ces soldats-paysans celle qui est encadrée par les autres. Alors que le corps de l’homme mort ne soulève aucune émotion dans la rédaction. La référence explicite aux paysans n’est évidemment pas neutre, surtout dans un tel contexte. Les chiffres sont difficiles à confirmer. Certains auteurs parlent de 4 millions de jeunes paysans envoyés directement sur le front comme « chair à canon » pour reprendre l’expression de Napoléon.

Pour terminer avec l’arbre, ces deux pages de l’Illustration formées à bas d’un dessin et de trois photos envoyés par l’armée française ont été publiés au cœur de la revue, à l’endroit le plus fort du magazine pour montrer à voir des arbres. Certains ont servi d’outils, d’armes pour blesser, faire mal, chasser de chez eux les paysans et leur famille « des humbles chaumières». D’autres arbres jeunes ont été coupés pour ne plus donner leurs fruits à des gens affamés après quatre ans de guerre ; les plus beaux qui faisaient la gloire des routes françaises ont été jetés à terre pour pourrir, pour mourir.    

La symbolique de vie attachée à son image, sa force et à sa durée de vie sont très fortes puisque selon les espèces de chêne à durée de vie longue, celle-ci varie de 800 à 1000 ans. Et ce sont des arbres qui ont été plantés pour célébrer de grands évènements comme la Victoire de la Marne en 1915 ou fêter l’armistice en 1918, en gage de confiance en l’avenir. 

La réponse aux questions. C'est le dessin qui l'emporte, d'autant plus qu'il a été fait à chaud, quand l'évènement venait de se produire ou peu de temps après. Les photos militaires du bélier -voir le cliché n°32 de l'étude du Ldt  D. Sbrava ou celui de la mairie- montrent à voir un paysage totalement nettoyé, avec un sol propre de nature à pouvoir accueillir les membres de la Commission sénatoriale venue constater  de visu les ruines. Il ne reste rien de l'émotion. Quant aux photos d'arbres mutilés, c'est en fait le commentaire et le placement du cliché au centre entre les deux autres qui nous avertissent qu'il s'est passé quelquechose là...mais pas les clichés eux-même.  

 

Pour suivre le chemin

. A découvrir l’analyse très complète sur Lucien Jonas, peintre (1880-1947), sous le titre suivant « Lucien Jonas, un Anzinois a laissé son empreinte sur le Valenciennois. »  http://www.va-infos.fr/index.php/sections/article/5716

. A comparer avec le portrait tel qu’il se dégage de wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_Jonas

. Pour le bélier, consulter pour le Moyen-Age, « l’art raisonné de l’architecture militaire » sur wikisource, sachant que je n’ai pas réussi à trouver  le modèle très simple  que l’on voit sur le dessin de Lucien Jonas http://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_raisonn%C3%A9_de_l%E2%80%99architecture_fran%C3%A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Architecture_militaire

. Pour Margny-aux-Cerises, consulter le site très bien fait de la mairie et retrouvez quatre photos des ruines de 1917, dont le cliché du 25 mars 1917 lors de la visite de la Commission sénatoriale des Ruines  sur  http://www.commune-mairie.fr/photos-premiere-guerre-mondiale/margny-aux-cerises-60381/

. Sur la route menant à  Margny-aux-Cerises (nord de l’Oise), voir aussi une photo des bombardements allemands sur un site très documenté   http://bastien80.e-monsite.com/pages/les-combats-de-champien.html

. Pour Tergnier qui a reçu la Croix de Guerre à la fin de la guerre, retrouver trois clichés sur le site de la ville. Les photos ont été prises le 27 mars 1917 pour l’une et le 30 mars pour les deux autres. Littéralement, il ne reste rien de la petite ville. http://www.commune-mairie.fr/photos-premiere-guerre-mondiale/tergnier-02738/

. Remettre le tout en perspective grâce à l’étude très intéressante du Lieutenant David Sbrava  avec de nombreux clichés dont ceux sur Margny et Tergnier cités dans L’Illustration  dans « Les destructions du patrimoine en Picardie vues par la section photographique et cinématographique de l’Armée (SPCA) » http://insitu.revues.org/11012

. Pour les chiffres de jeunes paysans parmi les soldats,  voir en première approche http://derdesders.blogs.nouvelobs.com/archive/2012/12/13/glossaire-d-a-a-z-des-paysans-et-la-grande-guerre.html  

. Retrouver la ville de La Flèche sur les bords du Loir dans de département de la Sarthe dans http://www.ville-lafleche.fr/retour-en-images/  

. Sur l'arbre, qui sert de totem pour célébrer ou commémorer un grand événement, voir en particulier un cliché de brigitte Libaud d'un chêne portant une plaque de la Victoire de la Marne en 1915 http://www.oratoires.com/   

. Pour  le chêne, http://www.lesarbres.fr/chene2.html

. Photos Elisabeth Poulain à partir de ce n° de l’Illustration. Pour les autres photos, il vous faut consulter chacune des sources citées.    

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